Blogthib, ou thibierge.flou

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A propos

Ce blog est le pendant flou et libre de thibierge.net. L'auteur vit essentiellement dans le monde cyber et nocturne. Il surgit parfois dans le monde réel pour donner des cours et boire des expressos. Il passe aussi une partie de son temps à collecter les batanas et ubuntus. Ah oui, il met aussi progressivement en ligne un roman.

lundi 12 février 2007

Livre lu - Jean Giono : Ennemonde et autres caractères

Bien à la bourre sur pas mal de sujets + petits soucis personnels.
J'ai pas mal de livres en retard, j'en reviens donc à mon propos initial : je parlais de ces livres pour garder une trace des citations qui me plaisaient (avec le tag citation, c'est rapide après coup d'en établir la liste exhaustive).

Ennemonde et autres caractères, donc (de Jean Giono, Collection Soleil, Gallimard, 1968, 172 p.)

Une puissante étude de caractères, qui emprunte à Emile Zola et à Andrea Camilleri, en se démarquant. Zola, pour faire simple, analyse du dehors. C'est l'environnement social, ou les coups du sort, qui façonnent les individus et leurs actes. Chez Giono, c'est plus la nature (forcément sauvage, indomptée) et l'entourage (la famille, le village) qui expliquent les caractères - mais Giono a la modestie de dire qu'il essaie d'expliquer, il s'y reprend souvent plusieurs fois, avec des images, et il reste toujours une facette de mystère.
Andrea Camilleri esquisse les traits à coups de dialogues. Il en arrive à définir l'homo sicilianus avec une précision qui est tout sauf scientifique, on en sent plus l'approche pragmatique, mais ô combien savoureuse (j'en dirai plus, peut-être, en parlant de L'Opéra de Vigata).

Giono, donc. Un seul passage, parce qu'il condense, sous forme d'exemple parmi tant d'autres, la poésie de Giono.
Le ciel est transparent. L'air enivré. Le vent fait dans les sapins le bruit de la mer. L'herbe se couche, la lavande tremble. Des tuiles cliquettent comme si quelqu'un marchait sur le toit. Le vent fait sonner la profondeur des citernes. Les chemins fument, les hêtres s'agitent, les bouleaux se balancent, les peupliers scintillent, le vent court dans les herbes comme un renard. L'arche des murs sifflote. Les loquets dansent dans leurs gâches. Les volets arrêtés frappent sur leurs crochets ; une porte d'étable grince. De la paille vole. Le vent roule des blocs d'étourneaux comme un torrent des blocs de serpentine. Un corbeau se noie en plein ciel et appelle. Il est déjà loin.
Jean Giono, Ennemonde et autres caractères, Collection Soleil, Gallimard, 1968, p. 104-105.

Quand cherche Serpentine dans Wikipedia, on sort de la poésie. Heureusement, les anglo-saxons ont une longueur d'avance. .

jeudi 14 décembre 2006

Livre lu – Laurent Gaudé : Eldorado

Toujours plus loinJ'avais vu que Joséphine et Monsieur Jean lisaient au même moment Eldorado, et comme je suis un vieil ours rabougri sur ses livres de poche achetés d'occasion et ses monomanies littéraires, je me suis dit « sortons de l'ornière et goûtons à un livre fraîchement publié ». Chez le libraire, j'ai hésité devant « La mélancolie Zidane » de Jean-Philippe Toussaint, écrivain que je goûte fort, mais j'ai tenu bon, et j'ai acheté Eldorado (Laurent Gaudé, Eldorado, Actes Sud, 2006, 238 p.). Un peu à cause de la couverture, beaucoup à cause du titre, essentiellement grâce à Joséphine et Monsieur Jean. Et puis aussi, Actes Sud, c'est Paul Auster, c'est cette typographie, cette mise en page et ce papier, un vrai plaisir de lecture, aussi intact que lors de la première fois, quand ma tante m'avait dit : lis ça, c'est un jeune auteur américain assez étonnant. C'était Moon Palace.

Revenons à Eldorado. C'est un bon livre, que j'ai aimé. L'Eldorado, et la fuite, sont de toute façon des thèmes qui me sont très chers. (Je vous avais dit que j'avais essayé de traduire le poème d'Edgar Allan Poe ? Ben je vous le dis... Je le lisais à mes étudiants dans le cours de méthodologie de la recherche).

