CovidCampus #4 : la première semaine d’enseignement en ligne (1/2) – le syndrome Dr. Jekyll

Ce thibillet fait partie d’une série de réflexions sur la crise du Corona virus et le passage immédiat de mes cours en présentiel à une version en ligne.

Quand un professeur “blouse tableau noir”
affronte le dragon Internet (avec une craie)

Après les réflexions générales, passons au compte rendu d’expérience. La semaine dernière, j’ai eu l’occasion de tester différentes occasions d’enseignement en ligne. Je vais parler plus spécifiquement de 2 expériences, la première et les enseignements qu’elle m’a apportés, et la dernière, avec toutes les modifications que j’ai pu mettre en place suite aux premières déconvenues.

Ce thibillet va parler de la première expérience, ou l’effet Docteur Jekyll.

Quelques éléments de contexte : ce cours était un cours partagé avec une de mes collègues. Elle assurait la première moitié (1h30), puis je prenais la main pour la deuxième moitié (1h30). Ma partie consistait à réaliser le corrigé d’un cas que les étudiants avaient rendu. Cela signifiait de montrer quelques cas et les commenter.

Avant le cours
Un cours classique se prépare, évidemment. Un cours en ligne se prépare encore plus, dans au moins 3 directions distinctes qui prennent du temps.

  • Bien évidemment, il y a l’aspect technologique. J’avais opté pour une solution à la fois simple (pour suivre la 2e loi de la Pédagogique) et ambitieuse, car elle imposait de jongler entre plusieurs applications : zoom avec partage d’écran, et Google documents. Le premier conseil que je pourrais donner est de ne pas négliger l’entraînement «comme en situation réelle». Cela permet de découvrir des choses qui après coup paraissent évidentes, comme par exemple de prendre la précaution d’ouvrir tous les documents nécessaires avant le cours, de telle sorte que les partages d’écran se fassent immédiatement, sans avoir à patienter pour le lancement d’une application donnée ou le chargement d’un document…
  • La communication avec les étudiants. Selon ma première loi de la Pédagogique, j’avais comme principe d’assurer une communication régulière avec les étudiants. Il n’y a pas eu besoin de forcer dans cette direction : la mise en place du cours en ligne a nécessité de toute façon plusieurs types d’interactions avec les étudiants avant même que le cours ne démarre :
    • D’une part, quelques mails d’information indiquant les solutions que j’avais choisies et les liens pour communiquer (le lien vers ma salle zoom où aurait lieu le cours ; le lien vers la feuille de questions partagées depuis Google documents ; des réponses aux questions logistiques).
    • D’autre part, j’ai tourné une petite vidéo de 2 minutes montrant la prise en main de zoom et donnant quelques consignes pour le cours – par exemple, que tous les étudiants coupent leur micro pour éviter que tout le monde entendre les bruits à l’arrière-plan (rappel : la quasi-totalité des étudiants sont en confinement dans des appartements partagés avec d’autres personnes, voire des jeunes enfants ou des animaux…). C’était aussi un test pour voir s’il est facile de tourner une capsule vidéo courte avec Zoom. Réponse : oui, c’est facile, et cela permet de délocaliser “hors cours” une partie des contenus.
    • Enfin, j’avais proposé aux étudiants disponibles de faire un “galop d’essai” deux jours avant le cours : une session de 15mn maximum pour tester la solution technologique. Là encore, et même si seulement 4 étudiants étaient présents, cette session a été très bénéfique pour faire apparaître les problèmes qui peuvent surgir en situation réelle.
    • Rétrospectivement, je vois plusieurs effets bénéfiques à cette abondance de communication. À un niveau élémentaire, cela envoie le message que je suis en train de travailler pour mes étudiants, et qu’ils ne sont pas laissés seuls dans cette situation. À un niveau moins apparent, cela permet de les préparer à l’expérience du cours en ligne, en leur donnant par avance quelques éléments de ce qui va se passer (communication écrite des questions, partage de documents avec annotation en ligne…). Et puis, peut-être, cela peut convaincre des étudiants de venir au cours en ligne, au lieu d’attendre passivement que la session enregistrée soit mise à leur disposition pour une consommation différée… En d’autres termes, cela contribue à les rendre un peu moins « auditeurs passifs » est un peu plus « acteurs de leur apprentissage ».
  • La coordination avec les collègues. Dans le cas d’un cours en ligne, il y a beaucoup de temps masqué qui n’apparaît pas forcément en tant que tel. La coordination avec ma collègue pour nos 2 interventions a nécessité plusieurs échanges par mail, des appels téléphoniques et une séance de formation à zoom. Encore une fois, c’est tout bête à dire, mais il y a une différence entre la connaissance intellectuelle (“tu verras, Zoom, c’est comme Skype”), et la mise en situation d’une session de cours (par exemple, penser à lancer l’enregistrement de la session 😉 )

Pendant le cours.

