Le Destin est une valise à roulettes

Dans l’enceinte de la Gare Saint-Lazare, la lutte est rude. Il y a du monde, certes, comme dans le métro, mais ce monde est en mouvement. Normalement, les conditions idéales de nos sociétés modernes sont :

  • soit il y a du monde, beaucoup de monde, mais il n’y quasiment pas de mouvement (exemple : une rame de métro), de telle sorte que se crée une forme de cohésion cristallographique, chacun s’ajuste par rapport aux autres, crée des liaisons de covalence, bref, se place sur la grille atomique. La rame de métro devient une molécule complexe, formée d’atomes humains. Et comme une molécule, celle-ci est relativement figée, donc solide, jusqu’à ce qu’une forte température (incendie, canicule) désolidarise les atomes-usagers en une fuite désordonnée vers les issues de secours ou les terrasses de cafés.
  • soit il y a peu de monde, et beaucoup d’espace, ce qui permet de se propulser selon des trajectoires rectilignes (exemple : les allées d’un supermarché un jour de semaine, l’esplanade du Trocadéro, la Place Rouge), chacun est un petit atome de gaz dont on ne saurait prédire en même temps la trajectoire et la vitesse, mais on s’en fout, car il n’y a pas de risque de collision (rappel : l’espace est grand)

A ces deux situations équilibrées, correspondent mutatis mutandis

  • l’espace grand, avec des personnes immobiles (exemple : une plage des landes à 10 h du matin en juin), qui correspond à une situation absolument inintéressante à tout point de vue.
  • l’espace bondé de personnes en mouvement (exemple : la Gare Saint Lazare), l’extrême de notre entropie urbaine, le test ultime de mécanique des fluides.

C’est cette dernière situation qui m’intéresse, car les Parques ne sont jamais là où on les attend. Imaginons la scène : une meute d’usagés se faufile, se chevauche, s’entremêle dans une quête frénétique de rapidité. Compte-tenu de la forte densité humaine au mètre carré, le faible taux de collision est étonnant, et montre l’efficience de ce type de système. L’usagé moyen est rapide, réactif, attentif, souple, il change de direction comme de chemise, évite, contourne, circonvient, tout en se payant le luxe d’arborer une expression tristement neutre, fatiguée, ou lointaine (dévolue aux écouteurs de wok-man). C’est merveille de voir comme 100 000 ans d’humanité et 8 000 ans de civilisation aboutissent à cette perfection sociétale.

Je ne déroge pas à la règle, je l’avoue, je m’immerge avec délices dans ce magma gluant de sueur et de décibels, et, tel la fourmi de course moyenne, j’occupe chaque brin d’espace que me laissent les autres lobotomisés. Mais malheur à ceux qui se croient plus forts que le système. Des intrépides, acrobates ou yamakasi, bref, des risk-lovers se la jouent “hip-hop, je vais plus vite que les autres, je frôle au plus près, je suis comme une mobylette de livreur de pizzas zig-zaguant entre des voitures diesel”. Mais comme dit la pub de la sécurité routière sur les motards : agiles, mais fragiles.

Voici notre protagoniste. Une expression populaire, souvent pratiquée par ma tante, est Con comme une valise. Il n’y a pas plus vrai. Dans les différentes espèces de valise (valise en carton, valise sous les yeux, valise pleine de schnouf ou de biftons), la valise à roulette tient le pompon. Décomposons l’approche en quelques axiomes et leurs corollaires :

  1. espace restreint, gens nombreux, tous en déplacement
  2. jeunes livreurs de pizza véloces, qui se faufilent au plus juste entre les usagés
  3. mobiles, alertes, mais ne regardant qu’à hauteur des yeux, pour repérer la faille entre deux quidams (ou qui-dames)
  4. donc ne regardant pas leurs pieds
  5. et (je me répète) frôlant au plus juste les pékins de la foule magmateuse
  6. SCHLAKK ! Trébuchement sur valise à roulette con tirée telle une vache asthmatique par une sympathique rombière qui n’a pas inventé la machine à cambrer les bananes

La valise à roulettes fauche en pleine vélocité celui qui croyait évoluer dans un monde d’obstacles verticaux (ses frères humains) tous proches les uns des autres. La valise à roulettes, c’est le crocheur de pattes horizontal, l’animal à l’affût, le voisin de palier qui vous a secrètement jalousé pendant 10 ans, et qui a renversé exprès de l’huile d’olive dans l’escalier. La valise à roulettes, c’est la figure séculaire du Destin qui nous explique à tous que, on a beau se croire jeune, intouchable et immarscecible, viendra toujours le moment où l’on explosera en vol. Voilà ce qu’il en coûte, de se croire infini.