Correspondances : c'est un livre qui a des résonances fortes avec les écrits d'Erri De Luca. Même capacité à distiller des phrases qui sonnent comme des aphorismes humains, même chant de l'exil (des exils), même sensation de cotoyer des gens qui peuvent être des abîmes, tout en étant d'autant plus humains. Des abîmes d'humanité. Les phrases, elles sont enfoncées une à une comme des chevilles dans du bois tendre, chacune prend sa place, il n'y en a pas une de trop, tout cela sent la belle ouvrage, et l'écrivain qui a du métier.

Et puis il y a quelques correspondances avec des sentiments que j'avais à la lecture, que j'ai encore souvent :
... il était obligé de constater qu'il se détachait peu à peu de sa vie. Ces hommes, si familiers autrefois, lui étaient maintenant comme étrangers. Il les côtoyait avec distance. Il n'arrivait plus à rire avec eux, ne parvenait plus à s'intéresser vraiment à eux. [...] Combien de fois s'était-il senti comme quelqu'un qui vient de faire un pas en arrière de sa vie et constate que le monde continue sans lui, que son absence n'est même pas notée ? Oui, c'était cela. Il n'était plus tout à fait en lui, comme s'il se décollait de sa vie.

Laurent Gaudé, Eldorado, Actes Sud, 2006, p. 104.

Et question perso : à votre avis, pour moi, ça s'applique à qui ? À mes étudiants ? À mes collègues ? À mes amis ? À ma famille ?

Maitenant, à la lumière du commentaire de Christian, je mets de l'eau dans mon vin, ou plutôt, je comprends ce qu'il veut dire, mais je n'ai pas les mêmes mots. Facilité d'écriture ? Je dirais plutôt, écriture fluide, le livre est court (238 pages) et se lit vite. Intrigue convenue et prévisible ? Non, mais c'est vrai qu'une partie de la fin se laisse deviner par avance. Écriture cinématographique ? Certes, mais c'est un point très positif pour moi. Platitude ? Non, certainement pas.
Mais je comprends l'opinion de Christian, j'en vois les racines dans ce roman, même si je n'arrive pas à mettre les bons mots dessus. Des phrases peut-être trop polies, trop travaillées dans leur simplicité. Des sentiments forts, humains, mais sans grande surprise. Une petite impression de dilution. Je m'arrête, je n'en sais rien, c'est ténu.
D'autant plus qu'une autre correspondance, venue pourtant de bien loin en terme de style, me fait penser à Koltès (par exemple Quai Ouest). Et comparer un écrivain à Koltès, c'est quand même lui reconnaître un sens du langage et du travail des phrases.

Et puis, en note de fin : ce roman m'a donné envie de lancer l'impulsion pour le projet Magnolia. Je ne sais pas si cela apparaîtra sur ce blog avant fin décembre, ou s'il faudra attendre janvier, mais pour des raisons symboliques, j'aimerais que la nouvelle année, et le premier anniversaire de ce blog, ne passent pas sans que Magnolia n'aie commencé à paraître.

vendredi 1 décembre 2006

Coin-coin cidence

Voici mon aéropage du jour. Je lis ce matin le passage suivant dans Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou les Estats et Empires de la Lune :
A ces mots, je me levé et il me conduisit par la main derriere le jardin du logis, où l'un des enfants de l'hoste nous attendoit avec une arme à la main, presque semblable à nos fusilz. Il demanda à mon guide si je voulois une douzaine d'allouettes [...] A peine eus-je respondu ouy que le chasseur descharge en l'air un coup de feu, et vingt ou trente allouettes cheurent à nos piedz touttes cuittes. "Voilà, m'imaginés-je aussi tost, ce qu'on dit par proverbe en nostre monde d'un pays où les allouettes tombent toutes rostyes !"
Vous n'avés qu'à manger, me dit mon demon. Ilz ont l'industrie de mesler parmi la composition qui tue, plume et rostit le gibier, les ingrédiens dont il le fault assaisoner."

Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou les Estats et Empires de la Lune, texte établi, présenté et annoté par Madeleine Alcover, Société des Textes Français Modernes, 1996, p. 85.
Cette invention correspond évidemment, à peu de choses près, à la Balle à carabine assaisonnée, sur l'excellent blog Etrange produit, dont j'avais déjà dit tout le bien que j'en pensais.

mercredi 29 novembre 2006

Batana - Kasstoua

Dilemme C'est une floraison de batanas et d'ubuntus qui bourgeonnent partout dans la blogosphère. Joséphine y va de sa tartounade (délicieuse), Da Vinci Yog kadsaute alors qu'il n'y croyait plus, mais par moment, il majerve (et j'avoue que je fais de même quand j'essaie de mettre à jour la liste des batanas et ubuntus), et Monsieur Jean, avec son synchropolitain (signe des dieux du rail) génère suffisamment de petit bonheur pour que Lili batane avec Ligneberlue et déramer.

