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A propos

Ce blog est le pendant flou et libre de thibierge.net. L'auteur vit essentiellement dans le monde cyber et nocturne. Il surgit parfois dans le monde réel pour donner des cours et boire des expressos. Il passe aussi une partie de son temps à collecter les batanas et ubuntus. Ah oui, il met aussi progressivement en ligne un roman.

mercredi 7 juillet 2010

Novela - la Stèle de l'Atlantide (4/4)



[Début de la nouvelle]


Des années passèrent. Le jeune homme se maria, et Dieu lui donna deux enfants, un garçon aux yeux d'obsidienne et une fille éclairée de lumière. La petite famille aimait voyager, et les parents firent découvrir à leurs enfants les richesses de différents pays des terres émergées.

Un jour, dans un musée lointain, le jeune homme cherchait ses enfants qui avaient disparu en courant dans des salles ensoleillées. Il prit un couloir et aboutit à une pièce sombre, sobrement illuminée, vide de toute présence. L'atmosphère était silencieuse et la température fraîche. Des agrandissements photographiques montraient des courants marins sur le globe terrestre, et quelques vitrines contenaient des galets. Le jeune homme pénétra dans la pièce, et découvrit une grande vitrine dans un coin retiré. Une grande pierre, plutôt un rocher, en occupait tout l'espace. Elle était couverte de ces signes atlantes que l'homme reconnaissait après tant d'années, comme une poignée de virgules frappées dans le roc non taillé. Au pied du rocher se trouvaient quelques petites pierres de silex aux arêtes vives, ainsi qu'une étiquette d'explications. L'homme lut le texte bref : « Une autre illustration de la force des courants marins dans les fosses abyssales. Ces courants, prisonniers de cheminées basaltiques souvent abruptes, tournoient avec force en entraînant de gros rochers. Ceux-ci, constamment percutés par des pierres de plus petite taille et de grande dureté, finissent par porter des marques caractéristiques Â». L'homme passa derrière la vitrine. L'autre côté du rocher portait les mêmes marques irrégulièrement espacées, sculptées au hasard des reliefs de la pierre. Ému, il reconnut (ou crut reconnaître), au milieu de ce fatras de marques aléatoires, une des inscriptions que le vieil homme avait identifiée comme signifiant « la nuit Â».
Il quitta la salle, retrouva ses enfants, puis il prit l'appareil-photo de sa femme et revint prendre plusieurs photographies du rocher sous tous les angles possibles. Le reste de ses vacances se passa comme en rêve, il n'était plus avec ses proches, des signes dansaient dans sa tête. Une nuit, il rêva du visage du vieil homme, et ses rides, quand il lui souriaient, prenaient la forme des caractères atlantes. Elle lui disaient « je vais bien, j'écris tous les jours Â».

À son retour de vacances, il se mit au travail. Il rédigea un long document expliquant la découverte de la stèle, la croyance du vieil homme sur le fait que les deux côtés étaient sculptés de la main de l'homme, et l'impossible travail de traduction. Le but de cet article était de calculer la probabilité qu'un tel assemblage de signes frappés au hasard par des rochers puisse correspondre à la langue sculptée de l'autre côté de la stèle. Au cours de sa rédaction, l'homme se disait par moments que cette écriture des atlantes était en fait l'écriture de l'océan, celle de la nature, celle de Dieu. Malgré ses calculs rigoureux et les références aux travaux majeurs dans ce domaine, l'article fut refusé par toutes les revues académiques, tant les journaux mathématiques que les cahiers de recherche en océanologie ou les revues de probabilités. L'homme rédigea plusieurs versions de l'article, aucune d'entre elle ne trouva clémence auprès des comités scientifiques de revues. Il abandonna le sujet.

Je m'appelle Ishmaël Bustos. Je suis aujourd'hui chercheur au laboratoire de sémantique générale de San Domingo, et je suis cet homme. Si je publie cet article dans un journal de contes populaires, destiné au grand public et à la jeunesse, c'est parce qu'il a été refusé dans des journaux dits sérieux. J'en ai donc enlevé toutes les parties scientifiques, les calculs, les analyses sémiologiques et j'ai vulgarisé le texte. J'espère que le public y verra une fable, et qu'il en aura tiré quelque distraction.







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Cette nouvelle, comme tout sur ce blog, est publiée sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

mardi 6 juillet 2010

Novela - la Stèle de l'Atlantide (3/4)



[Début de la nouvelle]


Il manquait toutefois à la machine un sens des mots, et les deux humains validaient ou invalidaient manuellement les propositions faites. Ce n'était pas si facile, car la langue des Atlantes semblait être très poétique, par contraste avec la sécheresse descriptive de l'araméen. Par exemple, pour parler d'un roi qui avait gagné en sagesse, les araméens disaient prosaïquement « le roi Gatta a gagné en sagesse pendant 10 années Â», alors que la langue atlante parlait ainsi : « le rocher Gatta, brut, fut taillé (coupé) pendant 10 cycles (périodes), et la statue finale était belle et juste Â». Cela veut dire qu'à l'automatisme combinatoire et informatique, il fallait souvent substituer la sensibilité de langage d'un poète. Dans cette circonstance, il devenait difficile d'invalider certaines phrases. Quand les araméens disaient de manière désespérément plate que « la récolte de blé de cette année a été excellente Â», l'ordinateur décryptait les signes atlantes de cette manière : « les naissances (croissances) de la nature en cette période donnèrent du blé qui réjouissait les esprits et les animaux Â». Il y avait des phrases parfaitement valides, car correspondant précisément au discours araméen, d'autres phrases correctes mais teintées de poésie, d'autres encore très imagées, et puis il y avait des phrases qui ne semblaient pas avoir de sens.
Le retraité proposa une symétrie aux 7 cercles de l'enfer. Il suggéra que, suivant la précision des phrases, on les classe dans 7 cercles du paradis, plus ou moins parfaits. Les phrases clairement surréalistes, sans aucun sens (comme « Les chats agriculteurs creusaient le cerveau des tables Â») appartenaient au 7ème cercle du paradis, tandis que les phrases les plus sensées étaient dans le premier cercle. Parfois, après de longues minutes de discussion, les deux acolytes décidaient de sanctifier une phrase, en la faisant progresser d'un cercle de paradis à un cercle meilleur. Ils damnaient rarement une phrase, en la faisant déchoir d'un cercle élevé à un cercle plus fruste. C'était toujours un déchirement, mais ils s'amusaient beaucoup de leurs discussions sur la religion du langage.

Et puis le vieil homme mourut subitement, un matin, tandis qu'il faisait son marché. Le vieillard n'avait plus de famille, et les autorités appelèrent le jeune chercheur, dont les coordonnées étaient clairement mentionnées dans le portefeuille du défunt. Le médecin légiste lui annonça que la mort avait été soudaine, le retraité étant déjà mort avant que son corps ne touche le sol. Les dispositions testamentaires étaient claires : le jeune homme héritait de toutes les possessions du vieillard. Il ne s'agissait pas d'une grande fortune, mais elle permit au jeune chercheur de terminer sa thèse dans de bonnes conditions. Les recherches cryptographiques sur la stèle lui avaient donné matière à plusieurs articles de combinatoire appliquée, et sa thèse fut reçue avec tous les honneurs académiques. Le jeune homme conserva les photographies de la stèle, et tous les écrits. Il ne réussit pas à progresser beaucoup plus en terme de traduction : les deux tiers des caractères étaient décryptés, mais peu de phrases appartenaient aux trois premiers cercles du paradis. Rien de tout cela ne permettait d'envisager une publication sérieuse. De plus, peut-être par incurie des conservateurs, ou tout simplement parce que le temps résout tout en poussière, la stèle originale restait introuvable.


[à suivre...]




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vendredi 2 juillet 2010

Novela - la Stèle de l'Atlantide (2/4)



[Début de la nouvelle]


Le texte araméen racontait une dynastie sur une île perdue au milieu des mers. Les noms des souverains étaient inconnus pour le retraité, de même que plusieurs mots qui étaient visiblement des transcriptions phonétiques du langage atlante. La stèle racontait des guerres, des périodes d'abondance, et la litanie des souverains qui avaient gouverné cet îlot.
Quand le vieil homme fut satisfait de sa traduction araméenne, il s'attaqua au verso de la stèle, à l'écriture inconnue. Sa fraîcheur intellectuelle (toute relative, car il avait 77 ans) lui permit d'envisager tous les possibles : un signe pouvait représenter un mot, une syllabe, une lettre, ou encore un son ou une idée. Il envisagea même que cette écriture put se lire de droite à gauche, de haut en bas ou même, de bas en haut. Il est vrai que l'absence de ponctuation – autant en araméen qu'en atlante – ne permettait pas facilement de délimiter les phrases. L'homme savait que l'on commence généralement par retrouver les noms des souverains, rochers inamovibles dans le texte, puis que l'on navigue de manière concentrique autour de ces points de repère, à la recherche de courants favorables. Mais dès le début, cette stratégie de décryptage montra ses limites : les noms des rois n'étaient jamais écrits deux fois identiquement dans le texte en araméen. Certains souverains portaient alternativement plusieurs appellations (le fils de la lumière, l'élu des dieux, l'astre humain...) qui prêtaient à confusion. Refusant à recourir aux lumières d'un expert, le retraité s'échina pendant des mois sans réel progrès. Il était arrivé à isoler des bouts de phrases, pour lesquelles il avait une correspondance correcte avec le texte écrit au verso de la stèle, mais la plus grande partie du texte restait cryptée. Finalement, quand il constata que deux mois supplémentaires s'étaient écoulés sans qu'il aie découvert le sens d'un seul nouveau mot, il décida de requérir de l'aide. Mais l'homme était fier de sa découverte. Il écrivit donc à plusieurs journaux académiques dont il avait découvert l'existence à la bibliothèque de l'Institut des sciences, en indiquant quelques résultats, tout en masquant l'essentiel de son travail. Ses lettres restèrent sans réponse. Il s'adressa alors au conservateur du musée, qui le renvoya dans des dédales administratifs, des labyrinthes d'adresses de chaires de sémiologie, des hypothétiques chercheurs, des instituts fantômes.
Entre temps, la stèle avait quitté sa vitrine au cours d'une réorganisation des collections, et personne ne savait – ou ne voulait – dire où elle se trouvait désormais.
 
Le vieillard se proposa une dernière démarche qui, contre toute probabilité, se révéla décisive. Il fit publier une annonce d'énigme, avec récompense « Ã  celui qui réussirait à traduire cette écriture secrète Â». Cette offre, faite dans un journal populaire à fort tirage, n'aurait dû attirer que les aventuriers, les chômeurs et les excentriques. Mais au milieu des répondants statistiquement conformes à ce genre de demande se trouvait un doctorant en cryptographie. Celui-ci voyait là une occasion de tester ses algorithmes de décryptage, et de gagner facilement un peu d'argent. On peut imaginer la rencontre entre le vieil homme autodidacte, encore poussiéreux des rouleaux de papyrus vieux de plusieurs dizaines de siècles, et le jeune doctorant qui n'éteignait jamais son ordinateur ultraportable.
Ce bizarre assemblage permit à nouveau une grande ouverture d'esprit. Pour le jeune, ce n'était qu'un jeu, assorti d'un gain financier qui lui permettrait de financer 6 mois de sa thèse. Pour le vieil homme, revenu de toute illusion, c'était une occasion de poursuivre en solitaire, ou presque, sa quête. Il plaisantait en disant qu'il faisait ainsi une transfusion de cerveau neuf.  

L'informatique apporta une mise à distance, et en même temps un souci des détails. Par exemple, les deux investigateurs décidèrent de scanner l'ensemble des photographies. Cette mise à distance numérique, qui leur fit quitter le support physique de la stèle, posa le problème de la précision du scanner : fallait-il récupérer tous les signes gravés sur la pierre, même les plus infimes, ou se contenter de ceux qui étaient suffisamment larges et profonds pour indiquer une intervention humaine ? En d'autres termes, à quel niveau devait-on mettre le filtre, entre les éclats superficiels dûs aux chocs, et la gravure de véritables signes ? L'entreprise s'avéra plus ardue que prévu : de nombreux signes semblaient superficiels, et auraient pu autant avoir été causés par des chocs sous-marins ou terrestres, que sculptés par la main d'un scribe un peu négligent. Le jeune doctorant raisonna donc sur plusieurs ensembles de caractères, qu'il appela les 7 cercles de l'enfer : le premier cercle contenait les caractères indubitablement sculptés, et uniquement ceux-là ; le deuxième cercle contenait un peu plus de signes, parmi les plus marqués ; et ainsi de suite jusqu'au 7ème cercle, qui contenait toutes les marques visibles sur la pierre, sans exception.

