CovidCampus #3 : les 3 lois de la pédagogie pour passer à un cours en ligne

Ce thibillet fait partie d’une série de réflexions sur la crise du Corona virus et le passage immédiat de mes cours en présentiel à une version en ligne.

Passer aux cours en ligne = changer aussi de costume…

Voici le compte rendu de quelques expérimentations que j’ai déjà réalisées, avec les liens correspondants. Pour reprendre l’idée de Nord magnétique que j’ai évoquée précédemment, je me suis appliqué l’équivalent des 3 lois de la robotique d’Isaac Asimov. Pour mes lecteurs qui ne connaissent pas, ce sont 3 lois qui sont emboîtées :

  • la première loi est celle qui a le plus de force ;
  • la 2e loi a une priorité légèrement moindre, et elle n’est appliquée que dans la mesure où elle ne contrevient pas à la première loi ;
  • la 3e loi à la priorité la plus faible : elle n’est appliquée que si elle ne contrevient pas à la première ou à la 2e loi.

J’ai donc établi mes 3 lois pédagogiques en suivant ce schéma.

  1. La première loi est : « prendre soin de mes étudiants » ;
  2. la 2e loi est « accepter que les cours sont en mode dégradé » ;
  3. la 3e loi est « utiliser l’intelligence collective ».
  • Première loi (prioritaire sur les autres) : prendre soin de mes étudiants.
    • Communiquer régulièrement. Suite à l’annonce d’un passage en stade 3, j’ai envoyé plusieurs mails collectifs à mes étudiants. Conformément à ce que j’ai dit dans le thibillet sur la communication, la principale idée était de rassurer mes étudiants sur le fait qu’ils avaient un interlocuteur disponible en cas de besoin.
    • Faire un sondage. Je me suis rendu compte très vite que les solutions technologiques évoquées par mon école (notamment l’équipe digitale), ou sur Internet (particulièrement sur Twitter, avec le hashtag #CovidCampus) étaient des solutions qui supposaient que les étudiants disposent d’un environnement numérique avancé. Or, entre la fermeture des locaux de l’école – où il y a du Wifi partout et des espaces de travail aménagé – et les retours dans leur pays d’origine, j’avais besoin de savoir quel était l’environnement de travail de mes étudiants. Je leur ai donc proposé un sondage en ligne pour en apprendre plus sur leur configuration matérielle + Internet, pour savoir s’ils avaient déjà eu des cours en ligne, et connaître leurs besoins éventuels concernant les prochaines séances. Heureusement (merci à la 3e loi), j’ai pu récupérer un sondage en ligne qu’une Professeure américaine avait conçu et partagé (le lien est ici, pour ceux que ça intéresse). C’est aussi intéressant à titre statistique : pour les étudiants que j’avais déjà eu en cours, il y a un peu moins de 50 % des étudiants qui ont répondu au sondage, et seulement 20 % ont répondu aux questions qui nécessitaient des réponses un peu plus détaillées (par exemple, l’expression de leurs besoins personnels) ; en revanche, pour les cours dans lesquels je n’avais pas encore rencontré les étudiants, on tombe à un taux de réponse inférieur à 25 %. Même si l’échantillon n’est pas significatif statistiquement, on peut penser que le fait d’avoir eu des cours face à face augmente l’engagement numérique quand on passe à un cours en ligne.
    • Réagir rapidement. Dans les besoins exprimés par mes étudiants, il y avait des inquiétudes sur différents points du cours : y aurait-il une vérification de la présence ou de l’absence en ligne ? Comment s’organiser pour les travaux à rendre en groupe ? Comment poser des questions lors d’un cours en ligne ? Était-il possible d’éviter d’utiliser le tableau de la salle de cours, car ce n’était pas lisible en vidéo (c’était avant l’annonce de confinement total) ? Pour toutes ces questions générales, j’ai envoyé des mails avec les nouvelles règles assouplies. Pour les demandes particulières, j’ai recouru à des mails individuels.