J'y vais donc de ma contribution du jour :

Kasstoua : n. m. Déclenchement d'un marteau-piqueur au début d'un cours ; bruit d'une perceuse dans la cloison le dimanche à 8h du matin ; mais surtout : personne qui parle trop fort dans son téléphone portable.
Extension : .mp3 ou .wav


(j'avoue que cette batana a des affinités avec la Tagôle de Da Vinci Yog).

Et puis Cyrano de Bergerac a donné une définition alternative de mon aéropage :
"Quoy ! disois-je en moy mesme, après avoir tout aujourdhuy parlé d'une chose, un livre qui peut-estre est le seul au monde où cette matière se traicte, voller de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison pour s'ouvrir justement à l'endroit d'une avanture si merveilleuse, et fournir en suitte à ma fantaisie les réflections et à ma volonté les desseins que je fais !..."
Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou les Estats et Empires de la Lune, texte établi, présenté et annoté par Madeleine Alcover, Société des Textes Français Modernes, 1996, p. 7-8.

lundi 20 novembre 2006

Livre lu - Michel Tournier - Le Roi des Aulnes

Ogre

Je ne lis pas beaucoup de livres récents (par là, j'entends "en tête de gondole dans les librairies"), ce qui a ses inconvénients et ses avantages. Cela me permet de découvrir des "classiques" avec l'ingénuité d'un premier communiant.

J'avais donc acheté ce livre d'occasion (Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970, 398 p.) en attendant une situation propice, une envie. Il faut dire que je pratique l'alternance "un livre sérieux, un livre détente", et celui-là, ça sonnait sérieux...

Correspondance : cela faisait penser, au début, au Golem de Meyrinck (déjà évoqué), par ses couleurs, où dominait le sombre, le gris, le terne. Ce sont des romans de novembre, pas des livres de mai. Mais très vite, la densité de réflexions m'a amené plutôt vers Kundera, ce côté "pensées quotidiennes auxquelles on donne de la profondeur".
Car il est clair que la photographie est une pratique d'envoûtement qui vise à s'assurer la possession de l'être photographié. Quiconque craint d'être "pris" en photographie fait preuve du plus élémentaire bon sens [...]
L'artiste [peintre] est expansif, généreux, centrifuge. Le photographe est avare, avide, gourmand, centripète. C'est dire que je suis photographe-né."
Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970, p. 114.
et cette référence du même sens à l'oeil graphique (le narrateur s'appelle Abel Tiffauges - tief auge, l'oeil profond) :
Déjà mes yeux ne sont plus que des viseurs, cueillant des images possibles aux branches des arbres, sur les trottoirs, et même au fond des voitures que je côtoie.
Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970, p. 115.
Puis il y a une histoire de lycée et de pensionnat, c'est du Marcel Pagnol (époque Temps des Secrets) mâtiné de Goya. C'est quand même plutôt du Goya, cela laisse présager que cet homme deviendra Landru, ou pire.

Très vite, on quitte ces correspondances pour entrer dans les signes ("Tout est signe", id., p. 13), les symboles que le narrateur traque, et qui l'enferment dans son destin tragique. Il y a une progression dramatique dans cet homme aveuglé, qui construit sa cathédrale de multiples sens, sur le fond d'une horreur historique (l'histoire se déroule entre 1938 et 1945, pour partie en France, pour partie en Allemagne). La fin est tellement symbolique qu'on en vient à se demander si, par un éternel retour, Abel Tiffauges ne sera pas condamné à revivre éternellement cette quête de sens. Le pire est probablement que cet homme, hors normes, ogresque, prédateur, arrive à rester ingénu aux yeux du lecteur (en tout cas, aux miens) dans l'horreur du nazisme et de la guerre des enfants.
Je serais très intéressé de voir quel film Volker Schlöndorff a pu en faire en 1996. Je pense que John Malkovitch était très bien choisi pour incarner le personnage, mais j'ai peur d'un film qui ne "commencerait" qu'à partir de l'exil du personnage, occultant le parcours du début de sa vie. Et puis comment rendre à l'écran un monde si puissamment intérieur ?

jeudi 16 novembre 2006

Ô Sole miiiiiooooooo...

