Rachat d'actions (et Ratio de Canard)

J’ai été interviewé sur les rachats d’actions. J’ai fait un petit cours au journaliste (qui n’avait pas l’air, hum, très familier du sujet), je lui ai donné quelques pistes de réflexion, et j’ai répondu à ses questions. L’article a été publié. Et, voyez-vous ça, je n’ai pas été cité dans l’article susdit… Le journaliste, dûment contacté, était embêté. Selon lui, ça peut arriver que les correcteurs fassent sauter quelques phrases pour des raisons de place. Même si mon nom a disparu, je suis quand même content de voir que le journaliste a laissé mes idées (sans guillemets, cela a dû sauter aussi à la correction…).
Mais étant donné que je je commence à avoir l’habitude du Ratio de Canard, je vais rappeler ici, pour l’information de mes lecteurs, ce que j’avais dit. 
(Le Ratio de Canard est un rapport que j’invente, et qui correspond à l’énoncé suivant : “dans tout ce que l’on dit à un journaliste, entre 1/3 et 1/10ème sera effectivement publié”. Un Ratio de Canard de 1/3, beau score s’il en fut, ne signifie pas pour autant que c’est le 1/3 le plus intéressant, ou le plus argumenté, qui a été publié. Ni que le 1/3 publié sera effectivement attribué à celui qui l’a dit.)

Donc, les rachats d’action par les sociétés.

Que sont les rachats d’actions ?

Cela consiste pour une société à proposer de racheter une partie de ses actions, à un prix convenu à l’avance. N’importe quel actionnaire peut revendre ses actions à la société. (La suite du propos parle de sociétés cotées, mais les sociétés non cotées peuvent aussi racheter leurs actions).

A quoi servent les rachats d’actions ?

Cela peut servir à plusieurs choses, cela dépend déjà si les actions sont détruites après coup, ou pas.

  • Si les actions sont détruites après coup, le rachat a eu lieu pour réduire le capital. Cela n’ayant pas d’impact sur le bénéfice affiché, on va avoir moins d’actions pour le même bénéfice, soit un bénéfice par action (BPA) qui va augmenter. On parle de relution, néologisme hideux par opposition à la dilution que l’on constate lors de l’augmentation du nombre d’actions. En règle générale, cette relution n’a pas de conséquence économique (cf. plus bas, discussion sur la relution. Une autre raison peut être de changer le ratio d’endettement de la société. En effet, si’ l’on finance un rachat d’actions par de la dette, dans le même temps, on fait augmenter la dette financière et on fait baisser les capitaux propres. L’augmentation du ratio d’endettement peut s’expliquer pour des raisons fiscales (car les intérêts financiers sur la dette sont déductibles fiscalement). Ainsi, un rachat d’actions par endettement permet de garder la même taille (la diminution des capitaux propres est compensée par la hausse des dettes) tout en augmentant les déductions fiscales. Reste à voir comment les marchés financiers vont prendre cette augmentation du ratio d’endettement…
  • Si les actions rachetées ne sont pas détruites, elles sont conservées pour différentes raisons possibles :
    • Offrir des stock-options aux salariés de l’entreprise (mais ce sont souvent pour des volumes d’actions comparativement faibles).
    • Procéder à des paiements d’acquisitions par échange d’actions, au lieu de sortir du cash. (Nous y reviendrons).
    • éventuellement, utiliser ces actions pour “gérer” le cours boursier, en influant sur l’offre ou la demande. Ce n’est pas si simple, car les rachats d’actions ne peuvent porter que sur maximum 10% du capital, cela dit, sur un marché peu liquide, cela peut avoir un impact.

Pourquoi les sociétés rachètent-elles leurs actions actuellement ?

