CovidCampus #5 : premières semaines d’enseignement en ligne – de Jekyll à Hyde (2/2)

Ce thibillet fait partie d’une série de réflexions sur la crise du Corona virus et le passage immédiat de mes cours en présentiel à une version en ligne.

Voici la suite de mes expérimentations sur le basculement brutal de tous mes cours en une version en ligne. Je me suis vite rendu compte qu’il fallait opérer une mutation de tout mon environnement (mon syndrome de Docteur Jekyll qui allait devoir muter en Mister Hyde). Je vais donc lister ci-dessous tous les petits trucs que j’ai mis en place, avec les fausses bonnes idées et les garde-fous. Comme pour les autres thibillets, je suis preneur de tout commentaire ou suggestion.

Avant le cours

Quand on n’est pas sûr du fond, il faut soigner la forme.

Comme déjà observé, la préparation d’un cours en ligne nécessite beaucoup plus de temps et de souci du détail que la même session de cours en face à face. Pour donner une idée, mon premier cours en ligne « correct » a consisté en 17 séquences distinctes pour 3 heures de session en ligne. J’avais donc une check list avec les 17 parties du cours, et pour certaines parties, j’avais même rédigé les grandes lignes de mon discours. C’est bête à dire, mais quand on sait dès le départ que le cours est enregistré et que la vidéo sera disponible pour visionnage ultérieur, on se préoccupe beaucoup plus des messages que l’on va faire passer, tant dans la forme que sur le fond.

Un des discours de début du cours a été : « j’essaie des nouvelles choses ». Dans cette phrase très simple, il y avait en fait plusieurs messages :

  • premièrement, la justification du fait que je pouvais leur demander certains travaux à la dernière minute – même si ça n’est pas souhaitable, à cause du stress additionnel que cela peut occasionner ;
  • deuxièmement, le partage de la responsabilité de réinventer ce cours, ou en d’autres termes, le fait que j’avais le droit à l’erreur ;
  • enfin, le partage du stress de cette nouvelle expérience…

Une de mes mauvaises expériences de la période Docteur Jekyll avait porté sur la faible participation des étudiants. J’ai donc anticipé pour préparer à l’avance la participation active :

  • J’ai créé des groupes de 5 étudiants de manière arbitraire. Pour cela, j’ai commis une erreur. Je me rends compte que j’aurais dû respecter à la lettre la 2e loi de la pédagogique en ligne, en allant au plus simple. Au lieu de ça, j’ai voulu trouver des noms de groupes qui puissent susciter un effet rassembleur. Mal m’en a pris : d’abord, il a fallu du temps de trouver des noms originaux («Sweet Salsa », «Diwali Party », «Bastille Day »…), Et cela a déclenché une réaction interloquée d’une étudiante, qui a pris cela pour une volonté de regrouper les étudiants selon des stéréotypes culturels, ce qui a nécessité des excuses et un ré-arrangement des groupes – donc du temps, dans la nuit précédant le cours. Depuis, je ne recherche plus l’originalité, seulement l’efficacité : les groupes se nomment groupe 1, groupe 2, groupe 3…
  • Une fois les groupes constitués, j’ai prévenu les étudiants à l’avance qu’ils auraient à répondre à certaines questions durant le cours : 2 ou 3 groupes avaient à travailler sur une question de cours, ce qui a nécessité que je tourne une petite vidéo avec une des diapositives du cours en expliquant ce que j’attendais d’eux. Pour d’autres groupes, j’ai demandé une recherche sur Internet en prévenant que je leur demanderais de synthèse lors du cours. Enfin, pour quelques autres groupes, j’ai prévenu que je leur poserais une question en direct pendant le cours, et que je m’attendrais à ce qu’ils soient contributifs.
  • Le but de toute cette organisation était d’éviter d’appeler les étudiants à froid (cold call), et de créer des silences gênants : ils étaient prévenus à l’avance (warm call), ils pouvaient donc se préparer. Par ailleurs, le fait de demander la même mission à 2 ou 3 groupes me permettait de solliciter 10 à 15 étudiants. Étant donné que j’ai actuellement de l’ordre de 50% des étudiants effectivement présents en ligne, et qu’il y a des “timidités numériques”, je comptais que sur 10-15 étudiants, il y en aurait bien au moins 2 ou 3 qui seraient prêts à participer…
  • Le matin du cours, il m’a suffi d’imprimer la liste des groupes et des noms pour repérer assez rapidement quels étudiants étaient effectivement connectés : ainsi, au lieu d’appeler les groupes par leur numéro, j’interpellais collectivement les étudiants présents par leur nom.