Comme annoncé hier, j'ai héliotropé, notamment suite à la demande de Magdalena. Ce thibillet tombe d'autant mieux qu'aujourd'hui, il fait gris. j'en profite pour tester un autre type d'hébergement de mes photos : à distance avec Flickr. Cela signifie notamment que les photos sont désormais cliquables, pour être vues en plus grand.
Voici la moisson.

Pont soleil
Ô Soleil ! Toi sans qui les choses
Ne seraient que ce qu'elles sont !

Edmond Rostand, Chantecler, Acte I, scène 2.
Arbre anneau

Statue dorée

Facade

arbre

Statue ombre
Chaque jour est comme le cerceau de feu que les lions essaient de sauter.

Philippe Djian, dernière phrase de Bleu comme l'enfer (phrase reprise quelques années après dans Echine)
Cerceau

mercredi 8 novembre 2006

Livre lu : Georges Simenon - Maigret et la grande perche

Toujours le même plaisir à lire du Simenon, et puis ça me délasse des livres plus compliqués que je lis en parallèle (Le Roi des Aulnes, actuellement). L'affrontement entre Maigret et un autre grand, costaud, massif, la confrontation de deux poids lourds, têtus, sûrs de leur fait.
La rue était toute dorée par le soleil. On entendait le bruissement de la brise dans les grands arbres du Bois de Boulogne.
Il y avait une grille noire, un peu plus loin, un carré de pelouse, une maison calme et ordonnée comme un couvent.
Il y avait quelque part dans cette maison une vieille femme qui ressemblait à une Mère supérieure et une espèce de Turc avec qui Maigret avait un compte à régler.
La vie était belle.

Georges Simenon, Maigret et la grande perche, Presses Pocket n°795, 1951, pp. 96-97.

mercredi 25 octobre 2006

Nyctalope

By day give thanks
By night beware
Half the world in sweetness
The other in fear
[...]
I would shelter you,
And keep you in light
But I can only teach you
Night vision
Night vision


De jour, remercie-les
De nuit, fais attention
La moitié du monde dans la douceur
L'autre dans la peur
[...]
J'aimerais te protéger
Te garder en pleine lumière
Mais je ne peux que t'enseigner
La vision de nuit
La vision de nuit


Suzanne Vega, Night Vision, in Solitude Standing, A&M, 1987.

vendredi 13 octobre 2006

Frère Océan

"The seashore always works. Believe me, in my book, a walk on a beach is worth five hours on a psychiatrist couch... though I'm probably the only doctor in this city who would tell you that."

"Le bord de mer marche toujours. Croyez-moi, d'après mon expérience, une promenade en bord de mer vaut cinq heures passées sur un divan de psychiatre... même si je suis probablement le seul docteur de cette ville qui vous dira cela."

Douglas Kennedy, The pursuit of happiness, Arrow books, 2002, p. 163.
(merci à Lulu pour la photo)

lundi 2 octobre 2006

A Michel Audiard, la patrie reconnaissante

"Je discute pas le coté farce, mais question fair-play, il y aurait à redire ..."
Derniers dialogues de Ne nous fâchons pas, de Michel Audiard, 1966.


Quand je prenais ce drapeau, cet été, j'ai repensé au "Colonel" et à son armée de boys chevelus à mobylette, face aux indécrottables Lino Ventura et Michel Constantin.

vendredi 1 septembre 2006

Livre lu : Valery Larbaud – Enfantines

Offert par mon éditeuse, ce livre (Valery Larbaud, Enfantines, L'imaginaire, Gallimard, 190 p.) rassemble 8 nouvelles écrites par des enfants, ou plutôt, vues par des yeux d'enfants. Et même si on se situe au début du XXème siècle (il y a des domestiques, des calèches), cette vision d'enfants est toujours transposable.
On venait de vider une boite de soldats tout neufs et on les avait alignés sur le trottoir, devant le ministère des Finances.
Valery Larbaud, Enfantines, L'imaginaire, Gallimard, p. 136.
J'ai énormément aimé ce livre, pour quelques raisons simples qui agissent comme des évidences (voire des conseils à toute une génération d'écrivains) :
  • C'est très bien écrit. Le style est celui d'un français soutenu, recherché, mais sans tomber dans le côté littérateur de certains académiciens (je pense par exemple à François Cheng, dont Le dit de Tianyi, qui est pourtant poignant, est à mon avis desservi par une écriture trop « je veux être académicien, je démontre cela dans mes phrases longues et équilibrées »). Quand je lis Valery Larbaud, j'ai une sensation de pureté et d'intelligence.

