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A propos

Ce blog est le pendant flou et libre de thibierge.net. L'auteur vit essentiellement dans le monde cyber et nocturne. Il surgit parfois dans le monde réel pour donner des cours et boire des expressos. Il passe aussi une partie de son temps à collecter les batanas et ubuntus. Ah oui, il met aussi progressivement en ligne un roman.

jeudi 7 décembre 2006

Novela - Faria [2 / 2]

[...] Le changement advint d’une manière que je n’avais pas anticipée. Aucune pierre ne bougea, aucun bruit ne m’alerta, la nuit était avancée, et seul le lancinant bruit des vagues m’accompagnait. Le changement vint de moi. J’étais allongé sur le sol froid, observant, monomaniaque, mes papiers, quand je me sentis fondre. Ma peau, mes jambes, mon torse, essayaient tout-à-coup de répondre à l’appel du sol, je m’enfonçais dans la terre battue, m’amalgamant peu à peu à la terre, comme si je passais une porte. Je voyais mes papiers se fondre de même, être peu à peu recouverts d’une couche de poussière, puis de sable, enfin de terre solide, disparaître ainsi à mes yeux, tandis que mes mains et mes membres prenaient la teinte d’une composition de Rodin. Quand je fus enfoncé de moitié, quand l’appel froid atteignit mon cœur, j’eus un sursaut de conscience, un bond de carpe, et me retrouvai, le corps baigné de sueur, sur le sol de ma cellule. Je régulai doucement les battements fous de mon cœur, inspirai longuement, puis je me suspendis aux barreaux de la fenêtre. Quand le soleil se leva, quelques heures plus tard, je vis des traces blanches, dérisoires feuilles de papier, flotter le long des rochers de la forteresse, puis être emportées peu à peu vers le large.
De ce jour, je résolus de m’évader.


Je m’y entraînais chaque soir. Je m’allongeais sur le sol, dans la prière et la méditation, et j’essayais de ne pas combattre la houle tellurique qui allait m’emporter. Je ne réussissais jamais. A tout moment, une révulsion, un sursaut, me ramenaient au monde des vivants. Je ne pouvais me résoudre à m’enfoncer, cœur, ongles, poumons, dans la terre, sans promesse de ressusciter. J’essayai la respiration profonde, la projection d’images, la transubstantiation philosophique, je rebâtis une à une les cités perdues de l’or, j’alternai calcul différentiel et herméneutique, j’en vins même à tracer des pentacles de magie blanche sur les murs de ma cellule : cette porte m’était refusée, ou plutôt, je la refusais.
Une nuit, couché sur le sol froid, alternant entre la surface et les tréfonds, aspirant à descendre, et redoutant l’enterrement, je fis un rêve. J’étais au milieu des quatre entités, l’air, le feu, la terre, l’eau, et je bougeais, je courais, je dansais, tandis que la terre restait froide, le feu immobile, l’eau glacée, et l’air sans mouvement. Au bout d’un moment, conscient de mon échec, je m’assis, et englobai les quatre éléments. Peu à peu, ils vinrent à moi. D’abord la terre, vague de terreau, m’enveloppa de sa gangue ; puis vint le feu, des profondeurs, qui noircit jusqu’à mes os ; j’aspirai à la fraîcheur, au soulagement, et le vent vint souffler, attisant la combustion, l’activant, et la dissipant finalement, alors que je n’étais plus que poussière ; vint alors l’eau, qui rassembla mes poussières en argile, me modela, me fit revenir à la mer originelle. Dans mon rêve, je devins successivement larve, alevin, poisson, amphibie, mammifère, pré-adamique, puis j’émergeai. Celui que j’étais alors regarda celui qui rêvait, du fond de sa cellule, et me dit : « Viens ».
Le lendemain, je nouai une alliance avec mes héros. Je ne pouvais m’en sortir seul, je contractai donc un pacte avec eux, j’acceptais de ne plus être moi-même, d’abandonner ce que je croyais être ma personnalité, j’écoutai uniquement l’appel de la mer.
Vint la nuit. Je m’étendis sur le sol, plus ascétique que jamais, et je méditai. J’appelais à moi Antée, qui tirait ses forces de sa mère la Terre, et qu’Hercule n’avait pu défaire qu’en l’arrachant au sol. Je me sentis fondre, et acceptai le voyage que m’offrait le demi-dieu. Je vis passer une grille d’atomes, qui me déchira les entrailles, puis une seconde, le temps s’accéléra, et je fus dans la terre. J’étais Antée, et je descendais toujours plus profond dans la matrice originelle. La température montait, la sueur glissait le long de mon corps et je descendais, rigide, fuselé, comme un faisceau d’ivoire dans les profondeurs accueillantes. Mes yeux n’existaient plus, mais je sentis, je vis, la lumière insoutenable, le puits de fournaise vers lequel je plongeai. J’appelai Promothée, la version humaine de Loki, et lui demandai son aide. Nous comparâmes nos châtiments, et je le persuadai de m’aider. Il s’avança sur un tapis de braises, me faisant signe de le suivre, et je marchai, pieds nus, entre deux coulées de lave qui s’écartaient à notre passage. Le vent se leva, faisant rougeoyer mon enfer, et des brandons enflammés vinrent me frapper le corps. Je continuai à avancer, seul, la peau noircie, tandis que la chevelure rousse de Prométhée disparaissait loin devant moi. Le vent me glaça, je brûlai, puis devins morceau de charbon, pierre, minéral.
Mes membres se séparèrent, devinrent murs, couloirs, impasses. Mon cerveau devint solide, et je fus Labyrinthe. Mes pensées étaient piégées, perdues, mais je savais qu’il existait une voie, non pas la voie conventionnelle, qui consiste à marcher en cherchant la sortie, mais une voie latérale, une voie qui exige du génie. J’appelai Icare. Il me montra comment une fourmi, qui vit en deux dimensions, peut échapper à la fatalité si elle conçoit une troisième dimension. Avec les yeux d’Icare, je vis que le Labyrinthe n’était pas une succession de couloirs, mais un ensemble de motifs géométriques, un mandala, et que la vraie harmonie était de considérer le Labyrinthe dans son ensemble. Icare s’éleva, et je le suivis. Je vis des murs, des avenues, des gens perdus dans leur vie, courant après des illusions, je vis des cités imbriquées, des ambitions, des rêves. Je vis surtout beaucoup d’idéalistes, forcenés, qui passaient leur vie à chercher la Porte ultime, usant leurs semelles, leurs illusions, leurs âmes. Je volais au-dessus d’eux, et ils ne me voyaient pas.
Eaux foetalesIcare volait devant moi, il s’éloignait, j’avais le soleil dans les yeux, je ne le vis pas disparaître. Au dessous de moi, des flots, à perte de vue. Et la citadelle, petite, une scorie sur l’océan. J’appelai Calypso. Elle apparut, impérieuse, carnassière, à jamais inconsolable. « Pourquoi t’aiderais-je ? » demanda-t-elle. « Parce que tu ne peux supporter d’emprisonner quiconque », répondis-je. A ces mots, son regard vira au vert profond, et je plongeai comme une pierre.
Le choc avec l’océan fut une déflagration qui m’éparpilla. Je me retrouvai au fond, couvert d’algues et de coquillages, plus maritime qu’humain. Les poumons me brûlaient, je voyais le soleil, là-haut, à travers mes yeux brûlés de sel. Je donnai un coup de talon sur le sable, et tout mon corps ne fut plus qu’une gigantesque courbature. J’arrivai gauchement à la surface, aspirai l’air comme un veau, pataugeai comme un chien. Le ressac chantait la chanson que j’avais entendue pendant des années, mais le courant me poussait au large.
Couché sur le dos, flottant entre deux eaux, je vis ma petite fenêtre et un homme barbu, suspendu aux barreaux, qui me contemplait sans me voir. Je lui fis un signe triomphant, et il disparut.

