Dette en Europe et marchés financiers – interview CCTV

Comme tous mes réseaux sociaux (oui, vous, les trois geeks au fond de la classe, là…) le savent, j’ai été interviewé le 18 août sur le mini-sommet franco-allemand et les marchés financiers. Cela a donné lieu à un reportage sur CCTV (China Central Television) dont le making of traîne sur la Toile (c’est fou ce que Gougl peut indexer comme contenu…). Ayant eu des problèmes à visionner la vidéo sur le site de CCTV, j’en poste une copie ici (merci à Olivier D. pour son aide, il a été 367 plus efficace que moi).

Je ne suis pas satisfait de ce reportage, car je suis incurablement perfectionniste et pointilleux. Passons sur le choix discutable de la photo (j’ai l’air de mcher une chique) ou la séquence fantôme tout à la fin (le téléspectateur chinois attend une ultime déclaration, je prends ma respiration genre Enzo dans Le Grand Bleu, et puis… rien). Il s’agit avant tout du fond de la discussion. Je vous livre ici (de mémoire) mes réponses aux questions de la journaliste, pour info et discussions. Cela me permet insidieusement de proposer des réponses un peu plus construites que ce que j’ai dit en 10 minutes (vs. les poignées de secondes qui ont été citées) et évitera les bafouillements du live. Comme d’habitude, ces propos n’engagent que moi, mais je suis intéressé par toute réaction / discussion sur ces thèmes.

Question 1 : le mini-sommet franco-allemand a annoncé 4 résolutions (inscrire une règle d’or dans la constitution ; instituer une taxe sur les transactions financières ; développer un gouvernement économique européen ; converger vers un impôt sur les sociétés commun au deux pays). Dans quelle mesure ces nouvelles sont-elles de nature à rassurer les marchés financiers ?

Ma réponse : En substance, ces 4 mesures ne changent pas grand chose. Prenons l’exemple de la règle d’or. Les marchés financiers sont déjà au courant du surendettement de certains États, et de leur incapacité actuelle à gérer leurs déficits. Le fait d’inscrire une règle d’or dans les textes officiels ne changera rien tant qu’il n’y aura pas d’actes concrets qui suivent. C’est la même chose pour la taxe sur les transactions financières. Cela fait presque 40 ans qu’on en parle, sous le nom de Taxe Tobin. Il faut croire qu’il y a des blocages (politiques, idéologiques) qui empêchent la mise en place pratique de ces solutions. C’est pourquoi on peut comprendre la déception des marchés financiers : même si ces déclarations annoncent une intention politique, il faut que derrière ces mots – et Dieu sait si on en entend, des mots – se réalisent des réformes. La convergence fiscale est une bonne idée, qui ne mange pas (trop) de pain, et qui permet d’afficher l’union franco-allemande, mais ce n’est clairement pas ce qui va changer la donne : disons que cela fait partie du ciment européen. Quant au gouvernement économique, c’est une vaste question.

Question 2 : Justement, que peut-on dire du gouvernement économique européen ?

Ma réponse : L’Europe s’est construite, et continue à se construire, sur un paradoxe : il s’agit de mettre en commun des ressources et d’harmoniser des pratiques d’un côté, tout en gardant à l’esprit les spécificités nationales qui font la richesse culturelle de l’espace européen. Certains pays en difficulté profitent de la vache à lait européenne, tandis que d’autres pays rechignent à sacrifier leurs avantages. Mais c’est le prix à payer pour avoir un espace riche et harmonisé. Tout cela illustre la difficulté d’un gouvernement économique : il faut tomber d’accord sur les décisions qui resteront du domaine national, et celles qui appartiendront au domaine européen. Sachant que les deux domaines sont liés, par exemple pour ce qui concerne les taux d’intérêt ou les déficits publics.

Question 3 : Justement, est-ce que l’émission d’euro-obligations (eurobonds) ne serait pas une solution ?