Tout cela semblait rigoureux, méthodologique, et portait la garantie de résultats futurs. La complexité même des 7 ensembles de caractères ne posait pas de problème à un ordinateur qui peut réaliser plusieurs millions d'opérations à chaque seconde. Mais le ver était dans le fruit, et ce ver était l'être humain. La traduction depuis l'araméen avait été prise depuis le début comme référence absolue. C'était ignorer les possibles erreurs du retraité – qui n'était après tout qu'un autodidacte en cette matière – mais pire encore, c'était faire une impasse sur toutes les subtilités de traduction d'un discours. L'aube peut signifier en même temps l'arrivée du soleil, ou un vêtement blanc ; certains mots peuvent être pris au propre ou au figuré. Le jeune informaticien devait donc développer des algorithmes sémantiques qui tiennent compte du flou possible autour d'un mot ou d'une phrase. En résumé, ce n'était plus seulement une histoire de comptage de caractères et de probabilités, il fallait que l'ordinateur puisse s'accommoder de variations de sens.
C'est là où le retraité, qui n'avait aucune connaissance de l'informatique, introduisit une avancée majeure: il proposa d'introduire une part aléatoire dans les programmes informatiques. Il s'agissait de changer quelques caractères, au hasard dans le texte, avant de lancer la traduction automatique. Par exemple, si la séquence de caractères à traduire était A B C D E, le programme pouvait proposer en fait A B C X E, ou bien G B CD E. C'était, selon le vieillard, une manière de compenser aléatoirement les hasards de sa propre traduction, ou les double-sens. Cela peut paraître paradoxal de rajouter du flou à un système déjà peu fiable, mais les résultats furent très encourageants. Alors que le retraité avait traduit, péniblement, un tiers du texte total, le programme arriva à une bonne moitié de caractères traduits.


[à suivre...]




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jeudi 1 juillet 2010

Novela - la Stèle de l'Atlantide (1/4)



La Stèle de l'Atlantide

Je m'appelle Ishmaël Bustos. Je veux vous raconter une histoire fantastique, un conte moderne.
Tout le monde connaît Champollion, parce qu'il a découvert la Pierre de Rosette qui lui a permis de traduire les hiéroglyphes égyptiens. Mais la renommée, maîtresse inconstante, n'a pas traité de la même manière tous les découvreurs de langues anciennes. Dans le grand public, si l'on connaît le nom de Champollion, quasiment personne ne se souvient de Henry Rawlinson, qui a traduit l'écriture cunéiforme, ou de Wladimir Sovniechine, qui a percé à jour les runes hyperboréennes. Peut-être tout simplement qu'il a manqué une pierre à ces découvreurs.
Je veux justement parler d'une pierre qui portait une écriture.

Il était une fois un bateau qui pêchait dans les eaux profondes de l'océan atlantique. C'était un énorme vaisseau, une usine de ramassage qui happait des poissons à des grandes profondeurs et les charriait sur un pont huileux, où des hommes caparaçonnés de sel maniaient la pelle pour enfourner les tonnes déversées dans des cales où avaient lieu le vidage, le dépeçage, l'emballage.

Ce monstre des flots s'attaquait parfois à d'autres monstres. Le harpon de l'avant allait parfois frapper de plein fouet un cétacé, puis le ramenait aux côtés du navire pour l'absorber et le digérer dans ses entrailles. C'est ainsi qu'un jour, un cachalot de belle taille fut capturé. Lors du dépeçage, une grosseur anormale fut détectée dans l'estomac. L'animal accoucha d'une grande pierre rectangulaire, comme une stèle. Une des faces était recouverte de lignes en araméen ; l'autre face présentait des caractères inconnus.
Les marins avaient un travail qui ne souffrait d'aucun délai. La pierre fut mise de côté, en attendant. À l'heure du changement de quart, le capitaine venait souvent fumer une pipe en l'observant, il s'accroupissait pour toucher les caractères inconnus, tout en courbes et virgules, comme une écriture arabe syncopée.
L'infirmier du bord (en fait, un médecin déchu de son titre) récupéra la pierre lorsque le bateau revint au port, plusieurs mois plus tard. La pierre commença alors son voyage. Elle resta chez le médecin pendant ses expéditions, et à chaque fois qu'il revenait à terre, il la montrait comme une curiosité. Un antiquaire de ses amis voulut l'acheter. Il refusa, et la donna au musée océanographique de Las Palmas, qui n'en demandait pas tant. La pierre fut exposée dans la galerie sur l'alimentation des mammifères marins, puis passa dans une vitrine sur la chasse à la baleine, avant de se retrouver près des objets inuits sculptés dans l'ivoire.

Ce fut là qu'un retraité la découvrit : ces signes lui rappelaient, non pas une écriture qu'il aurait déjà vue, mais un écrit qui décrivait une écriture. Pour occuper son temps de retraité, l'homme s'était mis à apprendre le grec ancien, et il lisait couramment les auteurs dans le texte, au rang desquels se trouvait évidemment Platon. Et cet auteur, dans son Timée, décrivait l'écriture des mythiques Atlantes comme « brassée de signes écrits sur un sable fuyant, limaces entrelacées dans la pierre Â». Le retraité avait du temps, et il n'aimait pas la concurrence. ll recopia quelques lignes de chaque face (la vitrine était à double exposition) et entreprit d'apprendre l'araméen. Au fil des semaines, il revint au musée et prit discrètement plusieurs photographies des deux faces de la stèle.

L'apprentissage de l'araméen lui demanda peu d'efforts : dans les langues indo-européennes, le grec ancien n'est qu'un emprunt à d'autres langues plus anciennes, elles mêmes étant des bâtardes de leurs langues ancêtres, jusqu'à l'écriture originelle, adamique, celle de la Pangée. Le retraité retrouva des assonances, des racines étymologiques, et commença à traduire les lignes qu'il avait en sa possession.

[à suivre...]




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mercredi 5 novembre 2008

Novela - Shadows

Many years ago, when I was a student, I traveled across the United States, seizing every opportunity to work and earn some money just to make sure my trip would last long. After two month of hard work in Maine, I arrived exhausted in New-York, where I had planned to have a few weeks rest. I found a nice apartment overlooking a grim street in Soho. The neighbourhood I did not mind, all I asked for was two small rooms and - that was compulsory - large windows letting the sun shine in. This actually proved to be a mistake : I had never figured out how hot the summer was in New York, and never bothered asking for an apartment with the air-con. As a result, I left my windows open all day, looking at the traffic in the street below, hoping for a slight breeze to cool me off. This is how I noticed the black man.

He was sitting in a dark alleyway across the street, where the shadow, I assumed, would make him feel a little less uncomfortable. He did not seem to beg, in fact no one ever went through this passage, so he would remain almost alone, concerned with some business I did not understand. He had a little black cat (or the cat had him, I never figured out), a really young one, filled with as much curiosity and energy as a young cat can have without bursting in flames. They seemed to get along quite alright, all by themselves, and the old man talked to the cat for hours, explaining things I could not figure out.

One day, as I came back from the grocery store, I stopped at the entrance of the passage and watched them. The old black man was sitting on the concrete, fumbling sticks in front of him while talking in a low tone to that little charcoal-black cat. I heard him from the distance :

- This is a B, kid, yu hear me ? Don't yu mistake it for a D, that's no D, no Sir, just a plain B, hear me, kid ? OK, and now this is a C, just like in "cat", understan' kid ?

As he was slowly moving the sticks in the dust, rearranging patterns I could not see, the little cat stared at the black hands and the wooden sticks, sitting as still as a statue, apart from some occasionnal twitch in his tail. I slowly backed up and found myself on the street again, almost hit by the clamor of the crowd and the sun. As I waited to cross the street, I still heard the low voice :

- OK, now lissen, kid. This ain't no C, this ain't no G, so whadisit ? ... No kid, no ... Yeah, kid, you're right, just a plain O... That's good. That's good...

One fine day, I gathered enough nerve to enter the passage and meet them. The black man and the black cat turned their heads and watched me coming.

- That's a fine cat you have ... What's his name ? I asked.
- ... Scat's the name ... My friend Scat.

I had kneeled down and in a short while, I was stroking the young cat's head in silence. I looked up and saw the old man lost in a reverie.

- Excuse me, sir ... What do you teach him exactly ?

The man looked at me and paused a little, then he said :

- ... I teach the kid how to read'n'write... He's young and I'm old, I try to give him the best I know... Yu see, he's so little, he needs some help to make it through this life ...

I nodded in silence, the man was right. After a time, I put the cat down and said goodbye.

From this day, I came often to see them, we would sit and talk while the youngster played with the sticks, or the old man would remain silent, his hand resting lightly on the cat's head.

Then one morning, some days before my departure, I came in the passage and saw only the young cat. The old man was nowhere to be seen. I kneeled down in front of the little furry blackness, he sat with his paws under him and watched me intently.

- Hey Scat, where did the old man go ? ...

The dozen sticks laid scattered in the dust not far from the cat, but the old man had diseappeared. I went to the other end of the alleyway and checked the doorsteps in the neighbourhood, I could find no trace of him. After a few minutes, I came back to the cat. The sticks had been rearranged on the ground, and it read "HE LAFT".
The cat was sitting still, almost at the same place than before.

- What do you mean, kiddo ? Did you write that ?

The cat remained motionless, just closing his eyes when I scratched his head. After a while, I came back to my apartment to get some milk and a bowl. When I returned, the cat was gone.

I'm still not sure about what he meant in these two words. He left ? He laughed ?
He lift (to heaven) ?

I left some days later, without ever seeing them again.




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EDIT
Je recherche la photo en noir et blanc (je crois qu'elle est de Willy Ronis) qui a inspiré cette nouvelle : un noir et un chat dans une allée. Si quelqu'un l'a vue sur le web...

jeudi 29 mai 2008

Novela - Qua Sono (5/5)

Je revis Nessu plusieurs fois. Il vivait seul. Son appartement était tout petit, impeccable. Sa vie était toute intérieure, et je cherchais le moyen de rentrer dans cette histoire, de comprendre cette vie. La plupart du temps, nous buvions en silence, je prenais des notes ou je travaillais sur mon ordinateur tandis que Nessu bricolait. Un jour il me dit « Vous voyez, ce clou. Il est tordu, il est rouillé, mais il est digne d'estime. Je peux en faire quelque chose. Il a sa place. Â»
Il le redressa avec quelques coups de marteau soigneux, puis il sortit du papier de verre, et l'affûta jusqu'à ce qu'il brille comme un clou neuf. Tout ça comme s'il n'avait pas pu se payer un boisseau de clous, ceux-là mêmes qui se vendaient pour rien dans la boutique d'en face.
Et Nessu me dit :
- C'est difficile de trouver sa place. Moi même, j'ai pris du temps pour me retrouver.
- Vous voulez dire, après que vous avez quitté votre poste de directeur ?
- Oui. Je me suis perdu pendant des mois, d'abord à vouloir faire la même chose, puis à vouloir tout changer. Je cherchais un travail, et puis je finissais dans des bars, chaque soir. Je n'ai plus beaucoup de souvenirs de cette période. Je me suis retrouvé un matin, englué de sang, dans une ruelle détrempée, sans mon portefeuille. J'ai marché dans la brume, c'était l'aube. J'aurais voulu en finir, et l'eau sombre du port m'appelait, il n'y avait que les mouettes et moi, et mon angoisse, je souffrais comme un damné. Mais l'eau du port était huileuse, grasse, sale. Je préférais encore marcher. Je suis arrivé à l'usine, une poignée de miséreux était devant la porte, je savais que c'était les temporaires, les immigrés, ceux qui n'ont plus rien qu'un caleçon sale et des doigts noueux. Je me suis mis dans la file, comme une bravade, en me disant qu'on allait me reconnaître, et que l'on me jetterait dehors. Mais il était encore tôt, le temps a passé dans la file, un pauvre m'a offert une cigarette, et la porte de fer s'est finalement ouverte. Le soleil était invisible dans la brume, le matin était froid. Personne ne m'a posé de question. J'ai pris un tablier, un couteau, et la cargaison est arrivée. J'ai fait mes huit heures et j'ai touché quelques billets.
- Et alors ?
- J'ai donné tout l'argent. J'en ai donné à l'homme qui m'avait passé une cigarette. Et à la femme seule. Et au vieux dont la main tremblait. Et au gros porc qui faisait des blagues racistes. J'ai tout donné. Je suis parti dans le soleil, avec mes vêtements qui sentaient le poisson, sans rien en poche, et sans rien dans le ventre. Et je suis revenu le lendemain matin. Et le jour d'après. Avec ma souffrance. Je voulais mourir sur place, je voulais démontrer à tous que j'allais mourir dans la souffrance. Mais personne ne me voyait, parce que tous avaient leurs soucis. J'ai continué.
- Vous vouliez quoi, exactement ? être reconnu comme un  martyr, par ceux-là même que vous aviez pressurés ?

Il resta un moment à réfléchir. Il souriait. Je l'avais touché au point sensible, mais il ne se fâchait pas, il souriait.