Les temps actuels, vous l’aurez peut-être remarqué en tant que journaliste, se caractérisent par des fortes baisses de la Bourse. Aussi, la principale raison des rachats d’actions en ces temps actuels serait que les sociétés estiment être sous-évaluées en Bourse, et que racheter leurs actions leur permet d’échanger à bon prix leur cash actuel contre des actions. Parlons un peu de la théorie des signaux, en faisant une digression. Selon la théorie des signaux, une entreprise ne fait une augmentation de capital que quand elle estime que son cours boursier est surévalué. En effet, une entreprise oeuvre avant tout pour ses actionnaires actuels. Ceux-ci ne voient pas d’un bon oeil l’arrivée de nouveaux actionnaires, et hurlent carrément à la destruction de valeur quand on fait rentrer les nouveaux actionnaires à un prix préférentiel. Or, ce sont les actionnaires actuels qui vont voter l’augmentation de capital. Il s’ensuit, toujours selon la théorie des signaux, que les actionnaires actuels ne vont voter une augmentation de capital uniquement quand c’est dans leur intérêt, donc quand les nouveaux actionnaires vont payer plus cher que ce que les actions valent, donc que la société est surévaluée. Fin de la digression. Adaptons l’analogie au rachat d’actions, qui n’est après tout qu’une réduction de capital. Il s’ensuit que les rachats d’actions auront lieu quand la société estime être sous-évaluée sur les marchés.

Est-ce que les rachats d’actions sont une bonne chose ?

(On reconnaît bien là la question d’un journaliste, qui veut une réponse blanc ou noir, c’est tellement plus simple). Cela dépend, en fait, ce n’est ni totalement blanc ni noir (on reconnaît bien là la réponse typique d’un prof, qui veut bien être vulgariser, mais sans aller jusqu’à des réponses tellement simplistes qu’elles en deviennent fausses).
A priori, c’est plutôt une bonne nouvelle de racheter ses actions en période de sous-évaluation : cela permet de se constituer une réserve de titres à faible coût, et si le cours des actions remonte, d’avoir une monnaie d’échange qui s’est appréciée, pour payer des acquisitions, par exemple. Mais si l’on creuse un peu, on se rend compte que cela peut envoyer un mauvais signal : utiliser son cash pour racheter des actions, c’est dire “je n’ai pas de projet d’investissement qui me semble suffisamment rentable pour que j’y consacre mon cash”. Ce serait donc un signal de ralentissement, de maturité, ou encore, d’absence d’opportunités de développement futur, donc, pas tant une bonne nouvelle que ça…

Mais la relution du bénéfice par action ?

… Ne crée pas de valeur en tant que telle. Brûler du cash à l’actif pour réduire les capitaux propres au passif est en fait une opération blanche. Il faut plutôt s’interroger sur l’impact que cela aura sur le dividende. Une société avait 100 actions, pour un bénéfice de 10 et un dividende de 5. Elle rachète, mettons, 50 actions et les détruit. Elle a désormais un bénéfice de 10 pour 50 actions, soit un BPA qui passe de 0,1 à 0,2 € par action. C’est super, le chiffre augmente, mais ce n’est qu’un ratio comptable. Ce qui compte, c’est “que va-t-elle faire du dividende ?”

  • Soit elle dit “mes actionnaires touchaient un dividende de 5 pour 100 actions, soit 0,05 € par action. J’ai désormais 50 actions, et je vais conserver ce dividende de 0,05 € par action : cela correspondra à un maintien du dividende par action, mais à une baisse du dividende
    total versé
    . Le dividende total passe en effet de 5 à 2,5 (c’est-à-dire 50 x 0,05). On voit dans ce cas-là que racheter ses actions, pour une société, c’est dépenser son cash aujourd’hui pour éviter de le dépenser demain en dividendes sur ces actions.
  • Soit elle décide de continuer à verser le même montant de dividende global, soit 5 pour 50 = 0,1 de dividende par action = doublement du dividende pour les actionnaires restants. Ok, c’est super généreux, mais dans ce cas, cela n’avait aucun intérêt de racheter des actions (puisque la sortie de cash en dividendes ne diminue pas).

Mais pourtant, il y a une raison fiscale, puisque les plus-values sur actions sont moins taxées que le dividendes, non ?

Eh non, cher journaliste, car je vous apprends que cela fait 3 ans (depuis 2008) que la taxation des plus-values a été alignée sur celle des dividendes. L’argument fiscal n’existe plus, donc.