Cette première expérience a été l’occasion de vivre en direct plusieurs inconvénients.

  • D’une part, tout est extrêmement ralenti. Le fait de jongler entre différentes activités ajoute à chaque fois un petit temps de latence (“lag”), avec le stress correspondant.
    • Ce que l’on fait naturellement et sans y penser dans une salle de cours nécessite beaucoup plus de concentration quand on fait un cours à distance. Par exemple, en salle de cours, une diapositive est projetée à l’écran et à tout moment, sans même y penser, on se saisit d’un feutre et on écrit au tableau. En ligne, cela veut dire que l’on doit activer la barre d’annotation (lag), puis choisir si l’on va taper du texte ou dessiner à main levée, car ce n’est pas le même outil (lag), puis cliquer sur l’outil choisi, puis faire le dessin en surimpression de la diapositive (lag), puis sélectionner la gomme pour effacer le dessin (lag), puis sélectionner la flèche de la souris pour repasser en mode défilement de diapositives (lag). Bien évidemment, il y a quantité de ratés et de temps morts… Je me suis retrouvé plusieurs fois à gribouiller une diapo alors que j’aurais voulu passer à la suivante, donc [sélection gomme], [effacer], [sélection flèche], [faire défiler diapo]…
    • Et encore, ce sont là des manipulations simples. Comparativement, cela va prendre encore plus de temps de partager l’écran vers un document donné. Dans ces cas-là, une des leçons que j’ai retirées consiste à appliquer avec discernement la consigne que connaissent les animateurs radio : éviter à tout prix le silence à l’antenne. En effet, dans ce genre de situation, nous avons tous tendance à répéter toujours les mêmes mots et les mêmes discours : « il va falloir patienter un peu… », « Ah, ça prend du temps à charger… », « Désolé, mon ordinateur est lent… ». En fait, c’est une tentative de meubler le silence, sans réel apport d’information. Je suggère donc deux stratégies alternatives :
      • Se taire. Éviter de remplir le silence. En profiter pour respirer. Se dire que tout le monde a mérité cette pause silencieuse, autant le prof qui s’arrête de parler un moment que les étudiants qui peuvent relacher leur concentration. Une petite phrase courte, du genre “respirez profondément en attendant” peut même signaler explicitement que c’est une mini-pause.
      • Passer en métacommunication. Stratégie à ne pas utiliser systématiquement, car elle nécessite d’avoir préparé un minimum son discours. Cela consiste à commenter la situation. Par exemple “vous voyez, cela prend du temps. Or, en tant que managers, vous serez souvent amenés à conduire des réunions à distance. Alors j’ai une question : quelles solutions utiliseriez-vous pour éviter l’inconfort de ce temps d’attente / pour continuer à motiver vos auditeurs ?” ; cela peut être aussi “profitez de ce moment pour faire le point sur ce que nous venons de dire. Si vous deviez résumer en quelques idées clés ce dont nous avons parlé depuis 20mn, qu’est-ce que vous écririez ?”
    • Il y a aussi ce que j’appelle le double lag.
      • Il y a d’une part le lag technologique : entre le moment où je dessine à l’écran et le moment où cela s’affiche sur l’écran de l’étudiant, il y a un décalage qui dépend notamment de la qualité de nos connexions Internet respectives et de la puissance du processeur de nos appareils. Cela signifie que quand je pose une question, il peut s’écouler 2 à 3 secondes avant que les étudiants l’entendent effectivement.
      • Mais il y a aussi le lag humain. Dans une salle de cours dans la vraie vie, quand je pose une question, il y a un silence plus ou moins long qui s’ensuit. D’abord, les étudiants processent la question pour la comprendre ; puis, ils cherchent mentalement les réponses qu’ils pourraient apporter ; enfin, ils décident s’ils vont intervenir pour partager leurs idées, et si la réponse est oui, alors ils se mettent à réfléchir à la forme de leur intervention. Tout cela prend un temps qui dépend de la réactivité des étudiants, mais qui n’est pas négligeable. Or, déjà dans une salle de cours, tous les professeurs n’ont pas la même réaction au silence. Dans mes cours de pédagogie, j’utilise le modèle MBTI pour montrer que les enseignants ont en règle générale un type d’enseignement qui correspond à leur propre type de personnalité. Par exemple, si l’on prend le premier axe du modèle MBTI, les professeurs de type E vont avoir tendance à attendre une réactivité rapide de la part de leurs étudiants. Leur perception du temps relatif va les conduire à ressentir de l’inconfort dès qu’un silence se prolonge plus de quelques secondes après une de leurs questions : ils vont avoir tendance à réagir vite, soit en reposant la question, soit en reformulant, soit en interpellant un étudiant donné.