- C'est probablement à ce moment que j'ai senti quelle était ma place. Toutes les nuits, je me retournais sur mon lit de misère, je rôtissais sur les flammes de l'enfer, et toujours, l'étoile noire me regardait et se moquait de moi. Je n'étais rien, et elle riait de me voir me tordre dans la souffrance. Et puis un matin, dans la file d'attente devant la porte de fer, j'ai compris. J'avais trouvé ma place. Et je me suis employé, depuis, à honorer cette place.
- Attendez, vous allez me faire le coup de la rédemption christique, vous avez eu une illumination ?

Je ne peux pas décrire son regard à ce moment-là. Il n'était pas moqueur, ni péremptoire. Je ne saurais dire ce que ce regard signifiait. Mais je me suis senti rougir, avec mon magnétophone numérique, mon téléphone portable, et mon reflex digital.
J'ai posé mon sac, je me suis assis, il a rempli mon verre. Quand nous avons trinqué, j'aurais pu pleurer.

Voici maintenant la fin de cette histoire. Je continue à voir Nessu. Il est ignoré, il est seul, mais beaucoup de personnes viennent le voir. Il ne leur dit rien, ou bien il leur tient la main, son écoute est inépuisable.
Je lui ai offert un stylo-plume, en lui disant que les mots sont une manière d'exprimer les choses. J'ai ajouté, en plaisantant, que le stylo peut être rempli aussi avec de l'encre de seiche.
Depuis, une fois par an, il m'envoie un petit dessin traçé à l'encre. Jamais plus de cinq traits, souvent moins. Et l'encre sent l'odeur de la mer.
Je reviens parfois le voir, quand je me sens seul, ou triste. Il a commencé à m'expliquer comment découper un poisson.
Je me sens revivre.





Dédié à Laurent C. et Sardar H. - 29-05-08


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La nouvelle, dans l'ordre, est là : 1/5 2/5 3/5 4/5 5/5.

jeudi 20 mars 2008

Novela - Qua sono (4/...)

Nous allâmes nous promener sur le bord de la plage, j'avais emporté mon enregistreur.

- Quel est votre secret pour savoir comment découper ?
- Chaque être a ses fissures. Le couteau ne fait que révéler la fissure.
- Dites, c'est un peu philosophique, je ne vois pas bien l'application.

Nessu ramassa un galet, le fit sauter dans sa paume, puis l'observa en silence. Il sortit son couteau, appuya brièvement en un point de la surface polie, et le galet tomba en petits morceaux entre ses doigts. Je le saluai avec respect.

Nous marchions le long des flots. Je commençais à connaître le silence de Nessu, mais ce qui était plus étonnant était mon propre silence. J'avais une centaine de questions à poser, mais je préférais marcher, profiter de la brise de la fin d'après-midi, regarder le soleil qui envoyait des flèches de rayons dans les vagues en pâte de verre. J'arrêtai mon magnétophone. Nessu s'assit, et je m'allongeai à ses côtés, les yeux dans le bleu liquide du ciel. Je crois que je dormis un peu, et je rêvai que Nessu me parlait. Voilà ce qu'il me dit.

- J'ai une histoire à vous raconter. Cette conserverie existe depuis une cinquantaine d'années, et elle constitue le poumon cancéreux de la région. C'est une malédiction polluante, et un bienfait économique. Nos vies dépendent de son activité, et bien qu'elle continue à faire semblant de l'ignorer, son activité dépend de nos vies.
Il y a 20 ans, un nouveau directeur d'usine arriva. Ils se ressemblent tous, et celui-là ne faisait pas exception. Il était dur, il avait ses têtes, et exigeait toujours plus. Il avait le pragmatisme brutal de ceux pour qui l'argent gouverne tout. Il avait plusieurs femmes, plusieurs voitures, et c'était un fin manipulateur. Mais il était aussi très travailleur. Il arrivait tôt, travaillait longtemps, il avait l'oeil à tout.
Les années passèrent, et son succès augmentait. Le groupe dont il dépendait exigeait une productivité accrue, mais lui obtenait encore plus, et recevait des primes importantes à la fin de chaque année. Mais il était déchiré de responsabilités. De plus en plus de personnes dépendaient de lui, et comme il ne faisait confiance à personne pour faire son travail, il se levait plus tôt chaque matin pour répondre aux demandes de tous. Il avait perdu jusqu'au goût de la vie, mais il ne le savait pas, il estimait être responsable, et fustigeait les faibles qui n'arrivaient pas à suivre son rythme. Il se disait toujours « dans trois semaines, j'aurai un moment de calme, je pourrai faire le point Â». Mais ces trois semaines s'enfuyaient toujours plus avant, et il n'atteignait jamais le moment de calme. La nuit, son coeur battait furieusement pour s'échapper de sa poitrine, et il ne dormait quasiment plus.
Et puis un jour, il ne vint pas au travail.
Son assistante appela chez lui, et le téléphone sonna dans le vide. Ses maîtresses n'avaient pas de nouvelles, toutes ses voitures étaient garées devant chez lui, et son appartement était déserté. Mais il n'avait rien emporté, il s'était juste abstrait de la vie. Comme il n'avait pas d'héritier, tout son argent revint à ses parents.
Le groupe envoya un directeur intérimaire, et la vie de l'usine continua. Tout le monde oublia vite cet accident de parcours.

Le silence dura. Je me dressai sur un coude.

- Pourquoi me racontez-vous cette histoire ?
- (il continuait à regarder l'horizon)
- Vous l'avez revu ?
- Souvent au début, puis de moins en moins souvent.
- Vous savez où est ce directeur aujourd'hui ?
- Je ne sais pas où est le directeur. Mais je sais où est l'homme qui autrefois était un directeur d'usine.

Je le regardai. Ses cheveux gris étaient emmêlés par le vent, mais propres, sa chemise était un modèle bon marché, mais repassée avec soin. Derrière l'ouvrier, j'essayais de retrouver le profil de l'homme qu'il était autrefois, par exemple il y a vingt ans. Je vis un profil carnassier. Je l'imaginai en costume, arpentant les travées de son usine, son domaine de pouvoir absolu. Assis à son bureau, dès l'aube, convoquant des agents de maîtrise, congédiant des employés. Entretenant plusieurs femmes, et buvant des whiskies coûteux. Épuisant tous ses collaborateurs à la tâche, debout sur un amoncellement de corps exsangues. Je vis un visage osseux, les orbites profondément enfoncées dans la boite cranienne, aucune chair superflue ne venant adoucir ce visage.

Nous rentrâmes dans l'air qui fraîchissait.

(à suivre...)

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vendredi 14 mars 2008

Novela - Qua sono (3/...)


J'étais partagé : il fallait que je prenne du recul, et que je réfléchisse à l'ordre des différentes questions qui se bousculaient dans ma tête. Mais aussi, mes vacances se terminaient d'ici quelques jours. Je proposai à Nessu de me consacrer son dimanche : j'achèterais un panier entier de poissons au marché du matin, et Nessu me montrerait, au ralenti, comment il faisait.

Il accepta tout, mais me regarda avec étonnement quand je lui proposai de lui payer son dimanche :

- Et pourquoi donc, grands dieux ?
- Parce que je vous fais travailler.
(il resta silencieux un long moment. Puis il dit :)
- Non, puisque vous m'aiderez à mieux voir en moi. C'est moi qui devrais vous payer.

Voici la transcription de nos différentes conversations de ce dimanche :

- Bon, Nessu, voici le panier, nous avons recréé à peu près les conditions de votre atelier dans votre cuisine, les distances sont correctes. Avant même de vider le premier poisson, dites-moi ce que vous allez faire.
(il regarda le panier d'un air détaché, puis il me dit comme une évidence : ) - Je vais commencer par le mulet d'un an, là.
- Pourquoi lui ?
- Parce qu'il m'appelle.
- Comment allez-vous le vider ?
- Pointe du couteau dans l'oeil, virole à droite, fente jusqu'au méridien, coup de pouce, le couteau en se retirant projetera le mulet dans l'assiette.
- Allez-y.
Je n'entendis rien, j'eus l'impression d'avoir cligné des yeux tandis que le poisson sautait dans l'assiette. Une demi-seconde plus tard, j'entendis le bruit mou des entrailles qui tombaient sur le carrelage.
- Et le poisson suivant ?
- L'épinette argentée. Pique la queue, enroule autour de la lame, tranche l'air, l'épinette fera le reste.
- Allez-y.
Cette fois je vis le reflet du couteau dans les yeux de Nessu, et son épaule droite qui s'était effacée. L'épinette était vidée dans l'assiette, le couteau au repos dans l'étui, une trace rouge sur le sol.
- Quel poisson ?
- La sardine en-dessous.
- Pourquoi pas le poisson au-dessus, il est plus accessible.
- Après l'épinette, il faut la sardine, sinon le couteau donne un goût amer.
- Mais Nessu, après c'est congelé, pasteurisé, mis en conserve, vous ne reverrez jamais ce poisson, vous ne le mangerez pas, que vous importe le goût amer ?
Il me regarda, je crois qu'il faisait des efforts pour comprendre mon point de vue. Il répondit enfin :
- Si j'ai choisi de faire ce métier, ce n'est pas pour mettre de l'amertume dans la vie des gens.

La matinée se passa en discussion décousue. Aucun poisson n'avait le même traitement qu'un autre.

- Vous n'utilisez jamais deux fois la même méthode.
- Parce que je n'ai jamais deux fois le même poisson. Donnez-moi des poissons jumeaux, et je vous dirai lequel était le plus faible, le plus audacieux, le plus rêveur. Chacun a le droit, dans sa mort, d'être traité en temps qu'être unique.

Bientôt, il ne resta plus qu'un panier vide, plusieurs assiettes pleines, et un sol souillé. Nessu fit sauter les poissons dans une poële brûlante, vida deux citrons sur les chairs blanchies, et trancha un fenouil en cubes minuscules. Un repas équilibré, délicieux, et préparé en moins d'une minute. 
(à suivre...)


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mardi 11 mars 2008

Novela - Qua sono (2/...)

L'homme était surnommé Nessu, et personne ne pouvait me renseigner sur lui : il avait toujours été là, mais alors que je pouvais récolter facilement une douzaine d'anecdotes et de faits personnels sur chacun des ouvriers, Nessu était passé au travers de toute curiosité. Personne ne savait rien sur lui, personne ne s'était posé de question sur son silence taciturne, et quand j'insistai auprès de mes interlocuteurs, je voyais à leur regard qu'ils n'aimaient pas que je leur fasse voir ce qu'ils n'avaient jamais vu. Contre toute évidence, ils soutenaient savoir des choses sur Nessu, mais me faisaient clairement comprendre que je ne méritais pas de les connaître.

Je pris d'autres photos, prétextant cette fois « un article nécessaire sur ce dur métier ». Je gâchai de la pellicule sur des photos de groupes, avec Nessu en ombre indistincte au dernier rang, je fis des portraits – dont certains assez beaux – de ces visages marqués par le soleil et l'effort, et les brigades trouvèrent naturel que je les photographie ensuite en action. L'effet Hawthorne jouait à plein, tous les ouvriers augmentèrent leur productivité les jours où je pris des photos d'eux au travail, et sur les centaines de clichés que je pris, j'en obtins une trentaine de Nessu, sous différentes poses et même de dos. Sur plusieurs clichés, il fixait l'objectif d'un oeil absent, comme s'il était absorbé dans un rêve intérieur. Mais indéniablement, son rythme de travail était stupéfiant de rapidité. Aucune photo ne laissait voir son couteau en action, on voyait juste le manche qui semblait rester en permanence dans son étui de cuir fixé à la ceinture.

Je pris le temps d'interviewer longuement quelques ouvriers sur leur métier, prenant scrupuleusement des notes et m'imprégnant de leur culture, puis quand je sentis le moment opportun, j'allai interviewer Nessu. Je retranscris ci-dessous les premiers échanges avec cet homme.

- Nessu, selon vous, combien de poissons un ouvrier vide-t-il par matinée ?
- ça dépend.
- Oui, bien sûr, ça dépend des jours, mais en moyenne ?
- ça ne dépend pas des jours, ça dépend des ouvriers. Marcello vide entre 134 et 143 poissons. Mimi 127, jamais plus de 129. Cortino vide 159 à 167 poissons tous les jours, sauf le lundi, parce qu'il a bu le dimanche, alors le lundi, c'est 122 à 134.
- Vous connaissez le nombre de poissons que chacun a vidés ?
- Bien sûr (il me regarda avec une lueur amusée dans les yeux), c'est comme vous, vous savez combien de photos vous avez prises, et de qui, et quand.
- Et vous Nessu, combien de poissons videz-vous par matinée ?
- En juin, 419 à 422 par matinée.

(Je pris évidemment la peine de vérifier les chiffres qu'il m'avait donnés. Je l'interrogeai à plusieurs reprises sur les scores de sa brigade à la fin de la matinée et je comparai ses estimations aux chiffres enregistrés par le compteur électronique posé sur les tapis d'arrivée : les estimations de Nessu sur sa production et celles de ses collègues étaient parfaitement précises. Les quelques poissons de différence – par exemple, 1 548 selon Nessu, 1552 selon le compteur – me poussèrent à suggérer aux ingénieurs de ré-étalonner le compteur. Après ré-étalonnage, le compteur fut toujours d'accord avec Nessu).