Voilà, en peu de variantes, ce que j’ai dit sur les rachats d’actions.

Cette entrée a été publiée dans Finance. Placez un signet sur le permalien.

8 Responses to Rachat d'actions (et Ratio de Canard)

  1. superb0y dit :

    L’excuse des "correcteurs" est amusante vu le nombre de fautes d’orthographe, de non-sens et de barbarismes ("omnipuissante"…) dans l’article en question…

  2. ulysse dit :

    En plus mettre une illustration de Warren Buffet alors que vous êtes tellement plus beau, quelle faute de gout!

    "Est-ce que c’est une bonne nouvelle"?
    Ca veut au moins dire que la société dispose d’assez de cash à consacrer à cet achat ça donc oui!
    (bon ok c’est une bonne nouvelle seulement pour les sociétés réputées comme étant proches de la faillite mais bon)

  3. Docthib dit :

    En même temps, Warren Buffett illustrerait bien ce dicton yiddish : “quand vous avez de l’argent, vous êtes sage, vous êtes beau, et vous chantez bien, aussi.” 😉
    Avoir du cash avant faillite, c’est en effet un peu comme le chant du cygne, l’ultime cri de virilité du grabataire “je ne suis pas mort ! (encore)” 🙂

  4. ulysse dit :

    Hum en fait je pensais plus à un bluff du genre "vous voyez bien qu’on a plus de 100 euros en banque, sinon pourquoi on en dépenserait 80 à acheter nos propres actions?"

    Merci pour le dicton, j’aime beaucoup 🙂

  5. Docthib dit :

    Ce genre de raisonnement est correct, en effet (théorie des signaux), mais il est habituellement plutôt utilisé pour les dividendes : “vous voyez bien qu’on a confiance dans l’avenir de la société : si on augmente les dividendes aujourd’hui, c’est bien qu’on pense qu’on pourra continuer à vous verser des dividendes à ce niveau (voire plus) à l’avenir”.

  6. Christian dit :

    Question con, alors que mes cours sont désormais bien lointains :

    "Mais pourtant, il y a une raison fiscale, puisque les plus-values sur actions sont moins taxées que le dividendes, non ?
    Eh non, cher journaliste, car je vous apprends que cela fait 3 ans (depuis 2008) que la taxation des plus-values a été alignée sur celle des dividendes. L’argument fiscal n’existe plus, donc.
    Voilà, en peu de variantes, ce que j’ai dit sur les rachats d’actions. "

    Pourtant si la société s’endette pour racheter les actions, le remboursement de la dette vient en déduction de son RCAI et donc il y a bien un effet fiscal non ?

    Par ailleurs, tu raisonnes à iso-RN, mais l’effet de cette endettement va venir réduire ce RN non ?

  7. Docthib dit :

    Hello Christian,
    quelques réponses rapides. J’ai traité plus haut de la politique d’endettement, et du fait qu’en effet, s’endetter permet des économies fiscales. je me permets de corriger ta formulation un peu trompeuse : “le remboursement de la dette vient en déduction de son RCAI et donc il y a bien un effet fiscal”, alors ce n’est pas le *remboursement* de la dette qui vient en déduction du résultat courant avant impôt, mais uniquement les *intérêts* sur la dette, mais oui, en effet, il y a bien un effet fiscal dû à la déductibilité des susdits intérêts.
    Et oui, en effet, s’endetter va réduire le RN, mais grce à la déductibilité, -10 d’intérêts sur le RCAI ne fera pas -10 sur le résultat net.
    En résumé, la dernière question traitait de “dividendes vs. rachats d’actions”, et non de “endettement et rachat d’actions”.
    Hope I made myself clear…

  8. Nerik dit :

    C est surtout qu en ce moment il y a une fenêtre de tir ou ton FCF yield est sueprieur a ton cout d’endettement. Pour peu que tu sois pas trop endette t as un arbitrage cadeau. J ai pas mal de papier intéressant sur ce principe de la desequitisation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.