    • Faire preuve d’adaptabilité et d’imagination. Voici un exemple qui m’a amusé : plusieurs étudiants se sont inquiétés de la mauvaise qualité du travail qu’ils auraient à rendre pour lundi. En effet, ils ne pouvaient pas communiquer facilement avec leur groupe de travail, et ils étaient donc angoissés sur la mauvaise note éventuelle qu’ils pourraient obtenir. Ma première réponse a été de dire que ce travail ne serait finalement pas noté, car le plus important n’était pas d’obtenir une note, mais d’apprendre… Puis j’ai pensé au cas inverse : un groupe d’étudiants qui aurait travaillé depuis des semaines pour rendre un travail de qualité professionnelle. Comment ces étudiants prendraient-ils l’annonce de dernière minute que leur travail ne serait pas noté, et leurs efforts non rémunérés ? J’ai donc opté pour une proposition légèrement plus complexe : tous les groupes devaient rendre leur travail avant la date limite, quel que soit le niveau de complétude, mais chaque groupe avait la possibilité de demander à titre individuel que son cas ne soit pas noté (même si je m’engageais à leur donner un feed-back détaillé). On peut aller très loin dans l’imagination de tous les scénarios possibles. Supposons qu’un groupe ait demandé à être noté, et qu’il obtienne une mauvaise note : comment traiter ce cas par rapport à un groupe qui n’aurait pas été noté, et dont la moyenne n’aurait donc pas été dégradée ? La réponse tient à l’application de la 2e loi : éviter de compliquer les choses, traiter chaque situation au moment où elle arrive, au lieu d’essayer de tout prévoir au début (théorie des contrats incomplets)…
  • 2e loi à appliquer (uniquement si elle ne contrevient pas à la première) : accepter que le cours se fera en mode dégradé.
    • KISS (keep it simple and stupid). Le fait de me dire que le cours en ligne ne pourra pas être aussi intéressant qu’un cours en face à face est finalement assez libérateur : il ne s’agit pas de rechercher la perfection, mais de viser à un minimum d’efficacité. Cela peut être décliné en quelques démarches très simples.
    • M’appuyer sur les outils que je connais déjà. Plutôt que d’investir du temps de veille et de formation à des nouveaux outils, je préfère capitaliser sur les solutions et les environnements que je connais déjà. Si possible, en jouant sur une frugalité technologique : tous les étudiants n’ont pas forcément accès à une webcam ou à une connexion haut débit qui permet le transfert de vidéo. Aussi, envisager d’enregistrer une présentation PowerPoint avec un commentaire audio permet d’avoir une version dégradée d’un cours magistral qui a l’avantage d’être très légère à transférer (même si c’est probablement épouvantablement ennuyeux à suivre…)
    • Raisonner en termes d’empilement de briques. En suivant une logique de pyramide de Maslow, ce n’est qu’une fois que les besoins primordiaux sont satisfaits (ici, pouvoir passer des diapositives avec un commentaire oral) que l’on peut se préoccuper de rajouter des choses supplémentaires. Voici à titre indicatif mon empilement à ce jour, en partant de la base et en ne passant à l’étage du dessus que lorsque l’étage précédent est sécurisé :
      1. faire défiler des diapositives avec un commentaire oral
      2. donner la possibilité aux étudiants de poser leurs questions en direct (par exemple, par écrit dans un document Google drive partagé ou bien – plus complexe – un utilitaire de tchat ou encore – plus complexe – une interruption orale)
      3. avoir une solution de tableau blanc en ligne pour pouvoir dessiner ou taper du texte
      4. Permettre aux étudiants de voter en direct sur des questions (par exemple avec Wooclap ou Klaxoon).
      5. Permettre aux étudiants de se regrouper de temps en temps en petites salles de travail virtuel avant de revenir dans “l’amphithéâtre” numérique collectif.
    • Revenir à l’essentiel. Pour moi, la question séminale est pédagogique, et non technologique. Il s’agit d’identifier très rapidement les messages clés que l’on veut absolument faire passer lors d’une session de cours. Le passage à un cours en ligne va nécessiter d’adapter les ressources pour être sûr que ces message clés passent effectivement. En d’autres termes, on est dans la logique de Mies van der Rohe, less is more.