Le début du cours

  • Pour chaque cours dans lequel je rencontre les étudiants pour la première fois, je commence par une description rapide de l’outil informatique (Zoom ou Blackboard Collaborate) :
    • quels sont les contrôles utiles qu’ils peuvent activer ;
    • l’accès aux Chat ;
    • la discipline qui consiste à éteindre son micro ;
    • la possibilité de demander la parole en levant une main virtuelle…
L’envers du décor…
  • Cela étant fait, je demande à chaque étudiant de dire bonjour tour à tour. J’appelle un prénom, en lui demandant d’activer son micro et sa caméra et de dire bonjour à tout le monde en faisant un petit coucou.
    • Sur le premier cours sur lequel j’ai fait cela, peut-être à cause de l’effet de surprise, j’ai eu jusqu’à 1/3 des étudiants qui activaient effectivement leur caméra ; passé l’effet de surprise, au 2e cours avec les mêmes étudiants, je n’ai eu que 2 étudiants sur 27 qui ont activé leur caméra… Il y a même eu un étudiant qui a demandé dans le tchat si ses camarades pouvaient faire l’effort de brancher leur caméra pour dire bonjour – mais cela n’a rien changé. Cela dit, quand on voit ce qu’une caméra branchée par mégarde peut donner… (attention, vidéo explicite #télétravail)
  • Dans la logique de ma transformation en Mister Hyde, cela pose vraiment la question des mutations à imposer pour obtenir une expérience de cours en ligne aussi satisfaisante qu’un cours en face à face – quand bien même les séquences seraient différentes. C’est un nouveau langage, avec de nouveaux outils et de nouveaux réflexes. Et le premier réflexe, face à un langage que l’on ne connaît pas bien… c’est de se taire. Cela étant dit, une hypothèse est que les fonctionnements sont générationnels, ou contextuels : dans la majorité des entreprises qui sont passées aux réunions en ligne, la règle de courtoisie (le plus souvent imposée…) est que chacun(e) doit avoir sa caméra allumée. Cela peut être dû au contexte d’entreprise, mais d’après mes premiers retours, je constate que c’est aussi générationnel : les Executive MBA (donc âge moyen = 40 ans) activent tous leur caméra lors d’un cours, contrairement aux étudiants Master (âge moyen = 23 ans).

Le partage des documents

Comme constaté dans ma première expérience, il faut arriver à une certaine fluidité dans le partage des documents. Voici quelques idées et petits trucs que j’ai pu utiliser avec plus ou moins d’efficience :

  • C’est un vrai plus de pouvoir utiliser des crayons pour surligner certains passages d’une diapositive ou pour rédiger ou dessiner à l’écran.
    • Certaines applications, comme Zoom, permettent d’utiliser une barre d’outils de dessin au-dessus de n’importe quel écran partagé – Blackboard Collaborate le permet aussi, mais avec beaucoup moins d’outils. De plus, dans Blackboard Collaborate, cela peut provoquer des délais (lag), ce qui fait que lorsque vous dites “c’est ici que se situe le problème”, les étudiants ne vont voir votre flèche que 3 secondes après, comme dans un film où les sous-titres ne sont pas synchronisés avec les dialogues.
    • Une alternative consiste à partager un diaporama Powerpoint et à activer le crayon dans Powerpoint pour dessiner sur la diapositive (Ctrl-P pour Pen, Ctrl-E pour Erase, ou bien, avec un écran tactil, il suffit de taper l’écran pour voir un petit menu contextuel qui propose le crayon ou la gomme).
    • On peut aussi utiliser une autre application dédiée à la prise de notes et au dessin : j’utilise OneNote depuis des années dans les amphithéâtres où il n’est pas possible de lire le tableau blanc depuis le dernier rang.
    • Pour toutes ces pratiques, c’est encore mieux d’avoir un écran tactile et un stylet (voire une tablette Wacom, en ne la prenant pas trop petite – pour moi, le format A4 est confortable) : on gagne en précision dans l’écriture manuscrite ou dans les dessins.
  • Pour le partage des documents en tant que tels, la plupart des applications en ligne ne permettent de partager qu’un seul document à la fois. Cela veut dire que lorsque l’on souhaite changer de document, il faut quitter le partage du premier, et choisir de partager un autre document. Or, les vignettes de partage ne sont pas forcément mises à jour sous Blackboard Collaborate, ce qui fait que plusieurs documents (notamment les diaporamas) sont affichés avec la même vignette : on choisit au hasard, et conformément à la loi de la tartine beurrée, on tombe souvent sur le mauvais document, il faut donc recommencer à piocher au hasard… J’ai donc opté pour 2 systèmes alternatifs :
    • d’une part, j’ai mes documents sous différents formats. Une de mes séquence de diapositives sera au format PPT, et sera donc ouverte dans PowerPoint ; une autre séquence de diapositives aura été exportée au format PDF, elle sera donc ouverte dans un lecteur PDF distinct ; enfin, si j’ai juste besoin d’une image statique, j’ai fait à l’avance des captures d’écran, et je les ouvre soit dans un logiciel d’image, soit dans OneNote. Certes, cela conduit à avoir plusieurs applications ouvertes en même temps, avec les problèmes de mémoire vive qui peuvent se poser. Mais au moins, avec cette solution, chaque document est facilement identifiable, et le partage se fait de manière beaucoup plus fluide, puisque toutes les applications sont déjà ouvertes.
    • D’autre part, j’ouvre 2 ou 3 navigateurs différents : Google Chrome – qui n’est pas mon navigateur préféré, mais qui est celui pour lequel Blackboard Collaborate marche le mieux ; Firefox pour mon application de questionnaire en ligne (Wooclap), du point de vue de l’administrateur ; Opera, pour cette même application, mais pour avoir ce que les étudiants voient à l’écran. La solution d’avoir un seul navigateur avec plusieurs onglets ouverts est moins pratique:
      • au sein d’un même navigateur, on ne peut pas en même temps être “logué” et “client” – sauf à utiliser une extension, si elle existe ;
      • la navigation entre onglets n’est pas aussi facile qu’entre applications – il faut apprendre encore un raccourci clavier de plus – quand il existe.
  • Ces 2 systèmes alternatifs permettent de passer très rapidement d’une application à une autre (Alt-Tab sous Windows, Pomme-Tab sur Mac) et de choisir avec discernement quel écran partager.
  • Certains de mes collègues utilisent une 3e solution : un 2ème ordinateur ou une tablette à côté de l’ordinateur principal, pour afficher en parallèle le « côté étudiant ».