Deux jours plus tard, un bateau de pêche me recueillit et me ramena à terre. J’ai consigné ces écrits depuis lors, et demain, je les jetterai dans l’océan, pour qu’ils aillent rejoindre mes précédents papiers, ceux qui m’ont montré le chemin de la liberté.







Cette nouvelle est sous licence Touchatougiciel. Par ailleurs, Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.

mercredi 6 décembre 2006

Novela - Faria [1 / 2]

Mon cachot s’étend sur trois mètres de longueur, pour deux mètres de largeur. J’y ai été emprisonné il y a trop longtemps, pour une peine oubliée. Je me souviens de mon entrée dans cette prison : des cellules à flanc de rocher, affleurant la mer, une forte odeur saline, et le fracas incessant des vagues. Peut-être à cause de ce mouvement perpétuel des éléments, peut-être à cause de l’injustice de ma condition, je décidai de me battre : je marchais dans ma cellule, je ne restais pas en place. Je pris l’habitude de me hisser aux barreaux de ma fenêtre, à deux mètres du sol, et de là, je contemplais les flots perdus dans le brouillard, indéfiniment. Avec le temps, j’y restais des heures, des jours, en contemplation, comme les moines psychistes de Chandernagor.

The Wall

Ma première erreur fut de me sentir prisonnier. Pendant des mois, j’acceptai mon sort, sans le remettre en cause, me bornant à arpenter ma cellule comme un jaguar. Mais un jour, probablement à cause de l’isolement de ma condition, je frappai violemment la porte, hurlant pour obtenir des livres, et du papier pour écrire. Mon mouvement de folie porta ses fruits : dès le lendemain, je fus approvisionné en feuilles de papier, et je pus bénéficier de quelques livres, il est vrai fort arides. Je me souviens de ce soir où, allongé sur ma couche, je consignai fiévreusement les vicissitudes de ma captivité, dans l’espoir, un peu vain, qu’on me lirait un jour. Mais l’écriture me délassait, et mes peines s’entrelaçaient dans les lignes que je traçais. Epuisé par cet effort, je laissai tomber mes feuillets et sombrai dans un sommeil profond.

Le lendemain, je m’éveillai, reposé comme je ne l’avais guère été depuis des années. Je cherchai mon journal, et ne le trouvai pas au pied de mon lit. Je fis le tour de ma cellule : sans conteste, on m’avait volé mes écrits. Je pensai à la censure, je pensai à l’espionnage, et me ruai vers la porte de ma geôle. Je réclamai en hurlant mes feuilles de papier. Le temps d’attente ne fut pas long : le judas coulissa, et une nouvelle provision de feuilles blanches me fut transmise. Je compris le message : on ne m’interdisait pas d’écrire, mais toute pensée subversive me serait soustraite. Je m’appliquai donc à rédiger de longues pages où ne transparaissait aucune animosité, même si un esprit subtil aurait pu déceler un ton moqueur. Pour me délasser de ma posture assise (étant donné que je n’avais pas de table, j’écrivais assis sur ma couche, le dos au mur), je me hissai aux barreaux, et contemplai l’étendue grise devant mes yeux. Quelques taches blanches, probablement des déchets, flottaient devant les rochers de la forteresse, mais un fort courant les entraîna vers le large. Je continuai à rédiger jusque tard dans la nuit, et m’endormis comme une masse. Au petit matin, je fus surpris : non seulement mes écrits avaient disparu, mais aussi la plume que j’utilisais, ainsi qu’un livre que j’avais posé à côté de mon journal. Les autres livres, posés sur une étagère en face de mon lit, n’avaient pas été touchés. Je décidai de rester vigilant : je couvris quelques feuillets de pensées sans intérêt, et les laissai en évidence sur le sol, tandis que je feignais un sommeil profond. La nuit s’écoula sans que je dorme. Au petit matin, satisfait de ma veille, je me penchai pour récupérer mon bien : les papiers avaient disparu dans la nuit, alors que j’aurais juré qu’aucun être n’avait pénétré cet espace. J’arpentai la cellule, à l’affût de toute cachette, trappe, fente qui eût pu laisser passer quelqu’un, ne serait-ce qu’une main, sous mon lit, sans que je réagisse. Je ne trouvai rien, malgré ma vigilance et le temps que j’y passai (de toute mes possessions, le temps était le bien dont j’étais le plus riche). Je décidai de découvrir ce mystère, et dans ce but, je me couchai sur le sol, observant fixement les quelques papiers que j’avais laissés traîner. Je vis le soleil se coucher, ses rayons imprimant de nouveaux barreaux sur le mur de ma cellule. L’obscurité vint. Je respirais lentement, comme un homme endormi, mais j’étais en état de réceptivité totale.