Ces premières phrases m'illuminèrent : je compris que Nessu répondrait franchement et précisément à toutes mes questions, et donc que tout détour était superflu.

- Nessu, comment expliquez-vous que vous vidiez 4 fois plus de poissons que vos collègues ?
- Je travaille ma découpe tous les jours.
- Mais eux aussi...
- Non, eux travaillent à la découpe, pas à leur découpe.
- J'ai pris des photos de vous au travail (il sourit) et je les ai étudiées (là, il se moquait franchement de moi), pourquoi ne vous voit-on jamais avec votre couteau à la main ?
- Parce que, quand j'ai fini de vider mon poisson, je rengaine mon couteau et je nettoie l'espace devant moi.
- à chaque poisson ?
- à chaque poisson. Et tous les dix poissons, j'aiguise mon couteau.

Il était inutile pour moi de louer une caméra et de filmer Nessu à 24 images par seconde : j'étais sûr qu'il me disait la vérité. De surcroît, j'aurai du mal à faire passer l'impression que j'avais, mais en substance, je sentais qu'il ne se vantait pas de ses performances : il n'en avait jamais parlé à personne, car personne ne lui avait jamais posé ces questions. Et après moi, il redeviendrait taciturne. Et si je n'avais pas regardé les rapports de productivité des brigades d'une conserverie sicilienne, je n'aurais jamais remarqué, ou connu, Nessu.

(à suivre...)


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lundi 10 mars 2008

Novela - Qua sono (1 / ...)

Il y a des vies éclatantes, dont on entend parler dans les journaux. Ce sont des explorateurs, des milliardaires, des actrices, toutes ces personnes hors du commun dont les récits sont censés consoler les gens ordinaires. Des journalistes eux-mêmes passent leurs vies entières dans ces milieux rutilants, vivant en marge d'événements dans lesquels ils sont tolérés, parasites indispensables qui doivent jouer le rôle de témoins. Fêtes évanescentes, couples éphémères, nouvelles fracassantes et aussitôt oubliées.

Je suis journaliste aussi, mais pour une revue industrielle. Je ne parle pas de fêtes, mais d'usines, je parle moins des hommes que des machines, et je le vois bien dans mes articles, la composante humaine n'est plus qu'un terme de l'équation générale, une contrainte parmi tant d'autres qu'on essaie d'optimiser.

Mon métier m'envoie dans différents pays d'Europe où je rends compte des progrès techniques, je contribue à la comparaison des coûts de production, ou encore je couvre l'actualité sur les machines-outils et les chaînes automatisées. C'est ainsi qu'il y a quelques années, je fus envoyé en Sicile pour couvrir l'installation d'une nouvelle chaîne réfrigérée dans une poissonnerie industrielle. La mise en place du matériel était longue, la montée en puissance devait être progressive, j'étais détaché pour une enquête qui devait durer deux semaines. Finalement, je devrais livrer tout un dossier thématique à mon magazine pour le numéro de septembre.

J'arrivai par une matinée d'été. La mer brillait au loin, l'usine était éclairée de soleil, mais je savais qu'à l'intérieur de ce grand bâtiment de béton, les cadences étaient à l'opposé des rythmes séculaires de mère Nature. Chaque matin à l'aube, une flottille de nautoniers déversait sa récolte de poissons dans des milliers de paniers en plastique, ceux-ci étaient acheminés sur des tapis crasseux vers des brigades d'ouvriers qui éventraient, vidaient, nettoyaient le plus vite possible les poissons, dans un tintamarre de ferraille, d'insultes et de crachats. Le sol était huileux de sang et d'entrailles, et il n'était pas rare qu'un ouvrier glisse et tombe, puis se relève couvert d'amas visqueux et sanguinolents, et sans prendre la peine de s'ébrouer, s'attaque de nouveau furieusement à la masse de matière morte que les paniers amenaient sans relâche.

Le lieu de mon enquête était plus en aval, là où avaient lieu la congélation et le séchage, mais je restai interdit un moment devant cette scène à la Breughel, où les viscères volaient presque à hauteur de visage. Puis je me laissai guider par l'ingénieur de production vers le lieu véritable de mon enquête. Je passai plusieurs jours dans les plans, les relevés de productivité et les prévisions industrielles, levant de temps en temps la tête pour voir des techniciens assembler la nouvelle chaîne et riveter les éléments au sol. Au loin, je devinais plus que je ne voyais l'assemblée échevelée qui se battait contre les tas de poissons toujours renouvelés.

Je décelai vite une anomalie originale dans les relevés de productivité. Les poissons vidés arrivaient à la chaîne du froid dans des paniers numérotés correspondant à l'une des dix brigades d'ouvriers écorcheurs. L'anomalie pouvait se constater dans les relevés, ou même visuellement : chaque matin, les paniers des brigades arrivaient, dans un ordre aléatoire de numéros, et pourtant une brigade, jamais la même, avait ses paniers qui débordaient tandis que les autres n'envoyaient que des paniers remplis aux deux-tiers. Je pensai à des mécanismes d'auto-régulation de groupe, où chacun essaie de limiter sa productivité pour éviter le relèvement des quotas de production, mais la brigade rebelle semblait ne pas suivre cette règle syndicale. Je demandai la composition des brigades et j'appris que celle-ci changeait tous les jours. J'avais lu les théoriciens de la productivité, je connaissais l'effet Hawthorne, aussi je ne pouvais pas aller observer directement les écorcheurs, sous peine d'influer sur leur productivité, de même que l'observateur perturbe l'expérience du chat de Schrödinger.

Je recourus donc à différents stratagèmes, des petits trucs glanés sur tous les chantiers où l'observation directe était impossible, ou non souhaitée. Des relevés photographiques discrets peuvent être faits avec un petit appareil photo réglé en mode rafale, un enregistreur de sons peut capter des choses non visibles, et je faisais aussi confiance à ma mémoire visuelle, passant et repassant devant l'atelier sous divers prétextes.

En exploitant mes différents relevés, j'eus plusieurs surprises. Le paradoxe était que la situation était évidente, elle sautait aux yeux quand on regardait les photos, et pourtant, rien n'était apparent quand on était présent dans l'atelier. Un homme, toujours le même, contribuait pour plus du tiers de la production d'une brigade de dix personnes. Sur les photos, pourtant, aucun poisson n'était présent dans son espace de travail, et on ne voyait pas de couteau dans sa main. Un observateur superficiel aurait jugé que cet homme était le seul paresseux du groupe, inoccupé tandis que des mains floues, à sa droite et sa gauche, peuplaient l'espace de leurs mouvements. Mais dans la séquence de photos prises en rafale, on voyait qu'entre deux photos, c'est-à-dire en moins d'une seconde, 2 poissons avaient été proprement vidés. J'étudiai plusieurs autres photos : à chaque fois, la pile de poissons entiers diminuait, les poissons découpés et vidés devenaient plus nombreux, et aucune des mains étrangères qui flottait aux alentours de la tête de l'homme ne pouvait être responsable de cette rapidité : les angles, les attitudes ne correspondaient pas. C'était l'homme immobile, parfaitement au centre de cet espace réduit, qui avait accompli ce prodige, sans que l'appareil n'ait réussi, ne serait-ce qu'une seule fois, à imprimer sur sa cellule le geste qui avait pourtant dû avoir lieu. Et ces gestes invisibles contribuaient, à la fin de la matinée, à l'équivalent de la productivité de trois écorcheurs chevronnés.






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La nouvelle, dans l'ordre, est là : 1/5 2/5 3/5 4/5 5/5.

dimanche 17 février 2008

Mini-novela - Icthyologie printanière

Je vis dans une ville enfumée. Le soleil y pénètre peu, et l'on y travaille beaucoup. Chaque matin, le métro emporte et dessert des employés déterrés et des chômeurs sans but. On ne lève pas les yeux. À quoi cela servirait-il de croiser les yeux d'un fou, ou d'un esclave ? Il suffit de se ménager son petit espace, à distance moyenne de chacun, le corps sait faire tout seul ce travail d'ajustement sans que l'on n'aie besoin de calculer, mesurer, jauger.
Dans cet océan de dos, de pieds, et de visages flous, ce matin, j'ai regardé quelqu'un. Il marchait dans un couloir du métro, et nous étions cent mille comme lui, à arpenter méthodiquement des couloirs sans fin, fourmis souterraines privées de reine. Tout en marchant, cet anonyme enleva son petit sac à dos et le prit à la main, découvrant par cette occasion tout le dos de sa veste sombre, au milieu de laquelle se trouvait une tache de couleurs.
Il avait un poisson d'avril scotché entre les omoplates, un petit poisson découpé dans je ne sais quelle réclame. J'hésitai, mais finalement, je ne lui signalai pas le poisson et je continuai mon chemin derrière lui, chacun de nos pas scellait une seconde de plus à l'horloge de nos vies. L'essence du poisson d'avril, c'est le non-dit. Le porteur ne doit pas savoir depuis quand il se promène étiqueté, l'observateur ne doit pas décider quand s'arrêtera le jeu.
Je ne dérogeai pas aux règles de cette ville : je poursuivis mon chemin, sans toutefois dépasser mon poisson-pilote, qui avait remis son sac à dos, masquant ainsi son poisson. Et quand il monta s'asseoir dans une rame de métro, je m'installai non loin de lui. Il posa son sac entre ses genoux, j'imaginai le poisson apparaissant et disparaissant comme un poisson-volant dans les vagues.
Quelques stations plus tard, il se leva, et j'eus le temps d'entrevoir la tache colorée avant qu'il ne plaque à nouveau le sac sur son dos en sortant du wagon. Tel un fil de pêche tendu à l'extrême, mon regard suivit ce marinier jusqu'à ce qu'il tourne au coin d'un couloir, et disparaisse dans un banc de voyageurs des profondeurs. La porte du wagon se referma brusquement, cassant brutalement ma ligne, et je perdis ce poisson à jamais.

jeudi 6 septembre 2007

Novela - Transluxion

Je voudrais parler d'Enzo Korzyb. Il a tellement défrayé les tabloïds qu'on peut se demander ce qu'il y a encore à en dire. Probablement rien. Mais sous l'abondance d'information, la vérité disparaît souvent. C'est comme un prisme optique : vu de côté, il ne fait apparaître qu'une tranche d'un gris mat, sans épaisseur. Certains de nos contemporains fonctionnent ainsi : ils ne peuvent voir que la tranche d'une personne, comme la tranche d'un livre. Untel sera catalogué comme rêveur, et malgré les années qui passent, ou nonobstant son insertion réussie dans la société, il restera "le rêveur". Car, de même qu'il y a de moins en moins de personnes qui lisent des livres, de même, de plus en plus de personnes lisent les tranches. Et si "le rêveur" commet l'erreur de vouloir affirmer une seconde dimension, c'est-à-dire outrepasser son rôle unidimensionnel de tranche, la société se chargera vite de l'émonder, de raboter ce relief inopportun. Après tout, comment ranger une tranche dans la grande bibliothèque, si elle se met à avoir la fantaisie de changer de forme ? Korzyb aurait aimé être comparé à un prisme, lui qui aimait tant les jeux de lumière, les irisations, et qui aurait rêvé de voir une aurore boréale en vrai. Vous vous étonnez ? Cela ne correspond pas à l'homme des tabloïds ? Ah oui, j'oubliais, Korzyb n'était qu'une tranche, et sur la tranche, on lisait "Scientifique génial (et donc torturé, évidemment) qui a découvert la transluxion". Inutile de lire le livre, le titre sur la tranche est censé vous avoir repu. Mais pour ceux et celles qui daigneraient déplacer un peu leur angle de vue, le prisme peut offrir quelques couleurs diffractées. Je ne vous propose pas l'effort épuisant de lire le livre Enzo Korzyb, je sais que vous n'y êtes pas préparés. Je veux juste rendre compte de quelques notes que j'ai prises dans la marge du livre de sa vie.

Chapitre 1. L'isolé.
Tout est connu de lui, sauf l'essentiel. On l'étiquette comme Polonais, orphelin, né à la fin du XXème siècle, jeune chercheur, boursier laborieux. La vérité n'est pas loin, il suffirait, pour une fois, de le traiter comme un être humain. Korzyb n'a jamais eu de famille, probablement pas d'amis, et moi qui ai été son directeur de laboratoire pendant sa thèse - et je crois, un proche au cours des années qui ont suivi - je ne saurais l'aimer. Il n'était pas de notre monde, et personne n'a jamais été du sien, à part Celia. On a beaucoup glosé sur le pauvre étudiant polonais qui est arrivé, déraciné, dans notre pays pour y poursuivre ses études. Mais on ne peut pas déraciner ce qui n'a aucune attache. Korzyb n'a jamais eu de compatriote, car sa patrie, s'il en avait une, était un pays imaginaire dont il était à la fois le roi et le plus humble vagabond, en un mot, le seul citoyen.