Ma réponse : Si c’est une solution, elle n’a pas été proposée pour l’instant. Rappelons quelques faits importants. La Banque centrale européenne (BCE) a avant tout un rôle monétaire. Il s’agit de maintenir l’inflation à des niveaux raisonnables, en fixant des taux directeurs qui influencent l’offre et la demande de crédit, c’est-à-dire de monnaie. La BCE n’a pas un rôle de finances publiques, ce rôle restant dévolu à chaque État européen. La première réponse est donc que, s’il y a émission d’euro-obligations, cela représentera un changement important dans les missions attribuées à l’Union Européenne, et tous les États ne sont pas d’accord avec cette évolution. Un deuxième aspect à considérer est l’aspect du risque. L’argument actuel en faveur des euro-obligations est de dire que la Grèce doit se financer actuellement à des taux extrêmement élevés, alors que si des euro-obligations étaient émises, cela constituerait une source de financement moins coûteuse. Mais qui dit mutualisation de la source de financement dit aussi mutualisation des risques. Une euro-obligation serait-elle notée AAA, sous prétexte que la France et l’Allemagne ont cette note ? J’en doute. Le risque des euro-obligations devra refléter la moyenne du risque
 de tous les pays européens. Cela conduirait à un renchérissement du coût de financement pour la France et l’Allemagne. Même si ce renchérissement était limité, on peut imaginer les blocages et les frilosités dans ces deux pays. Cela dit, on a du mal à imaginer un gouvernement économique mutualisé sans une politique de financement commune.

Question 4 : Est-ce que cette crise remet en cause l’avenir de l’Europe ?

Ma réponse : Cela fait plus d’un demi-siècle que l’Union européenne se construit et se développe. Cela représente un énorme effort, et probablement l’une des réalisations économiques les plus importantes sur cette période. Cette crise de la dette a du bon, car elle souligne les efforts qui restent à faire, et l’urgence de sortir des mots et des stratégies nationales, mais elle ne remet pas en cause le projet européen en tant que tel. Pour ma part, j’attribue les excès de volatilité des marchés à des pratiques spéculatives (ventes à découvert), tandis que les fondamentaux des sociétés et leur rentabilité restent plutôt bons. Mais la grande incertitude concerne le taux de croissance futur de l’économie : si le grand public et les entreprises sont convaincus d’une situation de crise, la consommation va ralentir, et la croissance va s’en ressentir fortement.

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8 réponses à Dette en Europe et marchés financiers – interview CCTV

  1. superb0y dit :

    Bonjour Doc

    Question 3 : Justement, est-ce que l’émission d’euro-obligations (eurobonds) ne serait pas une solution ?

    Remarque liminaire : c’est amusant de voir que les hommes politiques n’utilisent jamais l’expression "dette européenne" mais toujours "eurobonds", ça sonne nettement plus positif, comme si c’était de l’argent tombé du ciel, comme si ça ne sortait pas de notre poche.

    Ca me parait bizarre comme solution. Il me semble que ça ne comporte aucun avantage supplémentaire par rapport au système actuel (la France et l’Allemagne empruntant à 3% pour ensuite re-prêter à la Grèce à 3,x%), bien au contraire. Ce système actuel a l’avantage de ne pas affaiblir les pays encore vus comme "forts" (l’Allemagne et, dans une moindre mesure, la France) et de fournir aux pays en difficulté (essentiellement la Grèce pour l’instant) un accès au marché de la dette beaucoup plus abordable que celui auquel ils pourraient prétendre seuls.

    Si l’Europe émet des Eurobonds, j’y vois trois gros inconvénients :

    1. Qu’est-ce qui obligera les pays qui vivent au-dessus de leurs moyens à se réformer ?

    Sans tomber dans le cliché "Club Med vs protestants vertueux", force est de constater que l’Europe du Sud doit régler un certain nombre de problèmes avant même d’imaginer revenir à l’équilibre. Dans le désordre et de façon non-exhaustive : hausse de salaires non-corrélée à une augmentation de la production et/ou de la productivité, dépense publique non-maîtrisée et surtout irrationnelle, fraude fiscale généralisée (à lire pour info : http://www.liberation.fr/economi... )… Créer les Eurobonds, c’est envoyer un signal d’impunité aux comportements qui nous ont menés à cette crise.

    Alors oui, selon l’idée initiale, la création des Eurobonds s’accompagnera d’un conseil de surveillance des dépenses publiques. Mais chacun sait que ce sera beaucoup plus difficile à mettre en place que les Eurobonds eux-mêmes et que ça posera beaucoup de problèmes car c’est une perte de souveraineté énorme. La France et l’Allemagne pourrait sans doute accepter ça de façon réciproque, parce que ce sont deux pays très proches. Mais quid des autres pays ? Et cela ouvre des perspectives incertaines. Si demain l’Italie doit se rééquiper en TGV, est-ce que la France mettra un veto à son budget si elle choisit Bombardier et pas Alstom ? Tant qu’il n’y a pas d’Europe politique et fiscale, le droit de regard de l’Europe dans les budgets nationaux (qui n’est en fait qu’un droit de regard des pays "riches" sur les pays "moins riches") est utopique.