Le changement advint d’une manière que je n’avais pas anticipée. Aucune pierre ne bougea, aucun bruit ne m’alerta, la nuit était avancée, et seul le lancinant bruit des vagues m’accompagnait. Le changement vint de moi. J’étais allongé sur le sol froid, observant, monomaniaque, mes papiers, quand je me sentis fondre. Ma peau, mes jambes, mon torse, essayaient tout-à-coup de répondre à l’appel du sol, je m’enfonçais dans la terre battue, m’amalgamant peu à peu à la terre, comme si je passais une porte. Je voyais mes papiers se fondre de même, être peu à peu recouverts d’une couche de poussière, puis de sable, enfin de terre solide, disparaître ainsi à mes yeux, tandis que mes mains et mes membres prenaient la teinte d’une composition de Rodin. Quand je fus enfoncé de moitié, quand l’appel froid atteignit mon cœur, j’eus un sursaut de conscience, un bond de carpe, et me retrouvai, le corps baigné de sueur, sur le sol de ma cellule. Je régulai doucement les battements fous de mon cœur, inspirai longuement, puis je me suspendis aux barreaux de la fenêtre. Quand le soleil se leva, quelques heures plus tard, je vis des traces blanches, dérisoires feuilles de papier, flotter le long des rochers de la forteresse, puis être emportées peu à peu vers le large.

De ce jour, je résolus de m’évader.

à suivre...

jeudi 5 octobre 2006

Novela - La stratégie du champignon

Il y a quelques années, je commençai à travailler au siège d’une grande banque française. Fraîchement diplômé de mon école de commerce, j’appliquais un métier dont j'étais censé avoir vu les bases théoriques, je compulsais des dossiers, rédigeais des rapports, bref, je m’adaptais à une existence qui était, somme toute, prévue depuis ma naissance. Cet emploi commençait par un tour des différents services de la banque, dans lesquels je devais travailler quelques semaines, avant de rejoindre mon poste définitif. C’est ainsi que je passai un mois au département Petites et moyennes entreprises.

J’étais arrivé en phase de transition : mon chef de service quittait son poste, il en était désormais à classer ses dossiers, et, même s’il était encore présent de temps en temps, il nous avait déjà tous classés dans son passé, nous étions des (mauvais ?) souvenirs dont il avait pris son parti, voire fait son deuil. Comme cela arrive souvent dans les entreprises, la transition ne se fit pas par ajustement parfait. L’ancien chef de service quitta son siège, son bureau, et ses dossiers, mais il s’écoula un laps de temps administratif avant que le nouveau apparût. Il arriva enfin, au moment où nous nous étions tous habitués à vivre sans tutelle. Il s’appelait Pierre Pilani. Les premiers jours, les premières semaines d’une prise de fonction sont souvent l’occasion de remettre les compteurs à zéro : on s’observe, on se jauge, et comme l’on fait avec un cheval pour la première fois, on sait que c’est dans les premiers instants qu’on impose sa marque. Dès ces premiers instants, je n’ai pas aimé Pierre Pilani. L’ancien chef était respecté, car il puisait sa compétence dans un puits semblait-il sans fond d’anecdotes, de souvenirs, de pratiques. Il connaissait les ombres derrière les ombres, savait ce qu’il fallait lire entre les lignes, savait même lire quand il n’y avait pas de lignes, bref, il appartenait depuis si longtemps à La Maison que la maison lui appartenait.

Pierre Pilani, lui, ne tirait sa légitimité que de son titre, à peine peint sur la porte, et qu'il portait déjà comme d'autres arborent une tache rouge au revers de leur veste. Nous savions qu’il avait des choses à apprendre, il feignait de l’ignorer. Je le classai très rapidement dans la catégorie des « petits messieurs » : sans brillant, sans intelligence, mais d’autant plus exigeant, avec parfois cette méchanceté mesquine de ceux qui se sentent d’un niveau hiérarchique supérieur. Nous nous sentions sous ses ordres, mais il n’était pas notre chef. Mon opinion acheva de se former le jour où je l'entendis insister lourdement sur « le choix qu'il avait dans la date ». Qu'il utilisât cette contrepèterie éculée était peut-être pardonnable, mais son attitude à cette occasion, celle d'un cancre qui ricane au dernier rang, achevait de le rendre petit à mes yeux.

A peine arrivé depuis deux semaines dans notre service, il partit en vacances. Il s'agissait de solder un reliquat pointilleusement calculé par la direction des ressources humaines, faute de quoi ces vacances seraient perdues. J'eus l'impression que, si Pilani avait refusé de solder ce compte un peu particulier, tous les plannings, ordonnancements, budgets des ressources humaines en auraient été bouleversés, voire que tout le système en aurait été bloqué. Mais Pilani n'était pas un aventurier, il tenait à son gain, il solda (la période des soldes n’offre-t-elle pas des biens au rabais ?) et partit pour une semaine. Nous reprimes donc pour quelque temps notre liberté de ton et d'attitudes, en attendant que "Pilonné" revînt.