Chapitre 2. La lumière.
A la racine des grandes découvertes, il y a toujours des choses simples. Derrière une formule abstraite, un concept, se cache toujours une première intuition, un désir. Vous voulez aller au-delà de la tranche d'un chercheur ? Demandez-vous ce qui l'a attiré dans son sujet. Car on ne choisit pas par hasard de travailler sur les corpuscules, ou la sociologie des tribus, ou encore l'excitabilité des arthropodes. La plupart d'entre vous en sont restés au titre sur la tranche de la thèse de Korzyb, en croyant sincèrement que quelqu'un dans le monde pouvait s'intéresser aux "mécanismes ondulatoires et chroniques des photons". La vérité est que Korzyb était fasciné par la lumière, qui représentait pour lui la perfection en terme de couleur (toutes les couleurs réunies en une seule, aveuglante) et de vitesse (la référence absolue de notre monde et de son échelle de temps). Toute sa vie, Korzyb a recherché la lumière, et ce qu'il y avait derrière.

Chapitre 3. Spéculations scientifiques.
Les résultats des recherches d'Enzo Korzyb lui ont valu le prix Nobel de physique à titre posthume, ils sont donc connus de tous, et ils ont fondé notre société actuelle. Je me borne donc à résumer les grandes étapes de sa démarche. Mais pour cela, il faut d'abord se replacer dans le contexte pré-Korzyb, que nous avons trop vite oublié, tant notre monde a été modifié en profondeur par ces découvertes. Autrefois, toute référence au Temps était fondée sur la vitesse de la lumière, qui non seulement était une constante, mais aussi réputée être une barrière infranchissable. Selon le paradigme de l'époque, un vaisseau spatial qui atteindrait la vitesse de la lumière verrait le temps s'arrêter totalement. Je me souviens ainsi, dans mon encyclopédie d'enfant, de l'illustration d'un voyageur spatial chevauchant un rayon de soleil, et regardant la trotteuse de sa montre, définitivement figée sur le cadran. Korzyb se refusait à penser à la lumière comme à un phénomène électromagnétique fixé de toute éternité, il y voyait des variations. Et qui dit variable, dit transformable. Si la lumière était un livre, le mérite de Korzyb aura été d'en changer le nombre de pages. Il a commencé par accélérer les particules de lumière, là où tous les autres chercheurs se demandaient comment ralentir les photons pour pouvoir mieux les observer. J'en ai retiré une idée : la meilleure manière d'observer un animal sauvage, ce n'est pas de le domestiquer, mais de le remettre en liberté. Il en va de même pour tous les concepts. Enzo a non seulement remis les photons en liberté, mais en leur donnant un supplément de vitesse. C'est lui qui a fixé l'étalon lumière : la vitesse standard de la lumière étant de 300 000 km par seconde, cela correspondait, selon lui, à 1 Lux. En six mois de travail sur des accélérateurs de particules, Korzyb arrivait à des vitesses de 3 Lux, soit presque 1 million de kilomètres à la seconde. La lumière s'enfuyait toujours plus vite, mais Korzyb s'entêtait à la poursuivre.

Chapitre 4. Spéculations temporelles.
Ce passage des travaux de Korzyb est celui qui est le plus ardu à comprendre, mais peu importe d'en saisir la subtilité, il suffit d'en comprendre les fondements. En accélérant la lumière, Korzyb avait changé notre référentiel de temps, tandis que les distances restaient les mêmes. Par exemple, un photon à Lux 1 parcourait 900 000 km en 3 secondes, tandis qu'un photon à Lux 3 parcourait cette même distance en 1 seconde. Mais il pouvait s'agir du même photon. En d'autres termes, la vitesse de la lumière était variable, mais le temps aussi : pour un photon donné, une seconde valait trois secondes. Korzyb a prouvé que l'illustration de mon enfance était vraie : un spationaute voyageant à la vitesse de Lux 1 verrait la trotteuse de sa montre s'arrêter. Mais il est allé plus loin, et il a démontré qu'un spationaute voyageant à une vitesse supérieure verrait la trotteuse de sa montre se mettre à reculer. A Lux 2, une seconde de voyage fait reculer dans le temps de 2 secondes. Une année de voyage nous ramène deux ans en arrière. Korzyb avait inventé le principe du voyage dans le temps.

Chapitre 5. Spéculations commerciales.
De grands groupes de télécommunication finançaient notre laboratoire depuis des années. Les recherches de Korzyb les intéressaient particulièrement, car tout ce qui augmentait la rapidité de transmission des signaux les intéressait. Puis vinrent les fabricants de fibres optiques, les concepteurs de circuits imprimés... et l'industrie aérospatiale. Etant donné que Korzyb n'avait rien à gagner (si je dois m'exprimer en termes journalistiques, il méprisait l'argent), il imposa ses conditions, et tous les groupes s'y plièrent : mettre en commun leurs bases de connaissances, sans limitation aucune, pour faire progresser la recherche. C'est ce que l'on a appelé Le Club des Neurones. Korzyb n'était pas le scientifique naïf qu'on a présenté : il était extrêmement lucide, et cynique, sur les opportunités commerciales qu'il offrait ainsi à ces grands groupes. Mais pour lui, rien ne valait l'accélération des connaissances. Un jour que nous parlions en privé, il me fit cette remarque "Pour aller jusqu'à Lux 5, il faudra qu'ils déboursent Milliard 5". Tous les moyens sont bons, pour le vrai croyant. En deux ans, nous disposions d'un prototype d'engin spatial atteignant Lux 1,1. Encore une année, et le mur de Lux 2 était franchi. Il allait s'écouler dix ans avant que les premiers engins "grand public" voient le jour, mais entre temps, les voyages spatiaux avaient décollé. On ne parlait plus de translation (dans l'espace), chacun, pour une somme comparativement modique, pouvait désormais s'offrir une transluxion (dans le temps).

Chapitre 6. Spéculations financières.
Dans l'histoire humaine, les premières applications des inventions ont toujours été, soit militaires, soit intéressées. Les voyages transluxiens n'y ont pas fait exception. Les premières déviances ont été discrètes, et le phénomène n'a été identifié que tardivement. Entre temps, des centaines de milliers de personnes s'étaient enrichies. Les terrains de jeu de ces aventuriers étaient les marchés financiers. Il suffisait d'analyser comment les cours boursiers avaient évolué sur l'année passée, puis de faire un discret voyage dans le temps pour prendre une position favorable. Evidemment, la prime allait aux plus riches : pour revenir une année en arrière, un voyage à Lux 2 prenait 6 mois, un voyage à Lux 1,1 (moins coûteux) prenait presque une année. Divers scandales financiers démontrèrent que les dirigeants des plus grands groupes avaient profité de leur position pour "emprunter" les prototypes qui étaient encore en phase de développement, le temps d'une excursion de quelques semaines en arrière. Comme souvent, la réponse des gouvernements fut lente et inefficace. Mais les marchés se régulaient eux-mêmes : les prix des voyages à Lux 2 augmentèrent, les voyages à Lux 3, déjà onéreux, devinrent inaccessibles, tandis que les Lux 1,1 voyaient leurs prix dégringoler avec l'arrivée de compagnies low cost. Il devenait de plus en plus difficile de spéculer en arrière : un investisseur qui arrivait à - 6 mois avait de grandes chances d'avoir été devancé... ou alors il rencontrait des dizaines d'investisseurs débarquant du même vol. Il n'y avait plus d'argent facile : les vols standard (- 1, - 3, - 6 mois) étaient saturés, et les vols sur mesure (- 1,17 mois) coûtaient cher. Les gains potentiels étaient faibles, et ne couvraient plus les coûts de transaction. L'époque de la spéculation effrénée était terminée.

Chapitre 7. Régulations.
J'inclus ce chapitre, juste pour montrer un aspect paradoxal, et probablement inconnu, de Korzyb. Autant il ne reconnaissait aucun intérêt aux individus en tant que tels, autant il avait foi dans la masse. Selon ses propres termes "ils ont probablement un neurone chacun, mais s'il y en a un million, ça fait un million de neurones". Il n'y a peut-être qu'une reine dans une fourmilière, mais c'est la masse des ouvrières qui assure la survie du groupe. Korzyb a été la reine de son temps, quelques princes aventureux ont pu profiter du système, mais la masse des individus a annulé toute opportunité de gain. Puis sont venus quelques roitelets, chacun avec une petite idée, et la masse de ces idées a donné un système à nouveau régulé. L'idée régulatrice la plus amusante a probablement été la création du Marché Passé, qui était le double, symétrique, du marché à terme. Désormais, il n'y avait plus besoin de voyager en transluxion pour aller prendre des positions dans le passé : il suffisait de passer une transaction sur le Marché Passé. On achetait dans le passé pour revendre aujourd'hui, ce qui annulait les gains de ceux qui voyageaient dans le passé, aussi le Marché Passé a très vite été renommé pour sa très faible volatilité.
Korzyb s'amusait de tout cela, sans y prendre part, il s'émerveillait de l'intelligence collective sur des motifs aussi futiles. A propos du Marché Passé, il a eu ce genre de phrase : "On dirait que j'aurais acheté dans le passé, et que j'aurais eu espéré gagner dans le futur antérieur, avant que les autres n'auraient eu racheté. Mais j'ai été mouru avant."

Chapitre 8. Disparition.
Korzyb, le solitaire, l'homme de toutes les frasques (copieusement organisées par les journaux) a disparu il y a maintenant 2 mois. J'ai constaté que les journaux couvrent de moins en moins cet événement, avantageusement remplacé par les nouvelles émissions télévisées ou le lancement d'une startup révolutionnaire. Je n'ai jamais été à l'aise devant les micros, je me réjouis donc de cette déshérence dans laquelle je suis laissé. Pourtant, j'aurais un scoop. Je sais, non pas où est Korzyb, mais pourquoi il est parti. J'utilise à bon escient le terme "parti", car je n'ai pas été abusé par son corps, privé de vie, retrouvé dans son appartement modeste. Je sais où il allait, car il me l'a dit. Mais il faut, pour expliquer cela, repartir dans le passé.

Chapitre 9. Illumination.
Korzyb n'a pas été toujours solitaire. Je ne veux pas parler de ses multiples liaisons, utilisées pour alimenter le tirage de la presse à scandales, alors même que je sais que Korzyb a toujours été solitaire. Croyez-en mon expérience, un directeur de labo passe plus de temps avec ses chercheurs qu'avec sa femme. Korzyb pouvait être exubérant, voire charmant, mais il a toujours été seul. Cette solitude, c'était en même temps une armure et une prison, dont les murs tombaient pour un moment, à la faveur d'une soirée arrosée, mais je le voyais, il n'était pas avec nous, il jouait juste un rôle d'animal social, parce qu'il le voulait bien. C'est lors d'une de ces soirées qu'il m'a parlé de Celia.
Celia a été une de ses groupies, une fille qui lisait les journaux grand public, et qui rêvait de rencontrer le jeune génie de la physique, celui qu'on voyait dans des cocktails avec la cravate de travers et les yeux au loin. J'ai dû rencontrer Celia, sans la remarquer, dans la foule. Il y avait toujours dix jeunes filles (et trente jeunes chercheurs) à la porte de notre labo, et je dois avouer que les jeunes filles ont trouvé plus souvent du succès dans mon labo que les jeunes chercheurs. Mais Korzyb était inexpugnable. Jeune homme ou jeune fille, il écoutait tous et toutes, pendant quelques minutes ou plusieurs heures, mais aucun ne trouvait grâce à ses yeux. Je pense aujourd'hui qu'il aurait aimé rencontré un autre Korzyb, mais comment cela peut-il arriver ? Puis est venue Celia. Je ne me souviens pas d'elle, je ne l'ai jamais remarquée aux côtés de Korzyb, mais un soir, il m'a avoué sa passion. Lui, le génie, l'homme de la lumière, le maître du temps, était allumé par une jeunette qui ne comprenait même pas ses théories. Elle aimait faire la fête, et il la suivait comme un gamin, poursuivi par des photographes avides de sensations.
Les travaux de recherche se poursuivaient, le Club des Neurones fonctionnait selon tous les critères apparents de l'honnêteté intellectuelle, mais Korzyb passait ses nuit dans des night clubs, à entretenir une troupe de fêtards qui lui étaient étrangers et familiers en même temps.
Puis, je retrouvai un matin Korzyb dans mon bureau, le corps glacé, livide, prostré. Celia était morte dans la nuit, sous les lumières d'une boite de nuit à la mode, victime d'un mélange de substances qu'elle avait ingurgité de son plein gré, un petit cocktail de fêtard comme elle en prenait tous les soirs, mais qui avait été fatal ce soir-là. J'ai cru que c'était une passade, j'ai pensé qu'il avait eu un choc en étant présent à côté de cette inconnue mourante, je l'ai pris pour un enfant qu'il fallait consoler. Pour un temps, le temps m'a donné raison. Korzyb s'est repris, il s'est investi dans ses recherches avec une intensité renouvelée, et j'étais content de voir qu'il délaissait ses anciennes connaissances nocturnes pour se consacrer à nouveau corps et âme à son travail. C'est à cette période que nous avons sorti le prototype de Lux 1,1. Les industriels se félicitaient, tandis que Korzyb et moi étions déjà en train de nous pencher sur Lux 2 et Lux 3.

