Livre lu – Delphine de Vigan, Les heures souterraines

J’avais arrêté cette rubrique, ce n’était pas parce que j’avais arrêté de lire. Je la reprends, nous verrons ce que ça donne.
Je viens de lire Les heures souterraines, de Delphine de Vigan (JC Lattès, 2009). C’est effroyable.
C’est un roman, OK, mais qui a de vrais accents de vérité contemporaine. Ses deux personnages principaux nous côtoient probablement chaque jour, démultipliés, dans nos trajets.

Il y a peu de livres sur le monde du travail en entreprise. Dans les romans, l’environnement de travail sert souvent de prétexte à l’histoire, on place deux réunions, trois collègues, et cela permet de se focaliser sur l’histoire. Là, il s’agit d’une histoire qui, pour un des deux protagonistes, est ancrée dans ce monde, ses rites, ses exclusions. On vit ce que c’est que la souffrance au travail, comme si on y était. C’est terrible et déprimant, parce que c’est bien écrit, en même temps sèchement et humainement, on est littéralement dans le bureau de cette femme qui va vivre cette journée de bout en bout.
C’est un type d’écriture très violent, parce que beaucoup de choses ne sont que suggérées, et cela renforce leur puissance maléfique. Cela me rappelle ce que Paul Morand avait fait avec “Hécate et ses chiens”, où l’indicible du sexe était… non dit, mais suggéré, et cela pouvait être sulfureux.
Là, on vit la violence des villes, la violence des entreprises, non pas avec des gros faits divers racoleurs et percutants, mais au contraire, avec des petites touches apparemment sans importance, mais qui contiennent une violence froide et désespérée.

Delphine de Vigan a aussi écrit sur la cinétique du pékin, mais à sa manière, et dans son sujet :

Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs. Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au-dessus du vide, leur trajectoire obéit à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d’une savante économie de temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leur pas, leur façon d’aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher. Les autres traînent, s’arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L’incohérence de leur trajectoire menace l’ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse. Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S’ils ne se mettent pas d’eux-mêmes sur le côté, le troupeau se charge de les exclure.

Delphine de Vigan, Les heures souterraines, JC Lattès, 2009, p. 288-289.

J’ai terminé ce livre, et, fait rare pour être cité, j’ai passé mon week-end à essayer d’imaginer ce que serait le samedi de Mathilde, ce que serait son lundi suivant. C’est rare, qu’un personnage de roman continue à vivre après qu’on aie terminé la dernière page, que l’on aie envie de connaître la suite, de l’écrire, voire de réécrire certaines pages pour changer le cours du temps. Sans trop d’espoir, c’est juste pour éviter de se désespérer tout à fait.

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2 réponses à Livre lu – Delphine de Vigan, Les heures souterraines

  1. matthieu dit :

    Lu suite à ce post.
    J’en suis resté avec un goût amer dans la bouche, et surtout cette "crainte" en découvrant qu’on est peut-être pas si loin, chaque jour, de basculer du côté obscur du monde du travail.

  2. Docthib dit :

    Indeed Matthieu, il y a d’ailleurs une explication assez désespérée de la compassion, entre la DRH et Mathilde. Je ne regarde plus les voyageurs de mes trains / métros de la même manière…

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