Nothibillet – Pour rester anonyme sur l'Internet, mieux vaut s'appeler Jacques Martin que porter un nom très rare

A propos de sécurité des données personnelles, un ami a rédigé un texte, mais n’a pas de blog. Il m’a demandé de le poster sur mon espace, ce que je fais ci-dessous, car je pense que l’anecdote est intéressante. Je rajoute mes propres commentaires en dessous, pour réaction et ou discussion.

(début du nothibillet rédigé par cet ami)

Il y a quelques jours, alors que faisais une course en grande surface, il m’est arrivé l’anecdote suivante.
Deux femmes, qui se trouvaient devant moi dans la queue, bavardaient de telle façon qu’il m’était possible d’entendre distinctement ce qu’elles se disaient (c’est chose courante aux caisses des grandes surfaces).
L’une était la belle-mère de l’autre. Elle se parlaient librement, se sentant sans doute protégées par leur anonymat (si elles se reconnaissent, qu’elles se rassurent, rien de compromettant).
Arrivées à la caisse, comme elle n’avait pas sur elle sa carte de fidélité, la plus jeune a donné son nom à la caissière pour qu’elle la retrouve dans sa base de données, en prenant soin d’épeler le nom et le prénom.
Les deux étaient tellement singuliers qu’ils se sont aussitôt gravés dans mon esprit.
De retour à la maison, en bon internet addict, je ne fais ni une ni deux, un coup de google. En quelques minutes, j’avais retrouvé sa photo (et constaté que c’était bien la même personne), celles de son mari (et constaté que c’était bien le prénom qu’elle avait prononcé dans la conversation avec sa belle-mère), de deux de ses enfants, de ses parents et de ses trois frères et sœurs (ainsi que les prénoms de presque toutes ces personnes), appris que son père était divorcé et vu la photo de son ex-femme, et appris qu’elle avait un demi-frère et une demi-sœur.

Je n’ai pas tardé à trouvé son profil LinkedIn, tandis que sur dirigeant.com, j’ai pu consulter des informations très précises sur son patrimoine immobilier, ainsi que le mois et l’année de sa naissance (et constaté qu’elle fait plus jeune que son ge).
J’en ai déduit d’autres choses plus personnelles, mais je m’arrêterai là.

Cette personne ne poste pas sur Facebook. Elle n’a pas de blog. Elle est inscrite (volontairement sans doute) sur un site de généalogie. Rien de bien exceptionnel. Des millions de personnes sont dans ce cas. Sa seule caractéristique, c’est d’avoir un nom et un prénom qui constituent une clé de recherche unique dans l’immense base de données qu’est Internet. Et bien sûr, de ne pas avoir prêté attention à cette particularité et au fait qu’elle rendait sa trace numérique complètement distincte de celles de tous les autres, et donc terriblement visible.

Moralité : pour rester anonyme sur le net, il vaut mieux s’appeler Jacques Martin que porter un nom trop rare.

(fin du nothibillet, rédigé par cet ami)

Voici maintenant les commentaires de l’observateur que je suis (docthib, tenancier du bar numérique appelé blogthib) :

  • Cela me semble être une très bonne chose de rappeler que même si nous ne participons pas activement à notre identité numérique, il s’accumule de façon passive quantité de liens, recoupements et croisements de bases de données que nous en devenons néanmoins visibles. (j’avais même suggéré la stratégie de l’uncrosslisting).
  • On peut souligner que dans le cas de cette dame, elle a participé activement (site de généalogie), mais on peut penser qu’elle ne se doute pas de sa “vulnérabilité” numérique, en terme d’informations personnelles. (Rappelons que chaque année, des usurpations d’identité numériques, donc virtuelles, conduisent à des escroqueries bien réelles, tant il peut être facile de se faire passer pour…). Par ailleurs, nos données personnelles ont une valeur et un prix.
  • C’est là où j’en viens à un commentaire plus personnel : il faut quand même être un sacré “internet addict” (ou une personne malintentionnée) pour chercher à accumuler toutes ces infos. Mais cet ami démontre que, dès qu’on en a l’envie, les moyens sont à la portée du premier venu.
  • Maintenant, ultime question : et maintenant, qu’est-ce qu’elle fait, la dame ? Elle change de nom pour Jacque(line) Martin ? Elle arrête de parler dans la queue des supermarchés ? Ou elle se désinscrit de son site de généalogie ?