Chapitre 10. Accumulation.
Korzyb a disparu il y a deux mois, laissant une enveloppe corporelle exsangue, des piles de notes manuscrites, et un mystère insondable. L'autopsie n'a révélé aucune trace de violence, aucune substance chimique toxique, et j'aurais été surpris s'il en avait été autrement. Je peux maintenant révéler où il est allé.
Korzyb n'aimait pas l'argent, mais il en comprenait le pouvoir. Durant toutes ces années, il n'est pas resté l'inventeur désintéressé qu'on a voulu vendre au grand public : à chaque contrat, il exigeait sa part. Et ses colères étaient sans égales, pour obtenir ce qu'il voulait. Il m'avait confié un jour "Je vaux ce que je vends. Si je me donne gratuitement, je ne vaux plus rien". Je suis probablement le seul à comprendre que l'argent que Korzyb exigeait, c'était une manière d'obtenir de l'amour. Et je ne crois pas me tromper en disant qu'il n'a jamais obtenu ce qu'il voulait. Excepté à la toute fin de sa vie.

Chapitre 11. Transluxion.
Korzyb n'a jamais voulu profiter de l'argent qu'il gagnait. Cet argent, c'était une preuve d'amour, cela n'était pas destiné à la consommation. Il le laissait sur un compte, juste pour en sentir la présence distante, symbolique, amassée. Puis Celia est morte. Alors Korzyb a commencé à investir. Pas seulement son propre argent, mais aussi celui des sociétés partenaires du Club des Neurones. A chaque fois que Korzyb parlait, les compagnies signaient un chèque supplémentaire. Il leur promettait des voyages aux confins du cosmos, et elles achetaient ce rêve. Puis il investissait l'argent, sagement, rationnellement, dans son projet secret. Je le dis sans honte : nous avions plusieurs années d'avance, et à chaque point d'avancement, nous fournissions de nouveaux résultats scientifiques. Tout le monde était content.
Puis, il y a quelques mois, Korzyb m'a annoncé qu'il était prêt. Il avait mené à bien la réalisation du prototype Lux 10. Tout son argent - et, à ma grande honte, tout l'argent des sponsors - avait été consacré à ce projet, qui ne verrait jamais le jour. Je fus le seul, un dimanche soir, dans la solitude du labo, à voir Korzyb monter dans ce vaisseau, pour un trajet dont je savais qu'il ne reviendrait pas.

Chapitre 12. Annonciation.
Le calcul de Korzyb était simple. Il a utilisé toute sa fortune, et sacrifié sa vie pour retourner dans son passé, au seul moment digne d'intérêt selon lui : sa rencontre avec Celia. Il a développé un prototype ultime, qui lui permette de revivre ces quelques mois en sa compagnie. A l'heure où je parle, Korzyb est déjà présent dans notre passé, il vit instantanément, et éternellement, aux côtés de Celia. Je retranscris, pour mémoire, notre dernière conversation, ce fameux dimanche soir où il nous a quittés :

- Mais vers quoi veux-tu partir ?
- Vers les uniques moments de bonheur de ma vie.
- Sais-tu ce que tu abandonnes ?
- Oui (il sourit) et ça n'en vaut pas la peine.
- Mais tes découvertes...
- Je vous les laisse.
- Et tes futures découvertes ?
- Appartiennent au passé.
- Tu es fou, Korzyb, tu ne te rends pas compte.
- Oui, c'est possible. Il faut que j'y aille, maintenant. Le temps n'aime pas qu'on le fasse attendre.
- Attends ! Qu'est-ce que je vais dire aux journalistes, comment je vais expliquer ton départ ?
- Dites-leur qu'il y a quantité de domaines de la recherche qui mériteraient d'être explorés. Les mécanismes du coeur. La mémoire. Le temps des souvenirs passés. L'attachement. La perception de la présence. Cette histoire ne fait que commencer.

Il me fit un dernier signe de la main, sourit, et enclencha le réacteur de départ.






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jeudi 7 décembre 2006

Novela - Faria [2 / 2]

[...] Le changement advint d’une manière que je n’avais pas anticipée. Aucune pierre ne bougea, aucun bruit ne m’alerta, la nuit était avancée, et seul le lancinant bruit des vagues m’accompagnait. Le changement vint de moi. J’étais allongé sur le sol froid, observant, monomaniaque, mes papiers, quand je me sentis fondre. Ma peau, mes jambes, mon torse, essayaient tout-à-coup de répondre à l’appel du sol, je m’enfonçais dans la terre battue, m’amalgamant peu à peu à la terre, comme si je passais une porte. Je voyais mes papiers se fondre de même, être peu à peu recouverts d’une couche de poussière, puis de sable, enfin de terre solide, disparaître ainsi à mes yeux, tandis que mes mains et mes membres prenaient la teinte d’une composition de Rodin. Quand je fus enfoncé de moitié, quand l’appel froid atteignit mon cœur, j’eus un sursaut de conscience, un bond de carpe, et me retrouvai, le corps baigné de sueur, sur le sol de ma cellule. Je régulai doucement les battements fous de mon cœur, inspirai longuement, puis je me suspendis aux barreaux de la fenêtre. Quand le soleil se leva, quelques heures plus tard, je vis des traces blanches, dérisoires feuilles de papier, flotter le long des rochers de la forteresse, puis être emportées peu à peu vers le large.
De ce jour, je résolus de m’évader.


Je m’y entraînais chaque soir. Je m’allongeais sur le sol, dans la prière et la méditation, et j’essayais de ne pas combattre la houle tellurique qui allait m’emporter. Je ne réussissais jamais. A tout moment, une révulsion, un sursaut, me ramenaient au monde des vivants. Je ne pouvais me résoudre à m’enfoncer, cœur, ongles, poumons, dans la terre, sans promesse de ressusciter. J’essayai la respiration profonde, la projection d’images, la transubstantiation philosophique, je rebâtis une à une les cités perdues de l’or, j’alternai calcul différentiel et herméneutique, j’en vins même à tracer des pentacles de magie blanche sur les murs de ma cellule : cette porte m’était refusée, ou plutôt, je la refusais.
Une nuit, couché sur le sol froid, alternant entre la surface et les tréfonds, aspirant à descendre, et redoutant l’enterrement, je fis un rêve. J’étais au milieu des quatre entités, l’air, le feu, la terre, l’eau, et je bougeais, je courais, je dansais, tandis que la terre restait froide, le feu immobile, l’eau glacée, et l’air sans mouvement. Au bout d’un moment, conscient de mon échec, je m’assis, et englobai les quatre éléments. Peu à peu, ils vinrent à moi. D’abord la terre, vague de terreau, m’enveloppa de sa gangue ; puis vint le feu, des profondeurs, qui noircit jusqu’à mes os ; j’aspirai à la fraîcheur, au soulagement, et le vent vint souffler, attisant la combustion, l’activant, et la dissipant finalement, alors que je n’étais plus que poussière ; vint alors l’eau, qui rassembla mes poussières en argile, me modela, me fit revenir à la mer originelle. Dans mon rêve, je devins successivement larve, alevin, poisson, amphibie, mammifère, pré-adamique, puis j’émergeai. Celui que j’étais alors regarda celui qui rêvait, du fond de sa cellule, et me dit : « Viens ».
Le lendemain, je nouai une alliance avec mes héros. Je ne pouvais m’en sortir seul, je contractai donc un pacte avec eux, j’acceptais de ne plus être moi-même, d’abandonner ce que je croyais être ma personnalité, j’écoutai uniquement l’appel de la mer.
Vint la nuit. Je m’étendis sur le sol, plus ascétique que jamais, et je méditai. J’appelais à moi Antée, qui tirait ses forces de sa mère la Terre, et qu’Hercule n’avait pu défaire qu’en l’arrachant au sol. Je me sentis fondre, et acceptai le voyage que m’offrait le demi-dieu. Je vis passer une grille d’atomes, qui me déchira les entrailles, puis une seconde, le temps s’accéléra, et je fus dans la terre. J’étais Antée, et je descendais toujours plus profond dans la matrice originelle. La température montait, la sueur glissait le long de mon corps et je descendais, rigide, fuselé, comme un faisceau d’ivoire dans les profondeurs accueillantes. Mes yeux n’existaient plus, mais je sentis, je vis, la lumière insoutenable, le puits de fournaise vers lequel je plongeai. J’appelai Promothée, la version humaine de Loki, et lui demandai son aide. Nous comparâmes nos châtiments, et je le persuadai de m’aider. Il s’avança sur un tapis de braises, me faisant signe de le suivre, et je marchai, pieds nus, entre deux coulées de lave qui s’écartaient à notre passage. Le vent se leva, faisant rougeoyer mon enfer, et des brandons enflammés vinrent me frapper le corps. Je continuai à avancer, seul, la peau noircie, tandis que la chevelure rousse de Prométhée disparaissait loin devant moi. Le vent me glaça, je brûlai, puis devins morceau de charbon, pierre, minéral.
Mes membres se séparèrent, devinrent murs, couloirs, impasses. Mon cerveau devint solide, et je fus Labyrinthe. Mes pensées étaient piégées, perdues, mais je savais qu’il existait une voie, non pas la voie conventionnelle, qui consiste à marcher en cherchant la sortie, mais une voie latérale, une voie qui exige du génie. J’appelai Icare. Il me montra comment une fourmi, qui vit en deux dimensions, peut échapper à la fatalité si elle conçoit une troisième dimension. Avec les yeux d’Icare, je vis que le Labyrinthe n’était pas une succession de couloirs, mais un ensemble de motifs géométriques, un mandala, et que la vraie harmonie était de considérer le Labyrinthe dans son ensemble. Icare s’éleva, et je le suivis. Je vis des murs, des avenues, des gens perdus dans leur vie, courant après des illusions, je vis des cités imbriquées, des ambitions, des rêves. Je vis surtout beaucoup d’idéalistes, forcenés, qui passaient leur vie à chercher la Porte ultime, usant leurs semelles, leurs illusions, leurs âmes. Je volais au-dessus d’eux, et ils ne me voyaient pas.
Eaux foetalesIcare volait devant moi, il s’éloignait, j’avais le soleil dans les yeux, je ne le vis pas disparaître. Au dessous de moi, des flots, à perte de vue. Et la citadelle, petite, une scorie sur l’océan. J’appelai Calypso. Elle apparut, impérieuse, carnassière, à jamais inconsolable. « Pourquoi t’aiderais-je ? » demanda-t-elle. « Parce que tu ne peux supporter d’emprisonner quiconque », répondis-je. A ces mots, son regard vira au vert profond, et je plongeai comme une pierre.
Le choc avec l’océan fut une déflagration qui m’éparpilla. Je me retrouvai au fond, couvert d’algues et de coquillages, plus maritime qu’humain. Les poumons me brûlaient, je voyais le soleil, là-haut, à travers mes yeux brûlés de sel. Je donnai un coup de talon sur le sable, et tout mon corps ne fut plus qu’une gigantesque courbature. J’arrivai gauchement à la surface, aspirai l’air comme un veau, pataugeai comme un chien. Le ressac chantait la chanson que j’avais entendue pendant des années, mais le courant me poussait au large.
Couché sur le dos, flottant entre deux eaux, je vis ma petite fenêtre et un homme barbu, suspendu aux barreaux, qui me contemplait sans me voir. Je lui fis un signe triomphant, et il disparut.

Deux jours plus tard, un bateau de pêche me recueillit et me ramena à terre. J’ai consigné ces écrits depuis lors, et demain, je les jetterai dans l’océan, pour qu’ils aillent rejoindre mes précédents papiers, ceux qui m’ont montré le chemin de la liberté.







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mercredi 6 décembre 2006

Novela - Faria [1 / 2]

Mon cachot s’étend sur trois mètres de longueur, pour deux mètres de largeur. J’y ai été emprisonné il y a trop longtemps, pour une peine oubliée. Je me souviens de mon entrée dans cette prison : des cellules à flanc de rocher, affleurant la mer, une forte odeur saline, et le fracas incessant des vagues. Peut-être à cause de ce mouvement perpétuel des éléments, peut-être à cause de l’injustice de ma condition, je décidai de me battre : je marchais dans ma cellule, je ne restais pas en place. Je pris l’habitude de me hisser aux barreaux de ma fenêtre, à deux mètres du sol, et de là, je contemplais les flots perdus dans le brouillard, indéfiniment. Avec le temps, j’y restais des heures, des jours, en contemplation, comme les moines psychistes de Chandernagor.

