Magnolia Express – 2ème partie – # 22

Stuffy beans
 
Vers l’aube, Eileen prit une route latérale et le taxi alla s’arrêter en chuintant en face d’une auberge illuminée. Elle se tourna vers nous, vers Aline qui émergeait et ouvrait de grands yeux, et dit “C’est le meilleur Stuffy Beans de toute la région, je vous l’offre”. Et tandis qu’elle descendait, qu’Aline me quittait, ouvrait la porte et allait rejoindre Eileen qui était déjà partie vers l’entrée de l’auberge, Conrad se retourna vers moi, me fixa. Je lui souris : “Ça n’est pas moi qui lui ai dit que le Stuffy Beans était ton plat préféré. Ni Aline. Et puis après tout, elle a aussi le droit d’aimer le blues et les Stuffy Beans…”.
Il hocha la tête, le regard fixé loin derrière moi, puis soupira et grommela pour la forme : “Le meilleur Stuffy Beans ! Qu’eski faut pas entendre !”

Stuffy beans : arg. cuis. Sorte de plat intermédiaire, dont la recette varie avec la latitude et l’heure. Si l’on s’en tient à la froideur des faits, le Stuffy Beans est un plat de haricots blancs ou rouges (cuits au beurre), dans lequel siègent avec grâce des tranches épaisses de jambon, lui-même doré-sauté-grillé à la poêle. Certains esprits pointilleux ont cherché à décortiquer, décomposer, analyser le principe du Stuffy Beans, ils ont cru cerner ce plat avec des livres et des citations, mais ça n’est pas la bonne approche. Le Stuffy Beans, ce sont simplement des haricots et du jambon d’un côté, et un affamé de l’autre.
(extrait de L’art du mijotage, par Horace Diantredesdeux).

On s’est attablés dans la lumière, on a commandé quatre Stuffy Beans avec du café, Conrad a poivré ses haricots pendant qu’Eileen versait du Tabasco dans les siens, ça sentait bon le jambon doré.
Quand on est sortis de l’auberge-relais-routier, Conrad a passé son bras autour des épaules d’Aline et ils sont repartis vers le taxi, je restai sur le seuil à les regarder, à regarder les nuages blancs dans le petit matin. Méditation. Puis Eileen sortit de l’auberge et vint vers moi. Bon. Elle me regarda, piétina un peu, puis me dit : “Vraiment, ça ne vous gêne pas que je sois là ?”
Elle semblait avoir un problème. Dans ces cas-là, il faut rassurer, prouver que Rien N’est Problème Si l’On a La Foi. Alors je soulèvai un sourcil étonné. “Non”, dis-je, “pourquoi ?”
(Dans la discussion, c’est toujours le premier qui dit pourquoi qui a l’avantage, après on n’a plus qu’à se laisser glisser. C’est à ce genre de choses que je dois d’être encore en vie, sémillant et véloce comme au premier jour).

– Ben, vous étiez trois, et maintenant on est quatre…
– Mmmm… , fis-je.

Je pris un air songeur. Quand quelqu’un se pose un problème comme ça, il ne faut pas tout de suite le prendre à la légère, il faut communier avec lui, montrer qu’on pèse le pour et le contre de nos petites misères. Nous sommes tous humains après tout.
Enfin, je crois.
Je pris donc l’air sérieux, bien qu’intérieurement mon âme flottât telle une bulle de savon colorée. Et je dis :

– Oui, évidemment, c’est un problème.

Eileen eut l’air un peu rassurée : son problème était devenu notre problème.

– En effet, dis-je, avant, on partageait nos rations de voyage en trois (j’aime bien parler de rations de voyage, ça fait Organisé). Maintenant, que faire ?

– On pourrait peut-être les partager en quatre ? suggèra-t-elle, tout en se demandant si je me payais sa fiole.

– C’est ça ! dis-je, C’est l’idée ! Voilà, tout est réglé ! Heureux d’avoir résolu ton problème ! Et …

Et je la laissai là, c’était pas tout ça, il fallait que j’aille voir Aline pour refaire mon électrolyse interne.

– De quoi parliez-vous ? me demanda Alinette.
– Boff, de logistique nourricière, tu sais ce que c’est, l’intendance quoi.

Je regardai là-bas Eileen qui me regardait, les pieds plantés dans les touffes d’herbe desséchée. Et puis elle secoua la tête et vint nous rejoindre en souriant.

– Bienvenue à bord, dis-je.

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Le roman, dans l’ordre, est
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