Je ne vois pas de réponse satisfaisante. Et vous, internautes baguenaudeurs, ça vous parle ?

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5 réponses à Nothibillet – Pour rester anonyme sur l'Internet, mieux vaut s'appeler Jacques Martin que porter un nom très rare

  1. editeuse dit :

    Moi, je conclus surtout :
    – qu’Internet peut être un formidable support de rêverie (avez-vous déjà googlemapisé quelqu’un ? Il peut y avoir des résultats étonnants…) ;
    – que même en bavassant avec sa belle-mère à une queue de supermarché, on peut se graver dans l’esprit de quelqu’un ; çà ouvre des vraies perspectives.

    Mais au fait, elle était comment la dame ?

    MP

  2. Docthib dit :

    @ editeuse : tu viens de me faire découvrir des possibilités insoupçonnées du googlemap ! Trop fort !! (mais ça ne marche pas avec tous les noms, hum…)

  3. ulysse dit :

    Perso j’ai pris le parti d’utiliser un pseudo pour 95% de mes activités sur le net.
    Je suis certes présent sur viadeo/linkedin avec mon vrai nom mais sans photo, pour éviter les recoupements justement.
    Bon ça demande quand même une degré minimum de schizophrénie, mais c’est aussi un exercice intellectuel amusant.

    Mon pseudo est d’ailleurs beaucoup connu par beaucoup plus de personnes que mon vrai nom ce qui fait qu’en fait je suis plus anonyme quand j’utilise mon vrai nom!
    ulysse étant par ailleurs un nom très trés répandu, il est difficile de savoir si c’est moi ou pas…

    La solution pour cette dame?
    Non pas se désinscrire il y a des archives un peu partout.

    Au contraire la solution est de se réinscrire au même site, le plus de fois possible, avec des dates de naissance, photos, parcours différents…
    Comme ça sa vrai identité sera cachée au milieu de toutes les fausses…
    Même si elle s’appelle Jacqueline-Anastasia Sitamparapilai-Ralalaatra (un joli mélange franco-russe et srilankais-malgache).
    Ca ne rend pas invisible, ça rend juste le croisement un peu plus compliqué…

  4. Docthib dit :

    @Ulysse : c’est intéressant, cette variation sur le nom / pseudo, un peu comme Umberto Eco qui expliquait que Superman était différent de tous les autres héros, parce qu’il est le seul dont le “nom de ville” (Clark Kent) est un pseudo, sa vraie identité étant Superman. Cela doit être très intéressant, cette double vie (il y en a plein d’autres, comme Maître Eolas par exemple…). Pour revenir au cas de cette dame, le problème souligné par cet ami mien, c’est que la dame ne souhaite pas spécialement disparaître numériquement, encore moins (probablement) brouiller les pistes : elle est contente d’être en ligne, elle fournit elle-même l’info… Elle ne se rend juste pas compte de la somme de choses qu’on peut apprendre sur elle, du coup (et elle serait probablement horrifiée – à tout le moins gênée – d’en prendre conscience tout-à-coup).

  5. Docthib dit :

    “Tout le monde n’est pas plus en sécurité en donnant son vrai nom. Au contraire. Beaucoup de gens sont beaucoup MOINS en sécurité en étant identifiables. Et ceux qui sont le moins en sécurité sont souvent ceux qui sont le plus vulnérables.”
    http://owni.fr/2011/08/08/google-pl
    (merci à mon éditeuse)

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