Livre lu – Georges Simenon : La tête d'un homme (…et quelques réflexions sur le court-termisme)

J’ai rencontré Christian hier soir, et lui montrais les quelques livres dans mon havresac : suivant l’humeur, et surtout la fatigue, je m’attaque aux livres exigeants (Le golem, de Gustav Meyrinck) ou détendants (Simenon, Bukowski). Je n’ai certainement pas dit que les livres détendants étaient faciles à écrire. Je viens de finir mon Simenon, La tête d’un homme (Livre de Poche n° 2903, 1971). J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Georges Simenon, en voici un extrait pour illustration.

Le temps était gris, le pavé sale, le ciel à ras des toits. Le long du quai que suivait le commissaire s’alignaient des immeubles cossus, tandis que, sur l’autre rive, c’était déjà un décor de banlieue : usines, terrains vagues, quais de déchargement encombrés de matériaux en piles. Entre ces deux spectacles, la Seine, d’un gris de plomb, agitée par le va-et-vient des remorqueurs.
Georges Simenon, La tête d’un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 21.

Bon, je relis, et je me dis que tout cela est fugitif, une impression qui passe, une buée de poésie.

J’en viens à mon propos. Maigret parle avec le juge d’instruction. On imagine bien la scène, Maigret massif, silencieux, épais et têtu, et Coméliau, nerveux, maigre, hésitant entre l’insulte enrobée et l’autorité catégorique.

– Tout va bien, Monsieur Coméliau !
– Vous croyez ?.. Et si toute la presse reprend cette information ?..
– Cela fera un scandale.
– Vous voyez…
– Est-ce que la tête d’un homme vaut un scandale ?
Georges Simenon, La tête d’un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 28.

On sent tout dans cette scène. Coméliau pense à court terme, et selon ses intérêts personnels. Maigret pense à long terme, et en fonction du bien collectif, non, je m’exalte, en fonction de ce qu’il pense être bien, il fait passer son intérêt après un intérêt plus général, que certains appelleront éthique, d’autres morale, d’autres encore idéal. Moi je m’en fous de nommer, je sais qu’on peut retourner les mots comme des gants, le tout est de savoir quelle est la peau sous le gant.

Cela entre en résonance avec la Lettre ouverte de La Grande Loulou à son patron. Où elle démontre (je vous la fais courte, car elle est grande, sa lettre, à la grande Loulou) que le dit patron, à économiser des bouts de chandelle, se prend des retours de boomerang qui lui pètent trois fois plus les dents.
On en voit beaucoup, des sociétés comme ça : leur souci légitime est de payer les salaires et les fournisseurs à la fin du mois. Le court terme (le nez dans le guidon) prime sur le long terme, la réflexion stratégique, ou pour le faire moins pompeux, le fait de se poser 5 minutes pour faire le point. Pour ces sociétés qui courent après la trésorerie, c’est compréhensible, et ce n’est que regrettable. Ce qui est moins excusable, c’est un comportement de gagne-petit, qui consiste à rogner sur tous les budgets, pour des (petits) gains à court-terme. Je connais ça, les salariés qui me lisent connaissent ça, tout le monde l’a vécu, ou le vivra.
Ce qui m’étonne le plus, c’est que normalement, la finance et les marchés tiennent compte de l’opposition long terme court terme. Si je m’engage dans un placement à long terme (compte bloqué, emprunt d’état), je serai plus rémunéré que si je place sur un Codevi ou un Livret A. Le marché rémunère ceux qui sont prêts à être patients sur leurs investissements (si vous voulez faire chic, vous dites que la courbe des taux est ascendante). Et pourtant, on a l’impression que ça ne suffit pas : le pékin moyen préfère toucher tout de suite deux fois moins, il va pinailler sur les stylos-bille ou la formation de ses salariés. Mais il me semble (je suis prudent, après tout, je ne suis que prof, un théoricien ignorant des réalités graisseuses des entreprises viriles) que tout le monde aurait à y gagner. Quand je vois un vieux (55 ans!) salarié être licencié pour un jeune en CDD qu’on paiera 3 fois moins, je ne conteste pas les faits (« le ‘vieux’ salarié coûtait plus cher que le jeune »), mais le raisonnement aveugle : le jeune doit être formé (ça coûte du temps et de l’argent), le vieux rapportait des ventes (on perd de l’argent et des clients) ou minimisait les coûts (on perd de l’argent) ou connaissait bien le métier (on perd de la connaissance qui quitte l’entreprise). Tout cela, ce sont des coûts cachés, de même que la perte de confiance des autres salariés (« à qui le tour ? »). Et qui dit perte de confiance dit perte de productivité : chacun réactualise son CV, ou surfe sur les sites de recrutement, ou encore décide que désormais, le patron « en aura pour son argent » (et pas plus).
Je suis peut-être théoricien, ou visionnaire, ou trop intelligent, mais ça m’a toujours étonné que certains dirigeants ne voient pas plus loin que le prochain trimestre…
Bref, Coméliau a peur d’un scandale dans la presse (et nous savons tous quelle peut être l’espérance de vie d’un scandale dans la presse à sensation : quelques semaines ? moins d’un mois en tout cas…) tandis que Maigret n’a pas peur, mais il sait qu’il joue son titre de commissaire, et que 20 ans de service peuvent être balayés en 10 jours. Deux mondes s’affrontent, et s’affronteront toujours. Je ne vous dis pas qui gagne dans le roman, il faudra le découvrir par vous-mêmes…