Le jeune embauché fait toujours du zèle au début. Là où mes collègues, blanchis sous le harnais, partaient quand il fallait partir, je restais travailler encore un peu : ils ne me faisaient pas de remarque, c'était normal, ils le savaient, le jeune embauché fait toujours du zèle au début. Cela explique que j'aie été seul quand le téléphone a sonné : il était midi vingt, mes collègues étaient déjà descendus déjeuner dans le quartier, et je devais les rejoindre « dès que j'aurai terminé ce dossier ». Au bout de quelques minutes, j’entendis le téléphone de Pilani sonner. Je laissai sonner. La sonnerie s’arrêta, puis le téléphone de mon collègue Cirrus prit le relais. Visiblement, quelqu’un essayait de joindre notre service. N’ayant pas pour Cirrus les mêmes préventions que pour Pilani, je décrochai. Une dame de la direction informatique s'inquiétait d'un certain questionnaire qu'elle avait fait passer à notre chef, et que celui-ci n'avait pas renvoyé à temps, la date d'échéance étant dépassée de deux jours. Je lui appris que Pilani soldait ses vacances et qu'il serait de retour la semaine suivante. Mais il y avait urgence : cette dame me pria de voir si, par chance, ce questionnaire ne se trouverait pas dans la corbeille « départ » sur son bureau. La fouille du bureau d'un collègue diffère suivant que ce collègue est notre égal ou notre supérieur hiérarchique. Quel que soit son poste, on est certes toujours déçu : on trouve un fouillis, quelques fragments de vie souvent dérisoires, quelques mesquineries parfois. Mais autant, pour un égal, on fait preuve d'indulgence, autant juge-t-on sévèrement les faiblesses d'un supérieur, surtout si l'on ne l'apprécie pas. Le bureau de Pilani était peu ordonné, des piles de documents étaient posées sans ordre apparent, et ne seraient bougées, je le sentais, que d'ici quelques années, quand Pilani serait appelé à d'autres fonctions. Les tiroirs contenaient le lot habituel d'enveloppes, d'agrafeuses volées, et de paquets de post-it tous entamés (alors que les boites à disquettes étaient encore toutes sous cellophane).

La recherche fut rapide, exhaustive, dépassionnée : je cherchais un questionnaire et ne le trouvai pas. J'en avisai mon interlocutrice d'une voix plate. Elle me demanda (l'espoir fait vivre) de continuer à chercher et de la rappeler en cas de succès. Je m'exécutai, tout en me disant que je n'allais pas passer mon heure de déjeuner à courir après les insuffisances de Pilani, et que cinq minutes de recherche supplémentaire constitueraient un maximum syndical. Je m'avisai que cet homme, malgré le peu d'estime que je lui portais, avait peut-être eu un comportement rationnel : celui de placer le questionnaire dans son agenda, au jour de la date limite, pour ne pas l'oublier. Il ne s'y trouvait pas, constatai-je avec un ricanement. En revanche, tout à la fin de l'agenda, contre la couverture, je trouvai un petit cahier d'écolier. Je ne bondis pas sur cet objet : je cherchais un questionnaire, pas les dessins des enfants de Pilani (car je savais que l'homme s'était reproduit par deux fois). Aussi, c'est machinalement que j'ouvris ce cahier à la première page.

Je suis persuadé, encore aujourd'hui, que ce n'était pas par curiosité malsaine : la page eût-elle été blanche, ou constellée de dessins enfantins, que j'aurais abandonné là mes investigations. Mais la première page n'était pas blanche, et nul dessin ne l'ornementait. Une seule phrase était écrite, et cette phrase était un titre : "La stratégie du champignon". J'étais malgré tout extrêmement méfiant, distant : je ne suis pas de ceux qui fouillent à tout prix, et la personnalité de Pilani ne m'intéressait aucunement. Mais ce titre détonnait par rapport à l'image monolithique que je m'étais faite de l'homme. La seconde page contenait juste une citation entre guillemets, et la mention de son auteur. Je lus ces mots avec surprise : "Je ne te tiens pas. Mes mains depuis très très longtemps se sont promis de ne jamais tenir", Rainer Maria Rilke. Malgré moi, je souris intérieurement : c'était l'époque où je venais de découvrir les Lettres à un jeune poète, et cela m'amusa de penser que Pilani, cet homme dont j'avais cru cerner la personnalité, lisait en fait du Rilke, et avait visiblement écrit un recueil de poèmes intitulé "La stratégie du champignon" : j’imaginais plus assis devant un match de football à la télévision que penché sur une feuille blanche. L'anecdote était amusante, et je me gourmandai de mes jugements à l'emporte-pièce, même si mon estime pour l'homme ne changeait pas : Pilani était simplement un peu moins monolithique que je n'avais voulu le croire. Encore une fois, malgré ma méfiance, je tournai la page, probablement pour pouvoir constater qu'il n'écrivait que des vers de mirliton, et ne l'en mépriser que plus (ceux qui croient qu'ils peuvent facilement passer du rôle de spectateur passif à celui d'artiste, ceux qui, sans éprouver les scrupules de l'humilité, veulent s'essayer à l'art, ceux-là sont des veaux). Sur la page suivante commençait un texte en prose, de l'écriture serrée de Pilani : « Je voudrais parler d'un homme, Pierre P., qui m'est très familier, mais qui me devient étranger. Il était rêveur, il avait des enthousiasmes de gamin, et il est en train de devenir un bureaucrate grisâtre, avec son petit chapeau, avec sa petite auto (ce n'est que quelques années plus tard que je découvris la chanson de Jacques Brel qui était citée ici). Je voudrais comprendre, car savoir qui est vraiment ce Pierre P., c'est essayer de répondre à mes doutes. La question reste, inquiétante : est-ce que sa vie, aujourd'hui, est la Vraie Vie, et ses rêves passés ne sont que des fumées ? S'est-il menti, à lui-même et aux autres ? Est-ce cela, la maturité ? Mais alors, ces rêves, ces enthousiasmes ? »

Le style de Pilani me plut. Avec distanciation, il semblait analyser ses illusions perdues avec la passion froide qu'aurait un entomologiste à disséquer un criquet. Et pourtant, on sentait un regret, une insatisfaction : il se rendait compte, et avait essayé, par ce cahier, de rassembler les morceaux de son être. L’ensemble me fit une forte impression, dans sa terrible lucidité.