The Wall

Ma première erreur fut de me sentir prisonnier. Pendant des mois, j’acceptai mon sort, sans le remettre en cause, me bornant à arpenter ma cellule comme un jaguar. Mais un jour, probablement à cause de l’isolement de ma condition, je frappai violemment la porte, hurlant pour obtenir des livres, et du papier pour écrire. Mon mouvement de folie porta ses fruits : dès le lendemain, je fus approvisionné en feuilles de papier, et je pus bénéficier de quelques livres, il est vrai fort arides. Je me souviens de ce soir où, allongé sur ma couche, je consignai fiévreusement les vicissitudes de ma captivité, dans l’espoir, un peu vain, qu’on me lirait un jour. Mais l’écriture me délassait, et mes peines s’entrelaçaient dans les lignes que je traçais. Epuisé par cet effort, je laissai tomber mes feuillets et sombrai dans un sommeil profond.

Le lendemain, je m’éveillai, reposé comme je ne l’avais guère été depuis des années. Je cherchai mon journal, et ne le trouvai pas au pied de mon lit. Je fis le tour de ma cellule : sans conteste, on m’avait volé mes écrits. Je pensai à la censure, je pensai à l’espionnage, et me ruai vers la porte de ma geôle. Je réclamai en hurlant mes feuilles de papier. Le temps d’attente ne fut pas long : le judas coulissa, et une nouvelle provision de feuilles blanches me fut transmise. Je compris le message : on ne m’interdisait pas d’écrire, mais toute pensée subversive me serait soustraite. Je m’appliquai donc à rédiger de longues pages où ne transparaissait aucune animosité, même si un esprit subtil aurait pu déceler un ton moqueur. Pour me délasser de ma posture assise (étant donné que je n’avais pas de table, j’écrivais assis sur ma couche, le dos au mur), je me hissai aux barreaux, et contemplai l’étendue grise devant mes yeux. Quelques taches blanches, probablement des déchets, flottaient devant les rochers de la forteresse, mais un fort courant les entraîna vers le large. Je continuai à rédiger jusque tard dans la nuit, et m’endormis comme une masse. Au petit matin, je fus surpris : non seulement mes écrits avaient disparu, mais aussi la plume que j’utilisais, ainsi qu’un livre que j’avais posé à côté de mon journal. Les autres livres, posés sur une étagère en face de mon lit, n’avaient pas été touchés. Je décidai de rester vigilant : je couvris quelques feuillets de pensées sans intérêt, et les laissai en évidence sur le sol, tandis que je feignais un sommeil profond. La nuit s’écoula sans que je dorme. Au petit matin, satisfait de ma veille, je me penchai pour récupérer mon bien : les papiers avaient disparu dans la nuit, alors que j’aurais juré qu’aucun être n’avait pénétré cet espace. J’arpentai la cellule, à l’affût de toute cachette, trappe, fente qui eût pu laisser passer quelqu’un, ne serait-ce qu’une main, sous mon lit, sans que je réagisse. Je ne trouvai rien, malgré ma vigilance et le temps que j’y passai (de toute mes possessions, le temps était le bien dont j’étais le plus riche). Je décidai de découvrir ce mystère, et dans ce but, je me couchai sur le sol, observant fixement les quelques papiers que j’avais laissés traîner. Je vis le soleil se coucher, ses rayons imprimant de nouveaux barreaux sur le mur de ma cellule. L’obscurité vint. Je respirais lentement, comme un homme endormi, mais j’étais en état de réceptivité totale.

Le changement advint d’une manière que je n’avais pas anticipée. Aucune pierre ne bougea, aucun bruit ne m’alerta, la nuit était avancée, et seul le lancinant bruit des vagues m’accompagnait. Le changement vint de moi. J’étais allongé sur le sol froid, observant, monomaniaque, mes papiers, quand je me sentis fondre. Ma peau, mes jambes, mon torse, essayaient tout-à-coup de répondre à l’appel du sol, je m’enfonçais dans la terre battue, m’amalgamant peu à peu à la terre, comme si je passais une porte. Je voyais mes papiers se fondre de même, être peu à peu recouverts d’une couche de poussière, puis de sable, enfin de terre solide, disparaître ainsi à mes yeux, tandis que mes mains et mes membres prenaient la teinte d’une composition de Rodin. Quand je fus enfoncé de moitié, quand l’appel froid atteignit mon cœur, j’eus un sursaut de conscience, un bond de carpe, et me retrouvai, le corps baigné de sueur, sur le sol de ma cellule. Je régulai doucement les battements fous de mon cœur, inspirai longuement, puis je me suspendis aux barreaux de la fenêtre. Quand le soleil se leva, quelques heures plus tard, je vis des traces blanches, dérisoires feuilles de papier, flotter le long des rochers de la forteresse, puis être emportées peu à peu vers le large.

De ce jour, je résolus de m’évader.

à suivre...

jeudi 5 octobre 2006

Novela - La stratégie du champignon

Il y a quelques années, je commençai à travailler au siège d’une grande banque française. Fraîchement diplômé de mon école de commerce, j’appliquais un métier dont j'étais censé avoir vu les bases théoriques, je compulsais des dossiers, rédigeais des rapports, bref, je m’adaptais à une existence qui était, somme toute, prévue depuis ma naissance. Cet emploi commençait par un tour des différents services de la banque, dans lesquels je devais travailler quelques semaines, avant de rejoindre mon poste définitif. C’est ainsi que je passai un mois au département Petites et moyennes entreprises.

J’étais arrivé en phase de transition : mon chef de service quittait son poste, il en était désormais à classer ses dossiers, et, même s’il était encore présent de temps en temps, il nous avait déjà tous classés dans son passé, nous étions des (mauvais ?) souvenirs dont il avait pris son parti, voire fait son deuil. Comme cela arrive souvent dans les entreprises, la transition ne se fit pas par ajustement parfait. L’ancien chef de service quitta son siège, son bureau, et ses dossiers, mais il s’écoula un laps de temps administratif avant que le nouveau apparût. Il arriva enfin, au moment où nous nous étions tous habitués à vivre sans tutelle. Il s’appelait Pierre Pilani. Les premiers jours, les premières semaines d’une prise de fonction sont souvent l’occasion de remettre les compteurs à zéro : on s’observe, on se jauge, et comme l’on fait avec un cheval pour la première fois, on sait que c’est dans les premiers instants qu’on impose sa marque. Dès ces premiers instants, je n’ai pas aimé Pierre Pilani. L’ancien chef était respecté, car il puisait sa compétence dans un puits semblait-il sans fond d’anecdotes, de souvenirs, de pratiques. Il connaissait les ombres derrière les ombres, savait ce qu’il fallait lire entre les lignes, savait même lire quand il n’y avait pas de lignes, bref, il appartenait depuis si longtemps à La Maison que la maison lui appartenait.

Pierre Pilani, lui, ne tirait sa légitimité que de son titre, à peine peint sur la porte, et qu'il portait déjà comme d'autres arborent une tache rouge au revers de leur veste. Nous savions qu’il avait des choses à apprendre, il feignait de l’ignorer. Je le classai très rapidement dans la catégorie des « petits messieurs » : sans brillant, sans intelligence, mais d’autant plus exigeant, avec parfois cette méchanceté mesquine de ceux qui se sentent d’un niveau hiérarchique supérieur. Nous nous sentions sous ses ordres, mais il n’était pas notre chef. Mon opinion acheva de se former le jour où je l'entendis insister lourdement sur « le choix qu'il avait dans la date ». Qu'il utilisât cette contrepèterie éculée était peut-être pardonnable, mais son attitude à cette occasion, celle d'un cancre qui ricane au dernier rang, achevait de le rendre petit à mes yeux.

A peine arrivé depuis deux semaines dans notre service, il partit en vacances. Il s'agissait de solder un reliquat pointilleusement calculé par la direction des ressources humaines, faute de quoi ces vacances seraient perdues. J'eus l'impression que, si Pilani avait refusé de solder ce compte un peu particulier, tous les plannings, ordonnancements, budgets des ressources humaines en auraient été bouleversés, voire que tout le système en aurait été bloqué. Mais Pilani n'était pas un aventurier, il tenait à son gain, il solda (la période des soldes n’offre-t-elle pas des biens au rabais ?) et partit pour une semaine. Nous reprimes donc pour quelque temps notre liberté de ton et d'attitudes, en attendant que "Pilonné" revînt.

Le jeune embauché fait toujours du zèle au début. Là où mes collègues, blanchis sous le harnais, partaient quand il fallait partir, je restais travailler encore un peu : ils ne me faisaient pas de remarque, c'était normal, ils le savaient, le jeune embauché fait toujours du zèle au début. Cela explique que j'aie été seul quand le téléphone a sonné : il était midi vingt, mes collègues étaient déjà descendus déjeuner dans le quartier, et je devais les rejoindre « dès que j'aurai terminé ce dossier ». Au bout de quelques minutes, j’entendis le téléphone de Pilani sonner. Je laissai sonner. La sonnerie s’arrêta, puis le téléphone de mon collègue Cirrus prit le relais. Visiblement, quelqu’un essayait de joindre notre service. N’ayant pas pour Cirrus les mêmes préventions que pour Pilani, je décrochai. Une dame de la direction informatique s'inquiétait d'un certain questionnaire qu'elle avait fait passer à notre chef, et que celui-ci n'avait pas renvoyé à temps, la date d'échéance étant dépassée de deux jours. Je lui appris que Pilani soldait ses vacances et qu'il serait de retour la semaine suivante. Mais il y avait urgence : cette dame me pria de voir si, par chance, ce questionnaire ne se trouverait pas dans la corbeille « départ » sur son bureau. La fouille du bureau d'un collègue diffère suivant que ce collègue est notre égal ou notre supérieur hiérarchique. Quel que soit son poste, on est certes toujours déçu : on trouve un fouillis, quelques fragments de vie souvent dérisoires, quelques mesquineries parfois. Mais autant, pour un égal, on fait preuve d'indulgence, autant juge-t-on sévèrement les faiblesses d'un supérieur, surtout si l'on ne l'apprécie pas. Le bureau de Pilani était peu ordonné, des piles de documents étaient posées sans ordre apparent, et ne seraient bougées, je le sentais, que d'ici quelques années, quand Pilani serait appelé à d'autres fonctions. Les tiroirs contenaient le lot habituel d'enveloppes, d'agrafeuses volées, et de paquets de post-it tous entamés (alors que les boites à disquettes étaient encore toutes sous cellophane).

La recherche fut rapide, exhaustive, dépassionnée : je cherchais un questionnaire et ne le trouvai pas. J'en avisai mon interlocutrice d'une voix plate. Elle me demanda (l'espoir fait vivre) de continuer à chercher et de la rappeler en cas de succès. Je m'exécutai, tout en me disant que je n'allais pas passer mon heure de déjeuner à courir après les insuffisances de Pilani, et que cinq minutes de recherche supplémentaire constitueraient un maximum syndical. Je m'avisai que cet homme, malgré le peu d'estime que je lui portais, avait peut-être eu un comportement rationnel : celui de placer le questionnaire dans son agenda, au jour de la date limite, pour ne pas l'oublier. Il ne s'y trouvait pas, constatai-je avec un ricanement. En revanche, tout à la fin de l'agenda, contre la couverture, je trouvai un petit cahier d'écolier. Je ne bondis pas sur cet objet : je cherchais un questionnaire, pas les dessins des enfants de Pilani (car je savais que l'homme s'était reproduit par deux fois). Aussi, c'est machinalement que j'ouvris ce cahier à la première page.