  • C'est poétique. Je me répète, mais quand un auteur arrive à conjuguer une grande sensibilité personnelle, une capacité à se mettre dans les sentiments de ses personnages, et une grande maîtrise de la langue, cela devient superbe.
  • Et Marcel sent le besoin d'aller raconter son triomphe à tout le jardin. Il sort dans la tiédeur dorée. Mais comme tout est drôle, ce soir ! On a dû jouer aussi là-haut, et on a laissé le ciel en désordre ; et il est ici, tout près, mélangé à la terre. Le ciel est rempli de montagnes jetées les unes sur les autres. Un promontoire, pareil à l'avant d'un grand cuirassé, crève un océan d'or. De hautes falaises sont percées d'interminables canons au bout desquels brille une mer toute mauve.
    Valery Larbaud, Enfantines, L'imaginaire, Gallimard, p. 116.
  • C'est puissamment observé. Il faut plus qu'un regard, ce sont des antennes supra-sensibles qui peuvent capturer, avec autant de justesse, les états d'âmes d'enfants, qui sont bien souvent plus graves que ceux d'adultes. Je ne veux pas en dire trop, car tout cela est très personnel, mais prenons par exemple la rentrée scolaire à la fin des vacances. C'est dans l'air du temps, on le sent dans certains billets de blog ou des commentaires, mais rappelez-vous, ce sentiment poignant quand on avait 8 ans, 10 ans, la première entrée au collège, au lycée, le côté qui nous apparaissait comme inhumain de ces grands lieux grisâtres, tous ces visages inconnus. Bien sûr, on savait qu'au bout d'une semaine, ces visages deviendraient des prénoms, des amis, et l'on essayait de s'en convaincre bravement. Mais c'était dur, on était trop jeunes, pas assez préparés. C'est tout cela que je retrouve, et encore plus, dans ces Enfantines.

  • Enfin, et surtout, ce livre donne la version des enfants, qui contient son lot de gravité et d'angoisses, mais aussi sa part d'optimisme. Plus que de l'optimisme : un esprit pur, conquérant, qui ne connaît, finalement, que très peu de limites. J'adore, et j'envie, cette pureté, et j'y ressource mon optimisme.
  • Un grand ciel de couchant, plein de longs nuages, l'invite à voyager parmi ses continents et ses îles. C'est le bon Dieu lui-même qui l'accueille et lui ouvre tout grand son grand dimanche. Et Marcel, sans se gêner, vient s'asseoir sur les genoux du bon Dieu, et regarde avec lui les images qu'il trace à mesure dans le ciel.
    - Mon bon Dieu, votre ciel est bien beau, et votre terre aussi n'est pas mal.
    Valery Larbaud, Enfantines, L'imaginaire, Gallimard, p. 120.
Et puis, enfin, une méditation permanente pour le professeur que je suis :
... cette nourriture intellectuelle qu'on nous présentait toute mâchée nous soulevait le coeur. Et puis, enfin, nous n'étions pas des anges pour tout concevoir sans l'aide des sens, pour descendre toujours de l'abstrait au concret. [...] Mais ce n'était pas seulement cela. Ce qui nous rebutait le plus dans nos études, c'était l'inutilité de nos travaux. Toujours s'exercer, et ne jamais rien faire.
Valery Larbaud, Enfantines, L'imaginaire, Gallimard, p. 152.
Correspondance : spontanément, je pense à Jules Romains. Normalien, poète, académicien, et contemporain de Larbaud, il écrit aussi avec fluidité, dans une belle langue, les états d'âme d'une population parisienne (Les hommes de bonne volonté, 27 volumes, superbe). Il va même jusqu'à se mettre, avec justesse me semble-t-il, dans la peau du chien Macaire pendant quelques pages. D'octobre 1908 à octobre 1933, on suit une foultitude de personnages, certains meurent (notamment dans l'horreur de Verdun), d'autres tombent en déchéance, certains disparaissent des romans puis réapparaissent, ou pas. Un grand chef d'oeuvre. (malgré ce qu'en dit le paragraphe "Critique" dans l'article de Wikipedia sur Jules Romains. Scrogneugneu, je m'en vais t'éditer ça rapido, moi) (MàJ : c'est fait)

