Costume logarithmique

Dans les années 80 était paru un petit livre intitulé “les mouvements de mode expliqués aux parents”, je me souviens de l’émission d’Apostrophes mettant en scène les auteurs (dont Hector Obalk), Jean d’Ormesson et évidemment Bernard Pivot. Il y avait dans ce livre très bien argumenté un plaidoyer pour l’attaché-case. Je résume : dans les années 50, la rigueur est dans le costume, et le cartable est en vieux cuir mou. Car la dureté est dans l’homme, dans son costume fuselé (grandes épaulettes, petite taille cintrée), et non dans son porte-documents. Dans les années 70, inversion : la reconstruction est faite, nous sommes des enfants-fleurs, dont les épaules deviennent cintrées, et tout devient flottant en descendant de là. Et la rigueur ? Paf, coincée dans l’attaché-case, valisette rectangulaire qui concentre l’exigence et décharge les (frêles) épaules du cadre de ce fardeau.
Transposons au monde moderne. Il y a le sage, le sérieux, le sans fantaisie : il porte un costume gris, ou anthracite ou (pour les enterrements ou les corporate conventions) noir. Puis il y a le sage qui annonce qu’il aurait pu être artiste maudit, mais comme il avait de la tension, il est devenu banquier. Voilà l’apparition du costume rayures tennis. Le bel anthracite est discrètement rehaussé de fines rayures qui annoncent la couleur : fines, donc l’homme est fin (épaisses, c’est pour les mafieux ou les entrepreneurs de travaux publics), mais discrètes, parce que l’homme est discret, il est banquier (et pour les banquiers suisses, c’est clic gauche, Format, Bordure,  0,05 point, OK, et là, c’est hyper discret). Mais attention, dans toute cette débauche, une règle absolue : les rayures, fines, impalpables, sont régulièrement espacées. Une rayure, un milliard, deux rayures, deux milliards, ça permet de juger son homme dans les boites de nuit sans sortir un mètre de couturière.
Et aujourd’hui, j’ai vu le top, probablement issu des marchés financiers à dominante stochastique. Le trader est chagrin : soit on l’envie à cause de ses bonus, soit on le conspue à cause de ses prises de risques. Le croupier voudrait changer de livrée. Alors arrive le costume logarithmique. Les rayures sont espacées suivant une progression logarithmique (ou semi-logarithmique, je n’ai pas eu le temps de dériver la fonction sur la cuisse de mon interlocuteur). Et là, ça en jette sauvage. Pour ceux qui visualisent pas, souvenez-vous du papier millimétré, ou des tableaux de Vasarely, et transposez-le sur une courbe de température : les rayures s’espacent progressivement, découplant la forme de la cuisse, une rayure, un milliard, deux rayures, dix milliards, trois rayures, cent milliards, etc.
Autrefois, les rockers portaient un aigle en clous dorés dans le dos de leur blouson de moto. Je rêve maintenant d’un costume semi-logarithmique avec l’indice Nikkeï brodé dans le dos, en fil d’or évidemment.

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