      • Or, en ligne, il y a l’effet cumulatif du double lag. Les choses prennent plus de temps : un simple aller-retour “ça va ?” “oui, ça va !” prend déjà plus de temps que dans le monde réel, alors quand il s’agit de questions plus complexes, avec l’effet du double lag, il vaut mieux apprendre à ralentir toutes les réactions, à respirer, à s’habituer au silence… Cela peut conduire à un effet “vieux sage” qui n’est pas mauvais. On montre aux étudiants que le rythme est devenu plus posé, plus orienté vers la réflexion et moins vers la production d’un dialogue en forme de ping-pong verbal…
  • La solitude de l’écran noir. En ligne, la plupart – que dis-je, la totalité – des étudiants désactivent leur caméra. Cela conduit donc à enseigner à des écrans noirs. On ne peut pas savoir si l’étudiant hoche la tête, s’il prend des notes de manière concentrée, s’il est très occupé par une discussion en parallèle sur son logiciel de messagerie, ou même s’il a quitté la pièce… Cela conduit à certains moments de solitude, quand on appelle Jim qui avait tapé une question et qu’on attend tous que Jim branche son micro… ou qu’il revienne dans la pièce. Quand c’est assorti à une faible utilisation du Chat, on a un peu le sentiment de parler face à une pièce vide.
  • Tous cela conduit à beaucoup de stress et d’énergie dépensée. Comparativement à un cours dans la vie réelle (qui est déjà une expérience fatigante, au niveau physique, émotionnel et mental), un cours en ligne nécessite d’envoyer beaucoup plus d’énergie, et de contrôler beaucoup plus de choses – tout en ayant, comparativement, beaucoup moins de retours. Lors de ce premier cours
    • moins de la moitié des étudiants étaient connectés
    • la feuille Google docs destinée à recevoir les questions est restée vide
    • le Chat a été très peu utilisé, et il a montré ses limites : quand je pose une question, les étudiants réfléchissent (double lag) et certains tapent vite leur réponse… au détriment de la clarté ! J’ai donc eu des réponses difficiles à ré-utiliser :
      • d’un côté, on veut mettre en avant l’étudiant qui a pris la peine d’écrire, pour créer un exemple positif ;
      • de l’autre, le message n’est pas forcément compréhensible, ou il peut signifier plusieurs choses distinctes. Bref, c’est une communication dégradée qui peut conduire à une frustration des deux côtés.
    • Dans mon cas, la demande d’énergie et de concentration étaient encore augmentées par le fait que ce cours se fait en anglais, qui n’est pas ma langue maternelle… Et même si je pense avoir un niveau correct en anglais (au moins sufffisamment pour enseigner dans cette langue depuis des années), le passage en ligne rajoute une difficulté à cause des éléments non planifiés. Prenons une analogie.
      • Imaginons qu’on dise à un manager français qu’il va devoir faire une présentation en anglais. Il s’y prépare donc, il rédige ses éléments de discours, les supports visuels, et le plus souvent, il répète l’intervention devant son miroir, voire il chronomètre son temps de parole.
      • Imaginons maintenant qu’on dise à ce même manager qu’il va devoir animer un exercice d’alerte incendie et d’évacuation en anglais. Il ne connaît pas forcément les termes techniques ; il ne sait pas ce qui va se passer, qui va intervenir et quand, ou la nature des questions qui lui seront posées ; il n’a pas spécialement d’expertise en “alerte incendie”. Dans ce deuxième cas, l’expérience de communication en anglais sera beaucoup plus demandeuse, tant en terme d’énergie que de concentration nécessaire.

En résumé, j’ai eu le sentiment d’être le gentil Docteur Jekyll, habitué à une vie déjà bien contrôlée et confortable, et qui s’était dit “Même si je ne connais pas du tout ce nouveau quartiter, il suffit que je me comporte comme d’habitude”. Eh bien, ça ne suffit pas. Du tout. D’où fatigue et frustration issues de cette première expérience sous forme de baptême du feu.
Dans le prochain thibillet, nous verrons ma transformation progressive en Mister Hyde… (chantier en cours 😉 )

Cette entrée a été publiée dans Réflexions. Placez un signet sur le permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.