  • La 3e loi (uniquement dans la mesure où elle ne contredit pas les 2 premières) : utiliser l’intelligence collective.
    • Je vois 3 sources d’intelligence collective : mes collègues ; mes étudiants ; Internet.
    • Mes collègues. Le département digital de mon école a mis en place à toute vitesse des formations en présentiel d’une part, et en distanciel d’autre part. Cela a énormément aidé à diffuser la connaissance sur nos outils numériques. En parallèle, nous avons échangé beaucoup de mails sur la mailing liste de tous les professeurs. Cela m’a permis de constater qu’il y a énormément de profils avec énormément de besoins pédagogiques différents au sein de l’école (école au sens large, puisque nous avons plusieurs milliers d’intervenants extérieurs…) Face à cette grande diversité de questionnements, il m’a semblé très vite que le fait de faire appel à l’intelligence collective allait la plupart du temps contredire la 2e loi (aller au plus simple).
    • Mes étudiants. Avec le sondage mis en place, j’ai pu collecter quelques avis, mais pas vraiment de conseils. À part un étudiant qui m’a suggéré de faire les cours avec une tablette tactile, je n’ai reçu que des contributions axées sur des questions, et non des suggestions de solutions. J’ai aussi ouvert une feuille Google drive partagée avec tous pour que les étudiants puissent poser leurs questions avant le cours. A ce jour, aucune question n’a été posée. J’en déduis que là aussi, il ne faut pas forcément attendre énormément en termes d’intelligence collective. Cela méritera, à terme, de revenir sur les rôles respectifs des uns et des autres, et sur l’engagement. Je résume ma pensée en exagérant volontairement le discours : dans un cours extrêmement contrôlant, où le professeur annonce des règles du jeu et un cadre stricts, il ne suffit pas d’une crise du Coronavirus et d’un message d’empowerment (« n’hésitez pas à vous emparer des sujets et à organiser des solutions collectives entre vous ») pour changer les comportements établis depuis le début du semestre. Notre économie de l’attention devient très facilement une économie de la passivité.
    • Internet. Gloire soit rendue à Twitter, qui a permis de fédérer les efforts individuels de centaines de professeurs d’enseignement supérieur à travers le monde. L’utilisation des hashtags #CovidCampus, #CovidCampusFr, #PivotToOnline ou #PivotOnline m’a permis de gagner un temps précieux en lisant les conseils postés par des professeurs qui étaient confrontés aux mêmes questionnements que les miens. Cela m’a permis aussi de mesurer qu’il fallait vraiment garder le cap de la 2e loi : en effet, portés par leur enthousiasme pédagogique, et le plus souvent, par des années d’investissement dans la mise en place de cours en ligne, la plupart des enseignants postent des démarches et des solutions qui nécessiteraient plusieurs semaines – voire plusieurs mois – de conception et d’autoformation avant de pouvoir assurer une séance de cours en ligne. Il faut aussi tenir compte du fait que toutes les universités n’ont pas fait les mêmes choix technologiques :Moodle ou Blackboard, Microsoft Teams ou Collaborate, Google drive ou Dropbox…
    • En résumé, les ressources disponibles en ligne m’ont permis de m’informer très rapidement sur les options possibles, mais c’est le filtre de la 2e loi qui m’a permis de ne pas me noyer dans la mise en place de solutions trop coûteuses en temps et en énergie. Encore une fois, la quête pédagogique doit passer avant les outils technologiques. C’est pour cela que, paradoxalement, j’ai choisi de mettre l’intelligence collective en 3e priorité…

Voilà où j’en suis à ce jour. Et vous, avez-vous des conseils ou des commentaires ?

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