mardi 29 août 2006

Bac Trac

L'excellent blog Bon pour ton poil donne vraiment envie d'aller passer des vacances au Bhoutan (sérieux). Un pays qui publie des timbres-poste au format de disque microsillons (écoutables) et surtout, qui prône le BNB (bonheur national brut) mérite sincèrement une visite.
Mais ne vous arrêtez pas là. J'aime bien l'histoire romancée de Mickey l'ange, qui commence par
En Italie, y a deux périodes où le bâtiment a bien marché: l’Antiquité, où ils fabriquaient des ruines, et la Renaissance.
Je dis : respect.

A propos de ce temps...

J'ai deux enfants à garder pendant encore une semaine, et il pleut comme vache qui broute. Soit je décapsule une bière (mais je n'en ai pas), soit je me tire une balle, soit je fais un feu. Je crois que je vais faire un feu.

Par ailleurs, pour mémoire, je me note la liste des thibillets en attente (je mettrai les liens quand j'aurai rédigé) :
  • pensée d'après-vacances : l'efficience des embouteillages
  • pensée d'après-vacances : location ou achat
  • La retraite, ou "est-ce qu'on tous finir à la rue ?"
  • Livre lu : Enfantines, de Valery Larbaud
  • Livre lu : Haute Fidélité, de Nick Hornby
  • Livre difficile à lire : Waltenberg, de Hedi Kadaré
  • Livre lu : Ubuntu, de Caccinolo, Dricot, Markoll
  • Disque écouté : la septième vague, de Laurent Voulzy (et des coïncidences blogiques et batanesques)
  • Actifs immatériels, argent fictif et valeur psychologique, la synthèse absolue (ou, plutôt, une petite anecdote)
Je ne me fais pas trop d'illusions : dans ma précédente liste, il y a encore des billets qui restent à écrire.

Bon, ce feu, il va pas se faire tout seul...
Skritch, pfffu, pfffu, vloufff, clac, pschhhh, ça y est (en théorie). Comme le dit Roland Magdane "Tu te demandes comment des hectares de forêts peuvent partir en fumée à cause d'un petit mégot, tandis qu'avec une boite d'allumettes modèle familial, 10 kg de charbon et 2 litres d'alcool à brûler, je ne peux pas réussir à allumer un barbecue !"

jeudi 20 juillet 2006

Livre lu – Herman Melville : Moi et ma cheminée

D'Herman Melville, j'ai lu deux ou trois fois Moby Dick, superbe roman et quête furieuse du Capitaine Achab, et deux ou trois fois Bartleby, qui est probablement pour moi LA nouvelle. J'avais cité « une intrigue à la Paul Auster », car il me semble que La chambre dérobée, dudit Paul Auster (dans Trilogie New Yorkaise) reprend un peu le même thème.

Bref, cette fois-ci, il s'agit de Moi et ma cheminée (Seuil, R140 hors commerce, 1984, 160 p.). Ces trois courts récits sont intialement parus entre 1854 et 1856 dans des revues, et n'ont été traduits en français qu'en 1984.