Je refermai le cahier, après avoir rapidement compulsé les pages suivantes : la même écriture serrée remplissait des pages et des pages. J'étais dans une position gênante. A tout moment quelqu'un pouvait surgir et me surprendre dans la lecture de ce journal intime qui n'était pas le mien. En attendant de discipliner mes pensées, je replaçai donc le cahier à sa place, rangeai le tout, puis retournai à mon bureau où, d'un bref appel téléphonique, j'annonçai l'insuccès de ma recherche. Rejoignant mes collègues, je déjeunai rapidement. Comme d'habitude, on brocarda "Pilonné", mais je ne me joignis pas au concert : même si l’esprit potache de mes collègues m'amusait, je n'aimais habituellement pas trop y participer. Et désormais, j'aurais eu du scrupule à poignarder un homme qui citait du Rilke.

L’après-midi se passa de façon classique. Penché sur mes dossiers, je me rendais compte pour la première fois que, derrière la prose impersonnelle des analyses, se trouvaient des hommes qui avaient écrit ces rapports et qui, peut-être, serraient un cahier d’écolier dans le tiroir supérieur droit de leur bureau. Le soir vint, et un à un, mes collègues nous quittèrent en nous disant bonsoir. J’attendis que le dernier fut parti, et que les ascenseurs aient absorbé les salariés des autres services. Puis, dans cette ville fantôme, je rejoignis le bureau de Pilani. Je pris le cahier, le dissimulai au milieu d’un dossier que j’avais emporté, et allai à la photocopieuse. En dix minutes, je disposais d’une copie intégrale du cahier. Je mis l’ensemble des copies dans une chemise cartonnée, allai remettre le cahier dans l’agenda de Pilani, et quittai enfin la banque avec la copie sous le bras. Sur le chemin vers la sortie, je croisai les équipes du ménage qui nettoyaient les lieux.

Je mis un point d’honneur à ne pas ouvrir la chemise à la va-vite, que ce soit dans le métro vespéral ou en arrivant chez moi. Je voulais que la nuit se soit déjà bien installée pour me retrouver en tête-à-tête avec Pilani. Je voulais accorder de l’attention à chaque mot. C’était la première fois – et pour l’instant, la seule fois de ma vie – que j’avais accès à un journal intime, et je n’entendais pas gâcher cette expérience. (A aucun moment je n’ai éprouvé du remords, ou n’ai eu des scrupules, à lire, puis copier ces pages qui ne m’étaient pas destinées. Peut-être est-ce mon absence de respect pour Pilani qui m’avait dédouané. Je crois plutôt que j’ai su dès le départ que cette occasion de lire la pensée d’un autre ne se renouvellerait pas de sitôt, et j’avais agi en conséquence.)

Je commençai ma lecture tard dans la soirée, à l’heure où la ville ne laisse plus filtrer qu’une rumeur lointaine. Je me rendis compte que, dans ma fébrilité de photocopie, j’avais sauté une double page au début du cahier, visiblement la fin de l’introduction que j’avais lue. Mais le sens général était néanmoins très clair, car tout de suite après cette double page manquante commençait l’essai qui avait pour titre « La stratégie du champignon ». Sous ce titre, le cahier se livrait en fait à une analyse, fine et désabusée, de la fausseté des valeurs sociales « traditionnelles » (il contestait le mariage, en citant « la non demande en mariage » de Brassens, revenait sur l’illusion d’ « avoir une situation », et plus globalement, se montrait extrêmement peu matérialiste et détaché des conventions et contraintes de notre société). J’allais de surprise en surprise. J’avais cru tomber sur un recueil de poèmes, puis un journal intime, c’était plutôt un essai, où se révélait une personnalité extrêmement sensible, éprise d’idéal, en lutte perpétuelle avec sa vie. Et même si les allusions à sa vie de famille étaient discrètes (ma famille, mes proches), on sentait un désaccord d’autant plus complet qu’il avait toujours été dissimulé.

L’essai démarrait vraiment avec une locution mentionnée dans le Littré (« On dit d’un enfant qui grandit vite, il vient comme un champignon »), dont l’auteur avait adapté la vision à nos vies entières. Il estimait que nos convenances, nos valeurs, nos schémas de pensée, sont imprimés en nous depuis la tendre enfance, et comparait le développement d’une personnalité à celui d’un champignon : « Le jeune enfant est égocentré, il reçoit sans rien donner en échange, comme un champignon parasite, qui se nourrit de l’organisme qui le porte sans offrir de contrepartie. Il ne voit pas la patience de sa mère, la tolérance de ses proches, et – par dessus tout – l’amour dont il est entouré, dans lequel il baigne. Il n’a comme seul point de référence que sa propre personnalité, résolument tenace, obstinée, orientée vers la satisfaction de ses besoins. L’enfant n’écoute pas les autres, car les autres n’existent pas, il pousse égoïstement vers la lumière, si tant est qu’il sache ce qu’est la lumière qu’il cherche. » Un parallèle, non mentionné, à peine évoqué, soulignait qu’il en était de même pour un amour encore jeune, qui vient de naître, ou un amour entre jeunes, qui n’ont pas encore l’expérience, ou les désillusions de l’amour. Un amour jeune, ou un amour de jeunes, peut facilement tomber dans le même travers parasite, où chacun n’est à l’écoute que de son propre cœur. Puis, « L’organisme continue à se développer selon ce schéma de pensée, mais le corps dont il se nourrissait (ses parents, sa cellule familiale) s’estompe. Il aspire à autre chose, prend ce qu’il croit être une indépendance alors qu’il ne fait qu’embrasser une solitude, il se greffe finalement sur la société entière, c’est-à-dire sur rien. En cela, il devient semblable au champignon saprophyte, qui se nourrit d’un corps mort. Et la plupart des adultes deviennent des saprophytes, englués dans leurs amours, leurs obligations, leurs renoncements. La meilleure prison est celle que nous nous sommes bâtie patiemment». S’ensuivait une nouvelle digression sur le mariage, perçu comme un accomplissement, un achèvement, plutôt que comme un point de départ. On peut s’interroger sur ce qu’il restait après cette étape, si définitive. Les enfants ? Mais c’était le même cercle qui recommençait, une antienne bouddhiste affirmant qu’il faut expier des vies antérieures en pratiquant le renoncement volontaire et l’aide aux autres. Et les enfants seraient à leur tour condamnés à vivre la même évolution champignonnesque.