    Et puis de façon générale, si un de mes amis vient me voir un jour parce qu’il est surendetté, je lui prête l’argent dont il a besoin et je l’aide à changer ses habitudes pour redevenir solvable. Lui donner une carte de crédit avec accès illimité sur mon propre compte en banque me semble être suicidaire, tant pour lui que pour moi.

    2. Est-ce que ça ne menacerait pas les pays encore (plus ou moins) solides ?

    Pour moi, les Eurobonds, c’est couper une jambe à tout le monde sous prétexte qu’il y en a un ou deux qui marchent moins vite. Si l’on fait ça, la charge de la dette française augmenterait mécaniquement, tout comme celle de la dette allemande, et de façon non négligeable. Cela pourrait même menacer le AAA de la France (http://www.lepoint.fr/economie/p... ). Et le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) a BESOIN du triple A de la France. Sans ça, tout tombe, l’Allemagne ne peut pas garantir seule l’ensemble de la dette européenne.

    Pour en revenir à ma petite métaphore pourrie, je trouve ça plus cohérent que ceux qui marchent vite portent temporairement ceux qui ont du mal (exactement ce qui se passe avec le système actuel de prêt).

    3. Est-ce que ça règle le problème du surendettement des Etats ? (ou est-ce qu’au moins, ça dissuade de l’endettement ?)

    Le système actuel de prêt par L’Allemagne et la France aux pays en difficultés est temporaire et il s’agit clairement d’un plan d’aide, voire de sauvetage, donc pas sensé durer dans le temps et devenir le nouveau système financier européen. Créer les Eurobonds, c’est entériner la dette et ne voir comme solution à l’endettement abyssal des Etats que le rajout d’une nouvelle couche d’endettement, européenne cette fois. Et quand on ne pourra plus rembourser les Eurobonds, on crée les Worldbonds, puis les Universebonds ? Les Eurobonds, c’est le rachat de crédit à l’échelle du continentale. Vive Cetelem.

  2. superb0y dit :

    Deux autres petits commentaires :

    1. L’évocation des ventes à découvert dans la quatrième question serait-elle un signe annonciateur d’un papier spécifique ? J’ai hte, vous semblez être plutôt contre, je suis plutôt pour, et c’est toujours plus intéressant de lire des gens qui ne sont pas d’accord avec vous.

    2. Yahoo Finance ça fait un peu cheap quand même… Qu’est-ce qui vont penser de nous les Chinois ?

  3. superb0y dit :

    (j’ai honte de mes fautes d’orthographes : La France et l’Allemagne pourraiENt sans doute", "Qu’est-ce qu’ILS vont penser de nous les Chinois ?")

