Variations sur le Cycle de Dune et quelques représentations mentales

Dans Les hérétiques de Dune (de Frank Herbert, Presses Pocket n° 5322), le jeune Duncan Idaho (9 ans) parvient à tromper la vigilance de ses gardes, et arrive à se faufiler dans une zone interdite. Rattrapé, il apprend que les gardes vont être sévèrement punis, sur décision de la Révérende Mère Bene Gesserit qui a la responsabilité du Duncan. Or “Duncan aimait bien certains gardes, et il les incitait parfois à jouer ou à plaisanter avec lui. Et maintenant, à cause d’un caprice de sa part, ses amis allaient être punis” (id. p. 32).

On voit bien la stratégie de manipulation classique du Bene Gesserit :

  • éduquer les gardes, par la manière forte (une punition douloureuse, à plusieurs niveaux, adaptée à chaque garde)
  • éduquer Duncan, par la manière forte (la culpabilité)

Et l’on en voit les effets, qui étaient prévisibles : “Certains lui tournaient la tête (sic) et plus personne n’acceptait de plaisanter avec lui. Tous lui gardaient visiblement rancune de leur punition” (id., p. 34).

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans la tête des gardes, et ce qui pourrait s’y passer.

Ce qui se passe probablement dans la tête des gardes (changement de niveau 1, dans la terminologie du livre de Watzlawick et al., thibillet – et commentaires – sur ce sujet ici) :

  • Je suis puni à cause de ce petit idiot. Qu’avait-il besoin d’aller fouiner dans des endroits qu’il savait interdits. Je ne veux plus rien avoir à faire avec cet enfant, et je vais le punir à mon tour, je ne jouerai plus, je ne plaisanterai plus, ça lui fera les pieds.

C’est une réaction classique de “c’est la faute des autres”, ce qui est une manière pratique de dire qu’on n’est pas responsable. Stratégie courante, mais qui empêche d’atteindre la sérénité.

Ce qui pourrait se passer dans la tête d’un garde (changement de niveau 2, source idem) :

  • Prétendre contraindre cet enfant à ne plus être curieux, c’est aller contre sa nature. Il a fait ce qu’il souhaitait faire, naturellement. Certes, il regrette les conséquences de son acte, car il a bon coeur, mais il ne regrette pas l’acte en tant que tel. Et le contraindre à modifier son attitude (ne plus s’éclipser) risque de ne pas marcher. Il va juste en dériver de la rancoeur contre la Révérende Mère, car on ne l’a pas puni, lui, mais c’est encore pire, puisqu’on lui a dit sciemment que nous serions punis.
  • En fait, la première responsabilité m’incomble. J’étais censé le surveiller. Il a échappé à ma surveillance. C’est donc normal que je sois puni pour mon manque de vigilance. On ne punit pas l’eau qui brise le barrage, on punit le barrage (voire le concepteur du barrage).
  • La deuxième responsabilité est plus subtile. Cet enfant a développé des relations d’amitié, et je m’y suis prêté. Est-ce que cela a diminué ma vigilance ? Peut-être. Je me disais qu’il ne me ferait pas de coup fourré, puisqu’il m’aimait bien. Mais en fait, ce sont deux choses distinctes. Il avait envie de savoir, et il n’a pas mesuré les conséquences que cela aurait pour moi. Je suis puni pour mon manque de vigilance, soit, et c’est de ma responsabilité. Mais la raison de ma punition n’a rien à voir avec mon amitié.
  • En fait, je ne devrais pas en vouloir au gosse. Je devrais m’en vouloir d’abord à moi-même, puis à celle qui me punit, car elle le fait aussi pour de mauvaises raisons, qui tiennent de la manipulation.
  • Je vais donc conserver mes relations d’amitié avec ce gosse, car il m’a aussi appris une leçon, à son corps défendant : le devoir n’exclut pas l’amitié ; mais ce sont deux choses distinctes, non reliées ; désormais, que mes liens d’amitié ne m’empêchent pas d’exécuter ma mission.

Je pense que le Duncan aurait été extrêmement content et touché du maintien de cette relation d’amitié, et qu’il aurait probablement appris la leçon de manière bien meilleure. Quitte à ce que le garde mette les points sur les I : “petit, je t’aime bien, mais sache que si jamais je te choppe à essayer de filer, je te décolle la peau en lanières. Ton job est peut-être d’essayer de tester les limites du système, mais moi, je suis le système, ne l’oublie pas”. (Hum, il y a un danger à dire ce genre de chose : provoquer une émulation chez le jeunôt, qui va se dire “Ouahé, il m’a défié, je vais lui faire voir !”)

Les gardes n’ont probablement pas été éduqués, ni recrutés, selon un filtre “doit pouvoir changer ses représentations mentales”. Mais c’est fort dommage.

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2 réponses à Variations sur le Cycle de Dune et quelques représentations mentales

  1. Gilles dit :

    La problématique "3 claques et au lit" a encore de beaux jours devant elle.

  2. Docthib dit :

    Tu n’as peut-être pas tort : le roman Les hérétiques de Dune se situe, grossièrement, en l’an 15 000 et quelques. D’ici là, on peut imaginer que les héritiers de Dolto auront enfin été écoutés…

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