PS : J-4

Ce contenu a été publié dans Réflexions, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

0 réponse à Le Destin est une valise à roulettes

  1. nerik dit :

    pas mal cet article, by the way, bon courage pour le marathon !

  2. Merci, Nerik, je me suis flingué le dos hier matin, j’ai cru que cela mettait un terme à mes espoirs olympiques, mais ça se résorbe, ça se résorbe. Emil Zatopek n’a qu’à bien se tenir !

  3. Julien T dit :

    Pour rebondir sur ce très bon article, avez-vous déjà remarqué que dans le métro en particulier, il y a un code tacite qui fait que lorsque 2 masses de personnes se croisent, le sens de circulation se fait à droite. Y a aucune règle écrite pour ça. Et pourtant si quelqu’un commence à marcher à gauche, il se fait houspiller comme s’il avait violé la petite grand-mère du 2ème.
    Et il paraît qu’en Angleterre, la même chose se produit sauf que les gens marchent à gauche !
    C’est dingue la vie parfois.

    Et sinon, Docteur, doit-on voir dans cet article une expérience personnelle ?

  4. Nerik dit :

    Moi surtout ce qui me fait marrer dans le métro c’est quand un esclator est en panne mais que les gens l’empruntent tout de même. Dès lors le reflexe tacite consistant à déplacer son poids vers l’arrière pour contrer le vecteur de déplacement lors de la sortie de cet engin bedonnifiant est totalement inutile. Et du coup, les gens esquissent un petit sursaut. "Tiens ?! c’est vrai, il ne marche pas" Comme quoi l’étonnement est bien mère de philosophie.

  5. Julien T dit :

    ‘Tain Nerik, toi aussi tu lis Léandri ?

  6. Bonsoir Messieurs, ben dites donc, c’est le dernier blog où l’on cause 🙂

    @ Julien T : les sens de circulation ont bien lieu comme vous les décrivez, vous êtes le Levi-Strauss des tropiques parisiens. Sauf pour ce qui est de la gare Saint-Lazare, enclave chaotique dans le monde ordonné. Tout le monde surgit de partout, et le paisible cheminement des bovidés à droite n’existe point, cela tient plutôt du po-go de ma jeunesse. Et non, il ne faut point y voir une expérience personnelle, je ne suis ni jeune, ni écouteur de wok-man, ni livreur de pizza. Mais usagé de la Gare, oui.

    @ Nerik : excellent ! Je n’avais jamais regardé ce sursaut, mais il méritera toute mon attention. Ce qui me soule dans les escalators en panne, c’est qu’on se rend compte, alors, que les marches sont bien plus hautes que celles d’un escalier normal (pouf, pouf).

  7. Yann dit :

    En parlant de St Lazare, les aiguilles de l’horloge s’en sont allées ainsi que le panneau mécanique qui de son "tchak tchak tchak" rythmait le pas des marcheurs plus ou moins nonchalents.
    Saleté d’électronique va…

  8. Julien T dit :

    En fait, cette histoire de sens de circulation ne vient pas de moi, vous l’aurez deviné, mais du formidable Bruno Léandri dans ses Encyclopédies du Dérisoire (à voir ici: http://www.amazon.fr/exec/obidos...
    Et le coup de l’escalator en panne est aussi relaté par Léandri pour expliquer que notre cerveau anticipe inconsciemment les choses même si bordel à queue on a bien vu qu’il était en panne cet escalator ! Et je suis impressionné par Aymeric d’avoir eu le même coup d’oeil !

  9. nerik dit :

    L’honneteté me perdra. Ma jeunesse fut ponctué d’une lecture assidue de Fluide Glacial, je l’avoue, je le confesse même, cette remarque provient d’un extrait de ses chroniques du dérisoire.

  10. @ Yann : oui, j’ai remarqué, et souffre aussi de ce manque d’aiguilles, c’est ballot, ça se voyait de loin. Là, on a l’impression d’une désertion. Les écrans électroniques ne font pas mieux, ils sont régulièrement en drapeau, voire avec l’icône classique du plantage sous windows…

    @ Julien T et Nerik, le couple cyber : j’achète de ce pas le tome 1. pour tester ce fameux Léandri. Je viens de recevoir deux paquets par la poste ce matin : une mini-souris USB (achat par PriceMinister) et le livre “Ubuntu : une distribution linux facile à utiliser” commandé par Amazon. C’est-y-pas merveilleux, le ouèb ? Assis avec mes courbatures, je fais mon shopping…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.