Conclusion provisoire

Tous ces changements exigent beaucoup plus de concentration. Les manipulations sont nombreuses, il faut suivre un fil pédagogique complexe, et garder l’œil sur tout. Voici quelques anecdotes de ma dernière semaine :

  • Comme j’utilise beaucoup de raccourcis clavier, je déclenche parfois de nouveaux événements inattendus sur l’ordinateur, comme le lancement d’applications exotiques qui obscurcissent mon écran. Il faut savoir rester zen, ne pas commenter, et chercher à reprendre la main…
  • À un moment donné, un étudiant a levé la main, et je lui ai dit de d’allumer son micro et de parler… J’ai attendu… Puis lui ai dit que nous ne pouvions pas l’entendre… J’ai attendu à nouveau. Après avoir tâtonné avec mes commandes, je me suis rendu compte que j’avais accidentellement coupé le son de mes haut-parleurs, et que tout le monde pouvait l’entendre sauf moi… J’ai donc appris à afficher l’icône de mon haut-parleur sur mon écran, et maintenant je vérifie régulièrement son état.
  • Le tchat peut aussi être un outil destabilisant. En effet, chaque fois que les élèves tapent dans le tchat, un signal visuel s’affiche àl’écran, et même si je choisis de ne pas regarder le tchat immédiatement (mais seulement après avoir fini mon explication), le cerveau est une chose capricieuse et je suis sûr que je ne suis plus concentré à 100%. Ce sont des distractions dans un environnement qui demande beaucoup de concentration…

Compte-tenu de tous ces éléments, les cours se sont raisonnablement bien passés. En comparant par rapport aux premiers cours “style Dr. Jekyll”, les mutations que je me suis imposées dans mon style de cours semblent avoir porté leurs fruits :

  • les étudiant(e)s participent significativement plus, pour atteindre presque le niveau d’une session de cours en face à face
  • le Chat a permis à certain(e)s étudiant(e)s plus mentaux ou plus timides de s’exprimer longuement sans avoir à participer oralement. Certain(e)s ont aussi utilisé le Chat pour faire passer des mots d’humour sur une notion ou la réaction d’un(e) camarade, le tout avec un excellent esprit (humour de cohésion, plutôt que moquerie agressive).
  • J’y vois une récompense de mes propres efforts – dûment médiatisés auprès des participants 😉 – mais avec néanmoins un ratio d’efficacité à discuter. En effet, cela me demande plusieurs heures de travail en plus par rapport à un cours face à face… juste pour revenir à peu près au même niveau de participation.

Mais ceci est toujours un chantier en cours, chaque semaine apportant son petit lot d’améliorations – et beaucoup de nouvelles incertitudes.

Vous démarrez par une question, et c’est comme si vous lanciez une pierre. Vous vous asseyez tranquillement au sommet d’une colline ; et la pierre roule, en entraînant d’autres à sa suite…

Robert Louis Stevenson, The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde

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