La conclusion de l’essai offrait une note qui se voulait un peu plus optimiste : « Enfin, à l’âge de la sagesse (mais n’est-ce pas aussi l’âge des renoncements ?), on peut apprendre à vivre et à partager, comme le champignon symbiotique, qui se nourrit d’un autre organisme tout en lui offrant des minéraux, ou une protection, en contrepartie. La réelle symbiose, ce n’est pas l’équilibre parfait, où chacun reçoit autant qu’il donne : cette situation-là, ce n’est que de la comptabilité. La symbiose, c’est l’état où chacun est en équilibre, où chacun vit par l’autre et pour l’autre. Je peux vivre en symbiose avec toi, même si tu ne me consacres qu’un dixième de ton temps. Le temps restant, tu le consacres à ta famille, et moi, à ma liberté. » Encore une fois, était souligné le parallèle avec l’évolution de l’amour dans un couple, même si cette évolution était associée à l’âge des renoncements, voire la vieillesse.

Le cahier se finissait ainsi, et je compris enfin. Je feuilletai à nouveau les premières pages, m’attardai notamment sur le vide laissé par la double page manquante, qui contenait probablement la conclusion de ma mystification. Je dormis peu cette nuit-là, et me trouvai le lendemain matin tôt au bureau. Mais un collègue était déjà présent au travail, puis je dus partir en rendez-vous à l’extérieur. Je revins au bureau après le déjeuner, et la journée s’écoula sans m’en laisser un souvenir marquant. Je restai tard, mes collègues quittèrent un à un notre bureau, mais un autre service était en période de bouclage d’une affaire importante, et ce n’était qu’allées et venues dans le couloir. Quand je vis arriver l’équipe du nettoyage, je saisis ma veste et rentrai lentement à pied chez moi.

Ce ne fut que le lendemain soir que je pus accéder au cahier. Je photocopiai la double page manquante sans la regarder. A la nuit tombée, chez moi, je rassemblai sans difficulté le puzzle. « Je voudrais parler d'un homme, Pierre P., qui m'est très familier, mais qui me devient étranger. Il était rêveur, il avait des enthousiasmes de gamin, et il est en train de devenir un bureaucrate grisâtre, avec son petit chapeau, avec sa petite auto. Je voudrais comprendre, car savoir qui est vraiment ce Pierre P., c'est essayer de répondre à mes doutes. La question reste, inquiétante : est-ce que sa vie, aujourd'hui, est la Vraie Vie, et ses rêves passés ne sont que des fumées ? S'est-il menti, à lui-même et aux autres ? Est-ce cela, la maturité ? Mais alors, ces rêves, ces enthousiasmes ?

J’ai rencontré Pierre lors d’un cocktail à la mairie. Il m’avait plu par son humour, son côté charmeur, et nous avions échangé nos numéros de téléphone, lui ne me donnant que celui de son bureau. Nous nous sommes revus pendant des mois, il était insouciant, même s’il me confiait que sa vie de famille – sa femme, ses deux enfants – lui pesait et qu’il cherchait une autre qualité de vie. Nous fumes amants, je fus amoureuse. Puis vint le temps des doutes, il annulait nos rendez-vous et éludait mes questions sur sa vie et ses projets de tout changer. Jusqu’à ce rendez-vous Place du Châtelet, il y a un mois. Il avait déjà annulé deux rendez-vous précédents, prétextant une surcharge de travail. J’attendis une heure dans la nuit tombante, puis m’en allai, en souriant tristement à une autre femme qui, elle aussi, attendait quelqu’un depuis longtemps. Elle resta dans l’obscurité, sur cette place, tandis que je partais. « Quel manque d’élégance », soupirais-je, « quel manque d’élégance ».

Depuis, ta secrétaire me dit que tu es en rendez-vous, ou injoignable, et je ne laisse pas de message. Je te comprends, Pierre, et je t’envoie ce cahier pour que tu essaies de me comprendre aussi. Et je ne t’appellerai plus, ne t’inquiète pas.

Dès le début, je m’en rends compte, j’avais jugé ta personnalité, tes choix d’existence, mais tu trouvais toujours une explication, une manière de me rassurer. Aujourd’hui, je reste seule, et te laisse à ta vie. J’ai rencontré d’autres hommes depuis, un qui m’emmène dans un hôtel et remonte ma jupe, un autre dans un café à qui je ne laisse que ma main. Et toi, tu es libre, tu l’as toujours été, je n’ai jamais souhaité te tenir. »

Puis commençait l’essai que j’avais lu. L’écriture, que j’avais prise pour celle de Pilani, était plus ample, et j’en vins à me demander comment j’avais pu les confondre.

Quelques jours plus tard, Pilani revenait de vacances, mais je ne le revis jamais : j’avais été affecté à mon nouveau poste. Je quittai la banque deux ans plus tard, en laissant tous mes dossiers rangés sur mon bureau pour mon successeur.






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mercredi 21 juin 2006

Novela - Clash boursier

24 décembre 2019, 19h40, je suis au boulot. Cela pourrait être une semaine plutôt calme, les marchés sont peu liquides, mais je dois peaufiner ma formation aux jeunes traders. L'Instance de Marché m'a transmis ses desiderata, il faut donner une "perspective historique" à la présentation de notre système financier. Je t'en foutrai, de la perspective historique, il vaudrait mieux dire aux jeunes de s'acheter des chaussons de plongée en néoprène, ça leur évitera de se cailler les doigts de pieds à longueur de journée, et ça leur servira plus que des souvenirs poussiéreux sur nos ancêtres financiers. Bon, j'ai un peu de temps avant de diffuser le flash éco de 20h, j'y retourne.
"Le début du vingtième siècle a été marqué par de grands mouvements de spéculation (première guerre mondiale de la Terre, crise de 1929, deuxième guerre mondiale de la Terre). Les États-Unis, qui représentaient alors un pouvoir important dans l'ordre géo-économique, instaurèrent en 1944 le système de Bretton-Woods : désormais, le système de change était à parité fixe."
C'est du jargon, qui est-ce que ça va intéresser ? En plus, je suis sûr que je n'aurai que 50% de l'effectif des stagiaires. Et je les comprends.
"Cela veut dire que le dollar (la monnaie des Etats-Unis, à l'époque) avait une valeur en or, et que cette valeur était fixée. Vous donniez un dollar, on vous donnait un poids en or, toujours le même. C'était censé stabiliser les échanges commerciaux."
Bon sang, j'allais rater l'envoi du flash. Heureusement, j'ai tout pré-enregistré, il suffit d'appuyer sur le bouton.

