Livres lus – Dennis Lehane : Shutter Island et Prières pour la pluie

Je n’ai jamais fait qu’effleurer mon plaisir à lire Dennis Lehane. J’ai rencontré l’individu à deux reprises, avec deux media différents. D’abord, je suis allé voir au cinéma Mystic River, réalisé par Clint Eastwood, avec Sean Penn et Tim Robbins. Le film était une tragédie antique, qui aurait pu dériver d’une chanson de Bruce Springsteen (je pense à The Indian Runner). Or, sans que je le sache à l’époque, le film était tiré d’un roman de Dennis Lehane.
Ma seconde rencontre avec Dennis Lehane a eu lieu avec un roman. J’étais en vacances (?) à un endroit où j’essaie souvent de fuir certaines personnes, par exemple en me réfugiant aux goguenots. Dans cet endroit, j’avais non pas une de mes lectures habituelles (celles-ci sont plutôt réservées aux gogues de mon lieu de travail), mais Ténèbres prenez-moi la main (Rivages, 2005, 512 p.).
J’aime bien les romans noirs, c’est une évasion somme toute assez commune, partagée par tous les voyageurs de trains de banlieue. Mais là j’ai eu peur. Ce qu’écrit Dennis Lehane est troublant, inquiétant, ça laisse des images en tête. Et j’avoue que cela m’a bien plu, avec un cocktail que je serais infoutu de décomposer : ce sont des images frappantes, des situations de poursuite ou d’attente angoissée, mais rien de racoleur, rien de gratuit. Je déteste, par exemple, les outrances, que ce soit du sexe ou de la violence, cette complaisance à décrire de manière malsaine des compulsions négatives. Ici, rien de celà, il s’agit le plus souvent d’un ennemi inconnu, dangereux (vraiment dangereux), insaisissable, face au détective privé et sa collègue.
De même que j’avais dit d’Erri De Luca qu’il me nettoyait la tête, je dirais la même chose de Dennis Lehane, mais dans un sens différent évidemment : Dennis Lehane, c’est le bain d’eau glacée après le sauna.
Depuis, j’ai lu Un dernier verre avant la guerre (Rivages, 2005, 343 p.), qui est en fait le premier de la série, puis Sacré (Rivages, 2005, 410 p.) – les esprits sagaces auront remarqué que l’auteur a publié 3 romans en 2005, meuh non, c’est l’éditeur français qui les sort en salves.
J’arrive aux deux derniers. Shutter Island, à l’instar de Mystic River, délaisse le tandem Patrick Kenzie – Angela Gennaro, pour se focaliser sur une autre histoire, d’autres personnages. Shutter Island (Rivages, 2006, 392 p.) est inquiétant au possible. Très peu de violence comme dans les autres romans, mais toute une analyse intérieure. L’enquête d’un agent du gouvernement dans un hôpital psychitrique coincé sur une île devient un parcours obsédant vers la vérité. Tout est chausse-trappe, tout est mensonge, et l’ambiance est franchement inquiétante. Un de ces livres qui m’a fait rater ma station plus d’une fois (et pourtant, le coucou dans ma tête est habituellement réglé à l’heure atomique). Et le dénouement en vaut vraiment la peine.
Que dire après de Prières pour la pluie (Rivages, 2006, 477 p.) ? On retrouve avec plaisir le tandem Kenzie-Gennaro, avec en sus ce psychotique de Bubba, pour une histoire encore une fois très inquiétante, qui met mal à l’aise, et ne laisse personne indemne. Du vrai polar bien noir. Et puis, une fois n’est pas coutume, j’y ai déniché une citation :

“Les bestioles nous en voulaient. C’était encore une journée humide, suffocante ; l’eau s’évaporait sous la chaleur à la surface du marécage et les canneberges sentaient plus que jamais les fruits pourris. le soleil cognait fort et les moustiques attirés par notre odeur devenaient fous. […]
Pendant un moment, j’ai moi-même opté pour une attitude zen consistant à les ignorer, à faire comme si mon corps ne présentait aucun intérêt pour eux. Mais au bout d’une centaine de piqûres environ, j’ai renoncé. Confucius n’avait jamais connu de journées à trente-cinq degrés présentant un taux d’humidité de quatre-vingt-dix-huit pour cent. Dans le cas contraire, il aurait probablement coupé quelques têtes et dit à l’empereur qu’il ne lui offrirait plus de petites phrases bien tournées tant qu’on n’aurait pas installé la clim’ dans le palais.”

Dennis Lehane, Prières pour la pluie, Rivages, 2006, p. 435-436.

Correspondance : sans grande originalité, je dirais que cela m’évoque Michael Connelly, dont je n’ai lu pour l’instant que Le Poète (Seuil, Points policiers, 2004, 541 p.).

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0 réponse à Livres lus – Dennis Lehane : Shutter Island et Prières pour la pluie

  1. camille (qui devrait se relire) dit :

    perdueS les heures, perdueS !!
    (et je ne peux même pas l’écrire à la suite de mon commentaire précédent, puisqu’après le premier commentaire, "Fatal error etc.")
    donc désolée pour ce commentaire hors sujet ici 🙂

  2. Docthib dit :

    C’est corrigé, c’est un des rares avantages à avoir sa propre plate-forme de bleug : ici, je suis Dieu. (“ailleurs aussi, semble-t-il penser”, diraient certain(e)s de mes étudiant(e)s, mais c’est de la pure jalousie).

  3. Atchoum dit :

    Vais de ce clavier commander un Lehane !
    Connelly, j’aime beaucoup… notamment :
    Les Egouts de Los Angeles
    Le Dernier Coyote
    Le Cadavre dans la Rolls
    et un autre, plus récent… où Harry Bosch est aux affaires non élucidées, et il enquête sur un meurtre vieux de 15 ou 20 ans… attends. Voilà :
    Deuil Interdit

  4. Docthib dit :

    Génial. Faut vraiment que je me fasse une page de lectures, j’en perds au fil des commentaires…

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