Je suis persuadé, encore aujourd'hui, que ce n'était pas par curiosité malsaine : la page eût-elle été blanche, ou constellée de dessins enfantins, que j'aurais abandonné là mes investigations. Mais la première page n'était pas blanche, et nul dessin ne l'ornementait. Une seule phrase était écrite, et cette phrase était un titre : "La stratégie du champignon". J'étais malgré tout extrêmement méfiant, distant : je ne suis pas de ceux qui fouillent à tout prix, et la personnalité de Pilani ne m'intéressait aucunement. Mais ce titre détonnait par rapport à l'image monolithique que je m'étais faite de l'homme. La seconde page contenait juste une citation entre guillemets, et la mention de son auteur. Je lus ces mots avec surprise : "Je ne te tiens pas. Mes mains depuis très très longtemps se sont promis de ne jamais tenir", Rainer Maria Rilke. Malgré moi, je souris intérieurement : c'était l'époque où je venais de découvrir les Lettres à un jeune poète, et cela m'amusa de penser que Pilani, cet homme dont j'avais cru cerner la personnalité, lisait en fait du Rilke, et avait visiblement écrit un recueil de poèmes intitulé "La stratégie du champignon" : j’imaginais plus assis devant un match de football à la télévision que penché sur une feuille blanche. L'anecdote était amusante, et je me gourmandai de mes jugements à l'emporte-pièce, même si mon estime pour l'homme ne changeait pas : Pilani était simplement un peu moins monolithique que je n'avais voulu le croire. Encore une fois, malgré ma méfiance, je tournai la page, probablement pour pouvoir constater qu'il n'écrivait que des vers de mirliton, et ne l'en mépriser que plus (ceux qui croient qu'ils peuvent facilement passer du rôle de spectateur passif à celui d'artiste, ceux qui, sans éprouver les scrupules de l'humilité, veulent s'essayer à l'art, ceux-là sont des veaux). Sur la page suivante commençait un texte en prose, de l'écriture serrée de Pilani : « Je voudrais parler d'un homme, Pierre P., qui m'est très familier, mais qui me devient étranger. Il était rêveur, il avait des enthousiasmes de gamin, et il est en train de devenir un bureaucrate grisâtre, avec son petit chapeau, avec sa petite auto (ce n'est que quelques années plus tard que je découvris la chanson de Jacques Brel qui était citée ici). Je voudrais comprendre, car savoir qui est vraiment ce Pierre P., c'est essayer de répondre à mes doutes. La question reste, inquiétante : est-ce que sa vie, aujourd'hui, est la Vraie Vie, et ses rêves passés ne sont que des fumées ? S'est-il menti, à lui-même et aux autres ? Est-ce cela, la maturité ? Mais alors, ces rêves, ces enthousiasmes ? »

Le style de Pilani me plut. Avec distanciation, il semblait analyser ses illusions perdues avec la passion froide qu'aurait un entomologiste à disséquer un criquet. Et pourtant, on sentait un regret, une insatisfaction : il se rendait compte, et avait essayé, par ce cahier, de rassembler les morceaux de son être. L’ensemble me fit une forte impression, dans sa terrible lucidité.

Je refermai le cahier, après avoir rapidement compulsé les pages suivantes : la même écriture serrée remplissait des pages et des pages. J'étais dans une position gênante. A tout moment quelqu'un pouvait surgir et me surprendre dans la lecture de ce journal intime qui n'était pas le mien. En attendant de discipliner mes pensées, je replaçai donc le cahier à sa place, rangeai le tout, puis retournai à mon bureau où, d'un bref appel téléphonique, j'annonçai l'insuccès de ma recherche. Rejoignant mes collègues, je déjeunai rapidement. Comme d'habitude, on brocarda "Pilonné", mais je ne me joignis pas au concert : même si l’esprit potache de mes collègues m'amusait, je n'aimais habituellement pas trop y participer. Et désormais, j'aurais eu du scrupule à poignarder un homme qui citait du Rilke.

L’après-midi se passa de façon classique. Penché sur mes dossiers, je me rendais compte pour la première fois que, derrière la prose impersonnelle des analyses, se trouvaient des hommes qui avaient écrit ces rapports et qui, peut-être, serraient un cahier d’écolier dans le tiroir supérieur droit de leur bureau. Le soir vint, et un à un, mes collègues nous quittèrent en nous disant bonsoir. J’attendis que le dernier fut parti, et que les ascenseurs aient absorbé les salariés des autres services. Puis, dans cette ville fantôme, je rejoignis le bureau de Pilani. Je pris le cahier, le dissimulai au milieu d’un dossier que j’avais emporté, et allai à la photocopieuse. En dix minutes, je disposais d’une copie intégrale du cahier. Je mis l’ensemble des copies dans une chemise cartonnée, allai remettre le cahier dans l’agenda de Pilani, et quittai enfin la banque avec la copie sous le bras. Sur le chemin vers la sortie, je croisai les équipes du ménage qui nettoyaient les lieux.

Je mis un point d’honneur à ne pas ouvrir la chemise à la va-vite, que ce soit dans le métro vespéral ou en arrivant chez moi. Je voulais que la nuit se soit déjà bien installée pour me retrouver en tête-à-tête avec Pilani. Je voulais accorder de l’attention à chaque mot. C’était la première fois – et pour l’instant, la seule fois de ma vie – que j’avais accès à un journal intime, et je n’entendais pas gâcher cette expérience. (A aucun moment je n’ai éprouvé du remords, ou n’ai eu des scrupules, à lire, puis copier ces pages qui ne m’étaient pas destinées. Peut-être est-ce mon absence de respect pour Pilani qui m’avait dédouané. Je crois plutôt que j’ai su dès le départ que cette occasion de lire la pensée d’un autre ne se renouvellerait pas de sitôt, et j’avais agi en conséquence.)

Je commençai ma lecture tard dans la soirée, à l’heure où la ville ne laisse plus filtrer qu’une rumeur lointaine. Je me rendis compte que, dans ma fébrilité de photocopie, j’avais sauté une double page au début du cahier, visiblement la fin de l’introduction que j’avais lue. Mais le sens général était néanmoins très clair, car tout de suite après cette double page manquante commençait l’essai qui avait pour titre « La stratégie du champignon ». Sous ce titre, le cahier se livrait en fait à une analyse, fine et désabusée, de la fausseté des valeurs sociales « traditionnelles » (il contestait le mariage, en citant « la non demande en mariage » de Brassens, revenait sur l’illusion d’ « avoir une situation », et plus globalement, se montrait extrêmement peu matérialiste et détaché des conventions et contraintes de notre société). J’allais de surprise en surprise. J’avais cru tomber sur un recueil de poèmes, puis un journal intime, c’était plutôt un essai, où se révélait une personnalité extrêmement sensible, éprise d’idéal, en lutte perpétuelle avec sa vie. Et même si les allusions à sa vie de famille étaient discrètes (ma famille, mes proches), on sentait un désaccord d’autant plus complet qu’il avait toujours été dissimulé.

L’essai démarrait vraiment avec une locution mentionnée dans le Littré (« On dit d’un enfant qui grandit vite, il vient comme un champignon »), dont l’auteur avait adapté la vision à nos vies entières. Il estimait que nos convenances, nos valeurs, nos schémas de pensée, sont imprimés en nous depuis la tendre enfance, et comparait le développement d’une personnalité à celui d’un champignon : « Le jeune enfant est égocentré, il reçoit sans rien donner en échange, comme un champignon parasite, qui se nourrit de l’organisme qui le porte sans offrir de contrepartie. Il ne voit pas la patience de sa mère, la tolérance de ses proches, et – par dessus tout – l’amour dont il est entouré, dans lequel il baigne. Il n’a comme seul point de référence que sa propre personnalité, résolument tenace, obstinée, orientée vers la satisfaction de ses besoins. L’enfant n’écoute pas les autres, car les autres n’existent pas, il pousse égoïstement vers la lumière, si tant est qu’il sache ce qu’est la lumière qu’il cherche. » Un parallèle, non mentionné, à peine évoqué, soulignait qu’il en était de même pour un amour encore jeune, qui vient de naître, ou un amour entre jeunes, qui n’ont pas encore l’expérience, ou les désillusions de l’amour. Un amour jeune, ou un amour de jeunes, peut facilement tomber dans le même travers parasite, où chacun n’est à l’écoute que de son propre cœur. Puis, « L’organisme continue à se développer selon ce schéma de pensée, mais le corps dont il se nourrissait (ses parents, sa cellule familiale) s’estompe. Il aspire à autre chose, prend ce qu’il croit être une indépendance alors qu’il ne fait qu’embrasser une solitude, il se greffe finalement sur la société entière, c’est-à-dire sur rien. En cela, il devient semblable au champignon saprophyte, qui se nourrit d’un corps mort. Et la plupart des adultes deviennent des saprophytes, englués dans leurs amours, leurs obligations, leurs renoncements. La meilleure prison est celle que nous nous sommes bâtie patiemment». S’ensuivait une nouvelle digression sur le mariage, perçu comme un accomplissement, un achèvement, plutôt que comme un point de départ. On peut s’interroger sur ce qu’il restait après cette étape, si définitive. Les enfants ? Mais c’était le même cercle qui recommençait, une antienne bouddhiste affirmant qu’il faut expier des vies antérieures en pratiquant le renoncement volontaire et l’aide aux autres. Et les enfants seraient à leur tour condamnés à vivre la même évolution champignonnesque.

La conclusion de l’essai offrait une note qui se voulait un peu plus optimiste : « Enfin, à l’âge de la sagesse (mais n’est-ce pas aussi l’âge des renoncements ?), on peut apprendre à vivre et à partager, comme le champignon symbiotique, qui se nourrit d’un autre organisme tout en lui offrant des minéraux, ou une protection, en contrepartie. La réelle symbiose, ce n’est pas l’équilibre parfait, où chacun reçoit autant qu’il donne : cette situation-là, ce n’est que de la comptabilité. La symbiose, c’est l’état où chacun est en équilibre, où chacun vit par l’autre et pour l’autre. Je peux vivre en symbiose avec toi, même si tu ne me consacres qu’un dixième de ton temps. Le temps restant, tu le consacres à ta famille, et moi, à ma liberté. » Encore une fois, était souligné le parallèle avec l’évolution de l’amour dans un couple, même si cette évolution était associée à l’âge des renoncements, voire la vieillesse.

Le cahier se finissait ainsi, et je compris enfin. Je feuilletai à nouveau les premières pages, m’attardai notamment sur le vide laissé par la double page manquante, qui contenait probablement la conclusion de ma mystification. Je dormis peu cette nuit-là, et me trouvai le lendemain matin tôt au bureau. Mais un collègue était déjà présent au travail, puis je dus partir en rendez-vous à l’extérieur. Je revins au bureau après le déjeuner, et la journée s’écoula sans m’en laisser un souvenir marquant. Je restai tard, mes collègues quittèrent un à un notre bureau, mais un autre service était en période de bouclage d’une affaire importante, et ce n’était qu’allées et venues dans le couloir. Quand je vis arriver l’équipe du nettoyage, je saisis ma veste et rentrai lentement à pied chez moi.

Ce ne fut que le lendemain soir que je pus accéder au cahier. Je photocopiai la double page manquante sans la regarder. A la nuit tombée, chez moi, je rassemblai sans difficulté le puzzle. « Je voudrais parler d'un homme, Pierre P., qui m'est très familier, mais qui me devient étranger. Il était rêveur, il avait des enthousiasmes de gamin, et il est en train de devenir un bureaucrate grisâtre, avec son petit chapeau, avec sa petite auto. Je voudrais comprendre, car savoir qui est vraiment ce Pierre P., c'est essayer de répondre à mes doutes. La question reste, inquiétante : est-ce que sa vie, aujourd'hui, est la Vraie Vie, et ses rêves passés ne sont que des fumées ? S'est-il menti, à lui-même et aux autres ? Est-ce cela, la maturité ? Mais alors, ces rêves, ces enthousiasmes ?

J’ai rencontré Pierre lors d’un cocktail à la mairie. Il m’avait plu par son humour, son côté charmeur, et nous avions échangé nos numéros de téléphone, lui ne me donnant que celui de son bureau. Nous nous sommes revus pendant des mois, il était insouciant, même s’il me confiait que sa vie de famille – sa femme, ses deux enfants – lui pesait et qu’il cherchait une autre qualité de vie. Nous fumes amants, je fus amoureuse. Puis vint le temps des doutes, il annulait nos rendez-vous et éludait mes questions sur sa vie et ses projets de tout changer. Jusqu’à ce rendez-vous Place du Châtelet, il y a un mois. Il avait déjà annulé deux rendez-vous précédents, prétextant une surcharge de travail. J’attendis une heure dans la nuit tombante, puis m’en allai, en souriant tristement à une autre femme qui, elle aussi, attendait quelqu’un depuis longtemps. Elle resta dans l’obscurité, sur cette place, tandis que je partais. « Quel manque d’élégance », soupirais-je, « quel manque d’élégance ».

Depuis, ta secrétaire me dit que tu es en rendez-vous, ou injoignable, et je ne laisse pas de message. Je te comprends, Pierre, et je t’envoie ce cahier pour que tu essaies de me comprendre aussi. Et je ne t’appellerai plus, ne t’inquiète pas.

Dès le début, je m’en rends compte, j’avais jugé ta personnalité, tes choix d’existence, mais tu trouvais toujours une explication, une manière de me rassurer. Aujourd’hui, je reste seule, et te laisse à ta vie. J’ai rencontré d’autres hommes depuis, un qui m’emmène dans un hôtel et remonte ma jupe, un autre dans un café à qui je ne laisse que ma main. Et toi, tu es libre, tu l’as toujours été, je n’ai jamais souhaité te tenir. »

Puis commençait l’essai que j’avais lu. L’écriture, que j’avais prise pour celle de Pilani, était plus ample, et j’en vins à me demander comment j’avais pu les confondre.

Quelques jours plus tard, Pilani revenait de vacances, mais je ne le revis jamais : j’avais été affecté à mon nouveau poste. Je quittai la banque deux ans plus tard, en laissant tous mes dossiers rangés sur mon bureau pour mon successeur.






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