J'ai
vu "Gainsbourg (vie héroïque)" trois fois, d'abord au cinéma puis en
DVD, enfin en DVD avec le commentaire du réalisateur. Je
trouve que ce film échappe à toutes les erreurs un peu classiques du
film biographique. En effet, comme c'est dur la fois de (a)
résumer toute une vie en 2h et (b) raconter à nouveau une histoire que
le public connaît en grande partie, les biographies filmées sont
souvent :
- Soit la reconstitution millimétrée d'une époque, avec costumes,
intonations d'époque et sirop de nostalgie, et la reconstitution
millimétrée d'une vie (avec approbation soulagée de la famille et du
biographe officiel)
- Soit une tranche de la vie (je veux filmer Gainsbourg pendant la
guerre, ou bien la fin de la vie de Gainsbourg, ou bien je vais faire
un film qui s'appellera Serge et Brigitte) ;
- Soit un parti pris d'auteur à se focaliser sur un trait de
caractère
qui se veut original (je vais montrer que De Gaulle était un grand
communicateur) qui risque de tourner assez vite au bovinage (De Gaulle
et ses conquêtes, De Gaulle à la plage, De Gaulle part en vacances...)
- Soit un film "à la manière de", académique pour Mozart, déjanté
pour
Warhol, pop pour les Beatles. Par exemple, un film tout en outrance et
en provocation, comme si c'était Gainsbourg-fin-de-vie qui l'avait
réalisé.
Et puis il y a le film de Sfar, qui s'affiche comme "un conte", ce qui
est très bien. Cela veut dire qu'on emprunte à la réalité, et que, plus
que de réaliser une biographie précise, on se concentre - enfin - sur
la vraie question : le portrait d'une personne. Parce que parfois,
s'éloigner des faits permet de mieux se rapprocher d'une personnalité.
À l'inverse, coller aux faits conduit souvent à faire s'effacer la
psyché du personnage, qui ne devient plus qu'un élément d'une
chronologie).
J'ai entendu ou lu des critiques sur le côté "film à sketches". Je
parlerais plutôt de tranches de vie (au pluriel) : la construction,
plus ou moins précise, de ce que deviendra un homme, une image
publique. C'est presque un parcours initiatique.
Et enfin, j'adore l'idée de La Gueule. Sur ce point, comme sur beaucoup
d'idées évoquées ici, l'écoute du commentaire audio du réalisateur
apporte quantité d'idées nouvelles. Je ne vais pas en dévoiler la
teneur,
il
faut acheter le DVD, mais je vois très bien comment
l'irruption de cette Gueule dans le film aurait pu faire un flop : une
marionnette grinçante, un artifice de BD, un passe-partout pour
justifier tous les excès, tout aurait pu justifier un plantage. En
réalité, ce compagnon, muse ou démon ou fantasme, donne la part
d'ombre, mais aussi de radicalité, chez Gainsbourg. Pour ceux qui ont
vu le film, regardez donc attentivement quelles sont les périodes où la
Gueule
n'apparaît pas :
je pense que c'est un signe. (Maintenant, que veut dire ce signe, j'ai
mon interprétation, trouvez la vôtre...)
Finissons par la musique. Voilà un thème sur lequel on peut se planter,
quand
on réalise un film biographique, entre le respect de l'œuvre et la
volonté de laisser sa trace. La mode est actuellement aux reprises, les
acteurs ne chantent pas en
play-back
sur les versions originales, ils ré-interprètent les chansons /
morceaux. Sur ce point, je n'ai pas d'opinion, sinon celle, bien
arrêtée, que je ne vais pas acheter "la BO du film", étant donné que
j'ai l'intégrale du vrai Gainsbourg. Ce n'est pas que je remette en
cause la qualité vocale d'Eric Elmosnino ou Laetitia Casta, c'est juste
que ce n'est pas le sujet du film.
En revanche, je suis admiratif des illustrations musicales. Il y a en
permanence des variations sur des thèmes de Gainsbourg, mais
suffisamment trafiquées, détournées, pour que l'on continue à regarder
les images tout en se disant, en arrière-plan "tiens, c'est quoi cette
musique, ça me rappelle un thème, mais lequel..." Je trouve que le
résultat, ici, est très subtil, très bien équilibré, ni avant-plan trop
brutal, ni fond sonore trop discret.
La prochaine fois, mon compte-rendu de lecture de "Gainsbourg (hors
champ)", le livre d'illustrations de Joann Sfar.