Flash Intercom de 20h, Terra. Les marchés sont gelés, la liquidité se fait attendre. La monnaie universelle cote 32 onces d'or, soit une hausse de 3,3 points. Il y a une forte volatilité sismique, la baisse ne devrait pas tarder. Restez sur un cours de 31,5, puis décrochez vos positions en cas de forte baisse.
Prochain flash à 20h15.


Je vais me faire un potage, le distributeur du troisième étage doit encore fonctionner. Avant de quitter mon poste, je sauvegarde mes données sur une laserchip, puis je déconnecte l'alimentation. Je fais un signe à Virgil, il est sur le marché des matières premières, je vois à peine ses yeux derrière son masque de plongée. Il est un peu parano, Virgil, on a de l'eau jusqu'aux chevilles, et lui porte un masque. Mais c'est le meilleur trader que j'aie vu jusqu'à présent, alors on lui passe ce genre de lubie. Le potage a un goût de varech, pas étonnant, une des conduites d'eau douce a dû se rompre, l'Océan est en train de gagner du terrain. Alvin, qui est en train de discuter près du distributeur, me dit que les bonus vont être réduits, seuls les 30 meilleurs traders gagneront leur part. Je lui souris, puis je retourne à mon poste. Alvin parle beaucoup, moi je travaille, on verra au final qui a raison.
"Cette parité fixe n'a pas duré longtemps. Les Etats-Unis avaient des échanges commerciaux avec la Terre entière, le credo était celui de la libre concurrence (rappel : à l'époque, les prix étaient fixés par la confrontation entre l'offre et la demande. Il n'y avait aucune régulation, et c'était le jeu des consommateurs et des producteurs qui fixait les prix de vente)."
Le flash de 20h15 approche, les marchés ont peu évolué, l'indice sismique est stable, il faut donc sortir un flash nouveau alors que rien n'a bougé. Je passe mon flash précédent au Simul, je corrige, Ok, ça sonne bien.

Flash Intercom de 20h15, Terra. Alors que la stabilité des capitaux se maintient, on cherche les flux d'argent. MU +3,1, pour un équivalent de 31,9 onces d'or. Des explosions distantes font craindre une baisse, mais sans confirmation. Allégez sur une baisse.
Prochain flash à 20h30.


Je regarde ma montre, la buée a recouvert le cadran, saloperie de camelote, je n'aurais pas dû l'acheter à la Halle un jour de marché. Il est trop tard pour prendre une subnavette, je vais donc rester ici, je finirai ma synthèse historique, et je l'enverrai demain matin, avant la marée haute, au chef Bronson. Si avec ça, j'ai pas mon bonus, je veux bien devenir nautonier.
"Au début du 21ème siècle, le système financier avait atteint sa limite. Des Etats surendettés déclenchaient des guerres pour s'approprier des ressources pétrolières, la bourse offrait une succession de périodes euphoriques et de krachs (l'ancêtre du Clash) retentissants, et les errements des monnaies détruisaient tout compétitivité des échanges. En 2008, Arnold Schwarzenegger, nouveau président des Etats-Unis, décida de revenir à une parité fixe de la monnaie. Désormais, un dollar vaudrait, de manière inflexible, 0,43 grammes d'or pur. Les autres zones économiques importantes (Euro-est, Asialand, Oceania) se rallièrent au mouvement, et en quelques mois, toutes les devises étaient fixées sur une parité or. Les devises furent alors fondues en une seule dénomination, l'ancien dollar devenait la Monnaie Universelle (MU). L'âge d'or pouvait recommencer, la stabilité était assurée".
La secousse m'a pris par surprise, j'ai été éjecté de mon siège. Heureusement, l’Autovalid a sauvegardé instantanément mes données, tandis que je basculais dans un éclaboussement d'eau glacée. Je me suis relevé en frissonnant. Virgil rigolait en me regardant, la main agrippée à un rail de sécurité, il continuait à envoyer ses dépêches. À l'autre bout de la salle de marché, je voyais un trader essayer de remonter son poste de travail dégoulinant sur son bureau, mais il n'y croyait plus, ça se voyait.

Flash Intercom de 20h30, Terra. Disruption forte sur l'échelle sismique, on craint une attaque indépendantiste inuit pour faire chuter les cours. Les sociétés de soutien semblent combler le déficit, mais leurs stocks d'explosifs sont à un niveau bas. Objectif de cours : MU = 29 onces. La liquité revient, et laisse espérer une hausse.
Prochain flash à 20h45.