Pourquoi ai-je acheté ce livre ? Parce que Philippe Delerm en parlait dans Mr. Mouse ou la métaphysique du terrier, en citant les premiers mots de Moi et ma cheminée, que je vous cite à nouveau :
Moi et ma cheminée, tête grise et vieux fumeurs, nous habitons à la campagne. J'ose même dire que nous y devenons d'authentiques autochtones ; et particulièrement ma cheminée qui s'y enfonce un peu plus chaque jour.
Herman Melville, Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 21.
Ce livre m'a énormément plu, par ce que j'y ai retrouvé de style Melvillien, mélange difficilement imitable d'humour flegmatique, d'observations humaines et de maîtrise parfaite de la langue et des constructions de phrases. Lire du Melville, c'est presque comme lire du Jules Romains : on a l'impression d'être intelligent, et l'humour est toujours sous-jacent.
...je commençai par mener Monsieur Scribe à la cave, à la racine de toute l'affaire. Lampe en main, je l'y précédai : car si, en haut de l'escalier, il était midi, en bas c'était la nuit.
On se serait cru dans les pyramides ; et moi, levant haut ma lampe d'une main et désignant de l'autre, dans l'obscurité, la masse de la cheminée blanchie par la vieillesse, je ressemblais à un guide arabe montrant les vétustes poussières du mausolée du grand dieu Apis.
Herman Melville, Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 63-64.
Et puis on y trouve une sagesse que j'aurai peut-être un jour, sur le tard, quand je me serai débarrassé de ma pharmacodépendance aux fils RSS, e-mails et autres nouveautés papillonnantes qui découpent certaines de mes journées en zapping permanent.
Vieux moi-même, je suis sensible à l'ancienneté des choses ; et c'est pourquoi principalement j'aime le vieux Montaigne, le vieux fromage et le vin vieux ; pourquoi j'évite la jeunesse, les petits pains chauds, les livres à la mode et les pommes de terre nouvelles.
Herman Melville, Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 51.
Correspondances : Je pense que, qui aime Herman Melville aime John Steinbeck, et réciproquement. Les deux auteurs sont américains, ils ont oscillé entre des oeuvres profondes, mystiques ou métaphysiques, et des amusettes, des textes courts, qui ne sont pas inférieurs en qualité pour moi. Ces textes servent au contraire à souligner l'exceptionnel travail humain d'observation de leurs semblables, qu'ils appliquent leurs observations à écrire des pavés comme Moby Dick ou Les raisins de la colère, ou des récits plus courts et plus légers comme Moi et ma cheminée ou Rue de la sardine.
[Jimmy Rose] était par nature un homme à femmes. Et comme la plupart des profonds adorateurs du beau sexe, il n'avait jamais aliéné sa liberté de s'adonner au culte général, en accomplissant le sacrifice volontaire de sa personne sur l'autel.
Herman Melville, Jimmy Rose, in Moi et ma cheminée, Seuil, R140 hors commerce, 1984, p. 108.

lundi 17 juillet 2006

Livre lu – Gustav Meyrink : Le Golem

J'ai mis du temps à lire ce livre, dense et poétique, mystique et romanesque. Le Golem, de Gustav Meyrink (Stock, collection Bibliothèque cosmopolite, 330 p.) se situe dans le ghetto de Prague, et joue avec les personnages, les identités, et la mystique. C'est un roman très agréable à lire, parce que mystérieux : dans les différentes intrigues (drame, roman d'amour, quête spirituelle...) il y a toujours une intrigue « terre à terre » qui nous maintient en éveil, tandis que, par bribes, les autres intrigues surgissent ou se dénouent.

Correspondances : elles sont multiples. Le héros me fait penser au Robert Pirsig du Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes, un homme sans passé, sans souvenirs, qui essaie prudemment de retrouver celui qu'il était... sans redevenir fou.

En même temps, il y a une grande poésie dans ce roman :
Dans la neige bleuie par la nuit, je descendis en ville. Les réverbères me dévisageaient avec des yeux clignotant de surprise et des sapins entassés en monceaux sortaient mille petites voix qui parlaient de clinquants, de noix argentées et de Noël proche.
Gustav Meyrink, Le Golem, Stock, 2005, p. 101.
Et cette poésie, ainsi que cette ambiance de ghetto juif, me font penser à Erri de Luca, dans Montedidio :
"Lui avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare."
Erri De Luca, Montedidio, Gallimard, 2002, p. 151.
Et quand le narrateur a passé une après-midi avec une femme dont il est devenu amoureux :
L'éclat d'un court après-midi avait fait de moi et pour toujours un étranger dans mon propre logis.
Quelques semaines, peut-être même quelques jours seulement et le bonheur sera passé – sans rien laisser derrière lui qu'un beau souvenir douloureux.
Et alors ?
Alors j'étais sans asile ici et là, sur l'un et l'autre bord de la rivière.
Gustav Meyrink, Le Golem, Stock, 2005, p. 208.
Enfin, quand ils parlent de kabbale, j'y retrouve des accents d'Albert Cohen (Les Valeureux, Mangeclous, Solal) du côté éclairé, et de Lawrence Durrell (Le Quatuor d'Alexandrie) pour le côté plus obscur, ou mystique (qui sait encore ce qu'est un boustrophédon ?)

Et pour finir :
Le passeur me fait traverser la Moldau sur son bachot [...]
« Je vous dois combien, Monsieur Tschamrda ?
- Un kreutzer. Si vous m'aviez aidé à ramer, ça vous aurait coûté deux kreutzers ».
Gustav Meyrink, Le Golem, Stock, 2005, p. 323.