Livre lu – Michel Tournier – Le Roi des Aulnes

Ogre

Je ne lis pas beaucoup de livres récents (par là, j’entends “en tête de gondole dans les librairies”), ce qui a ses inconvénients et ses avantages. Cela me permet de découvrir des “classiques” avec l’ingénuité d’un premier communiant.

J’avais donc acheté ce livre d’occasion (Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970, 398 p.) en attendant une situation propice, une envie. Il faut dire que je pratique l’alternance “un livre sérieux, un livre détente”, et celui-là, ça sonnait sérieux…

Correspondance : cela faisait penser, au début, au Golem de Meyrinck (déjà évoqué), par ses couleurs, où dominait le sombre, le gris, le terne. Ce sont des romans de novembre, pas des livres de mai. Mais très vite, la densité de réflexions m’a amené plutôt vers Kundera, ce côté “pensées quotidiennes auxquelles on donne de la profondeur”.

Car il est clair que la photographie est une pratique d’envoûtement qui vise à s’assurer la possession de l’être photographié. Quiconque craint d’être “pris” en photographie fait preuve du plus élémentaire bon sens […]
L’artiste [peintre] est expansif, généreux, centrifuge. Le photographe est avare, avide, gourmand, centripète. C’est dire que je suis photographe-né.”
Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970, p. 114.

et cette référence du même sens à l’oeil graphique (le narrateur s’appelle Abel Tiffauges – tief auge, l’oeil profond) :

Déjà mes yeux ne sont plus que des viseurs, cueillant des images possibles aux branches des arbres, sur les trottoirs, et même au fond des voitures que je côtoie.
Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970, p. 115.

Puis il y a une histoire de lycée et de pensionnat, c’est du Marcel Pagnol (époque Temps des Secrets) mtiné de Goya. C’est quand même plutôt du Goya, cela laisse présager que cet homme deviendra Landru, ou pire.

Très vite, on quitte ces correspondances pour entrer dans les signes (“Tout est signe”, id., p. 13), les symboles que le narrateur traque, et qui l’enferment dans son destin tragique. Il y a une progression dramatique dans cet homme aveuglé, qui construit sa cathédrale de multiples sens, sur le fond d’une horreur historique (l’histoire se déroule entre 1938 et 1945, pour partie en France, pour partie en Allemagne). La fin est tellement symbolique qu’on en vient à se demander si, par un éternel retour, Abel Tiffauges ne sera pas condamné à revivre éternellement cette quête de sens. Le pire est probablement que cet homme, hors normes, ogresque, prédateur, arrive à rester ingénu aux yeux du lecteur (en tout cas, aux miens) dans l’horreur du nazisme et de la guerre des enfants.
Je serais très intéressé de voir quel film Volker Schlöndorff a pu en faire en 1996. Je pense que John Malkovitch était très bien choisi pour incarner le personnage, mais j’ai peur d’un film qui ne “commencerait” qu’à partir de l’exil du personnage, occultant le parcours du début de sa vie. Et puis comment rendre à l’écran un monde si puissamment intérieur ?

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0 réponse à Livre lu – Michel Tournier – Le Roi des Aulnes

  1. Monsieur Jean dit :

    Abel Tiffauges.

    Tiffauges, "tief auge" certes, mais surtout, Tiffauges c’est le chteau de Gilles de Rais / Barbe bleue.

    Et Abel, tué par son frère, Caïn. Caïn poursuivi par l’oeil (pour revenir au "tief auge").

  2. Docthib dit :

    Monsieur Jean, vous êtes étonnant. Le Caïn, il en est question en effet dans le roman, mais le Tiffauges de Gilles de Rais, alors là, je suis scotché. Si jamais on se rencontrait, j’aurais honte de mon inculture…

  3. Monsieur Jean, embêté... dit :

    Hum… Doc, comment dire… faut que je vous fasse un aveu, en matière d’inculture, j’ai pas lu Hugo, Zola, Racine, Proust, Chateaubriand, Stendahl, Corneille, Balzac, Camus ou Céline ou Gide ou… Alors en matière d’inculture, je crois que je me pose là. Donc, si d’aventure…

    (En plus ces temps-ci j’arrive même plus à lire, rien…)

  4. Docthib dit :

    Essayez Simenon, y a du bon 😉
    Et moi j’ai lu du Zola, bleubleubleu ! (mais pas les autres, faudrait me payer pour lire du Proust, ou alors, le matin, après la douche et 2 expressos…)

  5. Winnie dit :

    Personnellement le film ne m’a pas du tout emballée alors que j’ai dévoré le livre.
    J’ai trouvé Malkovich bon mais pas non plus excellent et surtout certains symboles sont complètement inversés dans le film, ce qui, quand on connaît la maniaquerie de Tournier sur les symboles est assez dérangeant !!! Si mes souvenirs sont bons, le film montre l’enfance du personnage à l’internat de Saint-Christophe donc il ne démarre pas à la seconde naissance du personnage 😉
    Je ne peux que vous conseiller Les Météores que je trouve encore plus forts que le Roi des Aulnes même si le sujet de départ et le style est fort différent. (en même temps j’ai fait ma maîtrise de lettres sur l’oeuvre narrative de Michel Tournier donc si je me lance sur le sujet, je ne m’arrête plus !!!)

  6. Docthib dit :

    Hello Winnie, les météores est sur ma prochaine liste de lectures, donc on en reparlera. Même si je n’ai pas fait une maîtrise de lettres sur le sujet…

  7. Alcofribas dit :

    Une maîtrise de Lettres sur Tournier?? Dis Winnie, je suis moi-même en train de faire un travail sur Le Roi des Aulnes, dans le cadre d’uneséminaire sur la "littérature et le Mal"… Aurais-tu quelques tuyaux pour moi??

  8. ...=)... dit :

    Merci pour ces informations

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