Il faut que je finisse vite cette présentation, nous pouvons avoir une coupure d'électricité à tout moment.
"Hélas, c'était compter sans les déséquilibres des pays non alignés sur ce développement. Des nations demandèrent des aides financières, arguant de la famine de leurs populations. L'or était à prix fixé, les marchés étaient enfin stables, mais c'était encore trop cher pour certains. Des manifestations furent organisées par les opposants à la monnaie universelle. Suite à des débordements anarchiques, les mouvements de contestation furent officiellement interdits. Un marché noir de Pyrite (l'or des fous) se développa de manière spéculative, entraînant un sur-endettement des ménages. Les pays pauvres, qui ne savaient pas utiliser seuls les ressources de leur sous-sol, remirent en cause les contrats des grandes sociétés d'exploration. L'appui militaire des grandes puissances permit de rétablir la situation, mais on était loin de la stabilité. La parité fixe Monnaie Universelle-Or était certes un premier pas vers la stabilité, mais comment aller plus loin qu'une parité fixe ?"
Flash Intercom de 20h45, Terra. Les niveaux de liquidité du marché remontent. La tendance, et les fondamentaux, rappellent le Clash de 2015. Prudence sur les échanges, le marché est frileux. Gel des capitaux possible.
Prochain flash à 21h.
"Le déclenchement vint d'un groupe extrémiste, recourant à un acte désespéré. Pour contrer l'extraction de leurs réserves de pétrole en Terre Adélie (pole sud de Terra), ils firent sauter plusieurs gisements à l'aide d'explosifs à magma. La déflagration, et les incendies des puits de pétrole, entraînèrent un réchauffement brûlant sur plusieurs centaines de kilomètres, le niveau des océans monta de plusieurs dizaines de centimètres. Ce ne fut que quelques mois plus tard, lors de la publication de l'article désormais célèbre de Cook-Johnson dans Nature, que l'on se rendit compte que cette déflagration, et la fonte importante des glaces du pole sud, avaient modifié la gravité de Terra. La découverte scientifique était importante, mais la paternité de l'intuition économique revient au consortium Petro-Helium. Celui-ci accumula d'importantes réserves d'or, avant de dévoiler son analyse : la parité fixe signifie que pour une masse d'or, on a un poids d'or fixe, et pour ce poids d'or fixe, on a un montant monétaire fixe ; mais si la gravité changeait, pour une masse d'or fixée, on n'avait plus forcément le même poids d'or que précédemment, donc on obtenait un montant monétaire variable. Il suffisait de jouer sur la force de gravité de Terra, en faisant fondre plus ou moins les calottes glaciaires des pôles. Petro-Helium venait de contourner la parité fixe monnaie-poids, en instaurant une variabilité masse d'or-poids d'or. La conséquence ne se fit pas attendre : tous les grands intervenants du marché s'équipèrent en explosifs à magma (dont les cours furent multipliés par 1 000 en trois semaines) pour liquéfier les pôles, et en gaz liquides (cours de l’Argon : + 9 523% en 5 jours) pour refroidir rapidement les pôles."
Une succession d'explosions proches me fait tourner la tête. Ce ne sont pas, comme d'habitude, des explosions aux pôles, dont on voit les lueurs sur les nuages. Là, il s'agit d'un acte terroriste visant à frapper au coeur du pouvoir. Je patauge vers la fenêtre. Je me plaque contre le mur, car je reconnais la silhouette d'un commando d'inuits, à dos d'orques. Bon sang, ils ne sont jamais descendus aussi bas, il sont dû déborder les patrouilles d'intervention. Quand ils passent devant notre bâtiment (l'enseigne Walrasian Trading est heureusement court-circuitée depuis plusieurs semaines), je note tout ce que je peux sur leur nombre, leur équipement, leur route. Je les vois se diriger vers la Bourse, OK, je tiens mon scoop. Je rédige vite quelques lignes, il faut prendre le marché de vitesse. Juste avant de diffuser mon annonce, je passe quelques ordres en crypté : je liquide toutes mes positions gelées, et j'achète le maximum de gaz refroidissant, en diversifiant mes ordres sur plusieurs marchés mondiaux, et avec plusieurs identités jetables. Une fois que mes ordres sont garantis, je diffuse le flash, puis je quitte vite le bureau. Virgil voit le flash, il me voit filer vers l'escalier, je lui fais signe de monter, il a tout de suite compris, il prend son écran portable, et court vers l'escalier.

Flash Intercom exceptionnel, Terra. Nos informateurs pensent qu'une attaque terroriste de grande ampleur est imminente sur le quartier des affaires d'AmericaNY. La liquidité devrait monter au-dessus du niveau du Clash de 2013. Achetez fort gaz, limitez autant que possible hausse du liquide. Bloquez les comptes-écluses, canalisez les tsunami vers les zones défavorisées.
Prochain flash à ##h##.


Les explosions qui se déclenchent au centre-ville ne sont rien à côté des explosions des graphiques sur les écrans. Tout le monde se rue sur les stocks de gaz refroidissant. Virgil et moi montons quatre à quatre les marches, en jetant un oeil sur nos écrans à chaque palier. Le phénomène physique, nous le sentons bien : le sol et les murs tremblent, et l'on entend le déferlement des vagues qui ont redoublé d'ampleur. Bon sang, ces anti-libéraux inuits sont en train d'inonder le quartier, tout ça pour des familles de pêcheurs de poisson ! Quant au phénomène économique, il est d'autant plus effrayant qu'il se passe silencieusement, tandis que des traits de couleurs s'affolent sur nos écrans. Nous arrivons au dernier étage, et débouchons à l'air libre. Au nord, les nuages noirs véhiculent l'odeur grasse du pétrole qui brûle. Virgil se tourne vers moi en grimaçant "Salaud, qu'est-ce que tu as vu, que tu ne m'as pas dit ?!" Tout en gardant les yeux fixés sur l'eau qui monte, à trois étages en dessous de nous, je lui réponds "Vends du gaz, à terme. J'ai profité de la panique, en l'activant un peu, après avoir pris mes positions. Et il y a vraiment un commando qui fait péter les vannes." Virgil ne m'écoute plus, il pianote d'une main sur son écran tactile, je sais qu'il est dans son élément. L'eau est à deux étages en dessous de nous. Je pense à mon appartement, qui doit être submergé à cette minute. Je m'en fous, avec mon bonus sur cette opération, je peux m'acheter la Tour Soros.

Virgil me rejoint, il est calme, il a fait tout ce qu'il pouvait. Nous regardons l'eau qui monte toujours. Je me sens entièrement confiant. Je sais ce qui va se passer. Après cette frénésie spéculatrice, le Clash va être endigué. Trop d'intérêts sont en jeu : des entreprises inondées, des productions retardées, des actionnaires mécontents. Tous les traders du monde sont en train de prendre des positions sur des stocks de gaz dont (je regarde mon écran) le cours est 27 fois plus élevé que quand je l'ai acheté, il y a dix minutes. Il ne va pas s'écouler douze heures avant que des avions militaires déversent des tonnes de bonbonnes de gaz sur les deux pôles, figeant la liquidité pour au moins plusieurs mois. La parité sera à nouveau fixe, le monde reviendra sur ses bases. Jusqu'au prochain débordement.
Et moi, j'aurai mon bonus.




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