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0 réponse à Livre lu – Georges Simenon : La tête d'un homme (…et quelques réflexions sur le court-termisme)

  1. C’est bizarre, mon premier com, posté depuis le bureau, n’est pas passé.
    Re-dîte améliorée

    La plupart des patrons d’entreprises, notamment dans les PME, réagissent comme ça aujourd’hui. Toi, qui est salarié par un réseau d’écoles, vois-tu ce travers là où tu travailles aussi?
    L’une des conséquences est la perte de qualité. ça fait des années que je vois une perte de qualité sur les produits manufacturés ainsi que sur les services. Dans mon secteur, on nous demande aujourd’hui de sacrifier la qualité d’écriture et d’investigation, si tant est que l’on puisse encore utiliser ce terme en presse professionnelle, au profit d’un plus grand nombre de signes. Et quand je discute avec la responsable des abonnements par exemple, elle me dit ne pas avoir le temps de se poser cinq minutes pour réfléchir à des campagnes d’abonnement bien ciblées, et forcément avec un bon taux de retour. A force de pressuriser ceux qui sont censés fournir les idées pour l’avenir de leur produit, puisque la presse est un produit même s’il est un peu particulier, on arrive à une situation où tout est géré a posteriori et rien n’est anticipé. La satisfaction apportée par son travail, ce que je considère être une condition impérative à ma vie professionnelle, est sur le déclin. Mais partout où je pose les yeux, la situation est identique. C’est moche.

  2. Docthib dit :

    Hello Loulou,
    pour le commentaire non passé, je ne sais pas, mais je constate que depuis deux jours, l’anti-spam n’a rien collecté, ce qui est étrange étant donné qu’il me glne quelques 20 commentaires-spam par jour. Serait-il devenu totalement opaque à toute forme de commentaire ?
    Je ne suis pas salarié à travers un réseau d’écoles. Mon école est sortie du réseau des Sup de Co en 1969. Je suis salarié de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, dont mon école est un des fleurons, avec HEC. Ce travers, je le vois dans des comportements quotidiens, dans des discussions avec les cadres que je forme, dans la presse. Je vois aussi beaucoup d’enthousiasme…
    Je pense – c’est très boy scout – qu’il faut se réinventer continuellement, et que les dérives ne sont pas que des courants qui nous emportent : on peut aussi ramer. J’ai un collègue – que je cite souvent – qui dit que “à pallier les inefficiences d’un système, on le rend encore plus inefficient”. Cela dit, les réponses que je reçois à ce genre de propos sont régulièrement : c’est plus compliqué que ça ; c’est très idéaliste ; c’est très théorique, dans la pratique ça ne se passe pas comme ça ; tu as une liberté que nous n’avons pas ; ça n’est pas comparable.
    OK, je n’ai rien dit.

  3. ton collègue a raison, car on ne fait que reculer les échéances

    ça fait quatre ans que je rame. Aujourd’hui, j’ai un peu envie de les poser, ces rames. mais partout où je regarde, la situation est identique.

  4. Docthib dit :

    Courage, respire, prend des vacances. Ma remarque à deux centimes, c’est de dire qu’on a toujours un pouvoir, en tant que salarié, car on est toujours – un peu – indispensable. Et ma perception du bouddhisme Zen, c’est “être stressé, c’est se faire du mal à soi-même” : depuis quelques années, j’ai appris à dissocier les problèmes. Il y a les problèmes des autres, qu’ils aimeraient bien transformer en mes problèmes, et il y a mes propres problèmes. Ok, trop flou, trop théorique. J’y réfléchis, et j’essaie de te cyberfaxer un thibillet…

  5. C’est assez juste, cette vision des problèmes des autres et de ses propres problèmes. Je vois assez bien ce que tu veux dire.
    Par contre je récuse la première idée. Personne n’est jamais indispensable, même si beaucoup le croient. Si demain il y a un autre rédacteur en chef, le magazine continuera à tourner. Différemment forcément, mais il tournera. Et même sans rédac chef, il pourrait tourner quelques temps.
    Les vacances sont déjà au calendrier. Beaucoup de musique au programme
    :-]

  6. Docthib dit :

    Je suis d’accord avec ton désaccord, mais j’avais dit “un peu – indispensable”. Remplacer un rédac chef ne se fait pas du jour au lendemain, et un(e) rédac chef qui claque dans les doigts une veille de bouclage, ça devient un être cher. Sans passer un chantage (car les moyens de faire chanter sont limités, et c’est scier la branche sur laquelle on est assis), c’est un moyen de démontrer (et de se démontrer) son importance (fut-elle très relative), et ce qu’on apporte dans son travail. Une manière de se rassurer, voire de s’assurer : “tiens, je suis utile, et même, Joie, on me le dit enfin”.

  7. karine dit :

    franchement ,j’ai rien compris du tout c’est nul désolé au revoir

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