  4. Docthib dit :

    C’est vrai qu’eurobonds, ça claque. “My name is Bond. Euro Bond.” 🙂

    Alors allons-y pour mes quelques commentaires.
    “la France et l’Allemagne empruntant à 3% pour ensuite re-prêter à la Grèce à 3,x%” : je pense que tout tient au 0,x %. Car en fait, en faisant cela, la France et l’Allemagne prennent à leur compte une partie du risque d’insolvabilité de la Grèce. Et la question est “est-ce que 0,x% de prime est une juste rémunération du risque encouru ?” La réponse libérale est Non. Donc cette situation peut durer, mais je ne suis pas sûr qu’elle puisse durer longtemps.
    Pour l’incitation des pays “du sud” à se réformer, je vous rejoins : des eurobonds ne peuvent exister sans une forme de gouvernement économique *efficace* (et c’est dans ce dernier mot que toute la difficulté repose). Entre des intérêts nationaux (votre exemple de Bombardier et d’Alstom est très parlant) et des échéances électorales proches (qu’elles soient nationales ou européennes), on peut déjà imaginer toutes les raisons qui alimenteront la presse économique en scandales, critiques et exacerbation des chauvinismes.
    Pour le maintien du AAA, je pense qu’on ne peut pas avoir le beurre, l’argent dudit, et les charmes de la crémière en sus. Soit la France dit “vous pouvez tous crever, je garde mon AAA et ma dette”, et elle ne pourra survivre seule ; soit – et c’est déjà le cas – elle accepte de mutualiser (sous une forme ou une autre) la dette des autres pays, *et mécaniquement, sa note baisse*. Cela dit, il y a de la marge, à mon avis. Tout le monde (votre serviteur le premier) y est allé de son commentaire sur la dégradation de la note US par S&P, mais Moody’s et Fitch, eux, maintiennent leur note maximale aux US. Je pense que ces histoires de notes sont des pièges, cela me fait penser aux entreprises qui vivent dans la hantise de leurs prochains résultats trimestriels : pas facile d’avoir une vision de long terme, dans ces cas-là. Pour reprendre votre métaphore assez juste, ceux qui ont deux jambes peuvent aider les estropiés… mais pas sur un marathon (bon, OK, si j’en ai vu, mais il faut *beaucoup* d’entraînement…)
    3. La dette n’est pas une solution à la dette, OK. Mais je pense que les politiques d’austérité, encore moins. Il faut relancer la croissance, certes en modérant les dépenses, mais j’ai peur d’un immobilisme où l’on va couper toutes les dépenses, et on va s’étonner, après coup, que les ménages ne consomment plus et les entreprises n’investissent pas… Il y a un dicton polonais que j’aime bien “En cas de difficulté, il t’est permis de faire un bout de chemin avec le Diable. Mais pas au-delà du passage difficile”. Pour moi, la dette pourrait être ce bout de chemin avec le Diable, dans l’optique de relancer des dépenses publiques intelligentes.
    (commentaire suivant)
    Les VAD vont venir, laissez-moi un peu de temps.
    Pour Yahoo Finance : c’est ce que j’utilise 99% du temps (les 1% restants, c’est Datastream, mais ça rendrait moins bien, j’en suis sûr, sur écran). Et quant à avoir un écran Bloomberg, hum, je ne pense pas que ce soit inscrit dans les budgets 😉

  5. BigBen dit :

    Pas mal l’interview.
    Sur la forme, j’aime bien les plans de coupe (Docthib regarde les courbes sur yahoo finance, Docthib consulte sa bibliothèque, docthib rédige une note manuscrite, …) !
    Sur le fond, la télé restant une vaste lucarne sur un spectacle permanent, il est normal que, pour entretenir l’envie du spectateur (quoique en Chine, il sont plus captifs), le monteur ne retienne que les moments forts.
    Et on voit bien que les messages importants et clefs sont là, ce qui est pas mal déjà.

    Ma vision perso de tout ce bazar actuel, est que l’on revient aux fondamentaux :
    – toute dette doit être remboursée
    – qui paie ses dettes s’enrichit (j’ai le souvenir d’une belle vidéo du Docthib sur ce sujet)
    et tant que l’on appliquera pas – bêtement – cela, rien ne fonctionnera correctement.

    Et on peut mettre tous les artifices possibles (la "règle d’or", les eurobonds, mettre en cause les thermomètres que sont les S&P et consors, …), à un moment, il faut faire face aux échéances. Et c’est maintenant.

    Nos politiques n’ont pas encore compris que leur électorat est prêt à entendre des choses qui font mal et sont prêt à les aider. Un peu de courage !

  6. Christian dit :

    非常漂亮的老师

  7. Docthib dit :

    Hello BigBen,
    pour la forme de l’interview, je me lasse un peu de ces astuces de journaliste qui sont toujours les mêmes (“OK, merci pour l’interview, maintenant on va vous filmer en train de prendre l’ascenseur, de rédiger une ordonnance, de vous curer le nez, etc.”), mais on est bien d’accord : c’est la norme des reportages.
    Pour le fond, la question devient “Ok, mais *comment* rembourser la dette ?”
    Austérité ? Gouvernance européenne ? Plan de relance ? Économie solidaire et voies alternatives au développement, voire décroissance ? Autres voies ?
    Parce que, un énième discours “les temps vont être durs”, hum, je ne sais pas s’il sera seulement écouté… Ou, injonction paradoxale, il aboutira peut-être à l’effet inverse escompté : ralentissement de la consommation, individualisation des comportements, recherche de niches fiscales et financières, expatriation des capitaux, etc.

  8. Docthib dit :

    @ Christian : 谢谢!

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