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A propos

Ce blog est le pendant flou et libre de thibierge.net. L'auteur vit essentiellement dans le monde cyber et nocturne. Il surgit parfois dans le monde réel pour donner des cours et boire des expressos. Il passe aussi une partie de son temps à collecter les batanas et ubuntus. Ah oui, il met aussi progressivement en ligne un roman.

vendredi 30 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 17

Rendez-vous au paddock
 
Nous sommes sortis, une petite pluie fine tombait dans la nuit, Aline s'est pelotonnée contre moi et nous avons marché le long des réverbères entourés d'un halo brumeux. Au coin de la rue se trouvait le bar où était resté Conrad, quand nous sommes entrés on aurait dit une étable tellement il y avait de vapeur, de chaleur, de lumière chaude et de fumée. Conrad était assis à une table au fond, devant lui il y avait une chope de bière à moitié remplie, et il avait sorti sa pipe de maïs et fumait en rêvant. Sur la table de bois ciré, juste en face de sa chope de bière à moitié remplie se trouvait une autre chope de bière, elle aussi à moitié remplie. Deux petites sœurs, une blonde et une ambrée, qui se tenaient bien sagement l'une en face de l'autre. "Tu as trop bu, tu vois double", ai-je dit à Conrad en m'asseyant en face de lui, tandis qu'Aline se mettait sur la banquette à côté de lui. Il hocha la tête, le regard perdu dans la fumée de sa pipe, à construire des châteaux de fumée dans l'air opaque. Et puis une voix m'interpella par derrière : "Alors p'tit gars, tu profites de mon absence pour siroter ma bière ?"
J'ai vu Aline qui regardait par-dessus mon épaule, les yeux rêveurs de Conrad qui se posaient dans l'espace derrière moi, qui souriaient, hochaient la tête, je me suis retourné. Une chemise à carreaux débraillée sur le pantalon, et une fille brune comme une jument dans la chemise. La fille m'attrape par le col, me soulève de mon tabouret en me regardant avec des yeux de cheval sauvage. Je dis juste "Bonjour Madame".
Si j'avais un chapeau, je le soulèverais.





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Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

Le roman, dans l'ordre, est
.

Magnolia Express - 2ème partie - # 16

Rhapsody in Wood
 
La salle de concert était bien remplie, nous n'étions pas assis l'un à côté de l'autre, les lumières ont baissé et je voyais Aline à quelques rangs devant. Les musiciens commencèrent à jouer une de ces œuvres lentes et pénétrées, tout le monde avait l'air très sérieux, le chef d'orchestre fronçait les sourcils en recherchant le Son Juste, les spectateurs eux-mêmes avaient un air de gravité douloureuse, comme ça arrive en cas de problèmes intestinaux.
Je regardai Aline, Aline se retourna, me regarda, me sourit. Bon. Ça au moins, ça n'était pas perdu, Aline reste toujours Aline. Et puis elle se retourna vers l'orchestre et continua à écouter. Alors je me suis endormi.
 
Quand je me suis réveillé, le combat faisait rage. La grosse caisse envoyait de la mitraille sonore BAOUM BAOUM tandis que les violons cédaient, pliaient puis remontaient à l'assaut en tricotant de leurs archets, les cuivres sonnaient la charge et il n'y avait guère que les bois pour se tenir à peu près tranquilles. Les violons faisaient preuve de beaucoup de vigueur, ils se dépensaient sans compter pour contenir l'ennemi et ses vibrations sonores. Les archets zigzaguaient à toute vitesse, les violons s'inclinaient, une fine poussière de bois, une sciure légère commençait à flotter autour des violons. Mais il fallait bien qu'ils se défendent, les grosses caisses étaient toujours menaçantes, alors ils ont continué à scier, maintenant la sciure commençait à tomber sur le plancher et les violons jouaient toujours. Ça n'était plus un concert, ça devenait une entreprise familiale au Canada, où l'on débite des bûches toute la journée. Un des violons s'est arrêté, a enlevé sa veste de smoking, en dessous il avait une chemise rouge à carreaux, et il a recommencé à jouer tandis que son collègue faisait de même, on voyait qu'ils avaient tous chaud, et bientôt tous les violons étaient en chemises à carreaux, et puis les cuivres se sont mis en bleus de travail, tout en continuant à jouer (il fallait bien entretenir la machine).
Désormais, un nuage de sciure de bois les entourait tous, les hautbois et clarinettes avaient recommencé à jouer sur un ton très doux, comme des chants d'oiseaux qu'on ne verrait pas parce qu'ils sont cachés derrière le feuillage. Les grosses caisses tapaient sur un rythme travailleur, comme des marteaux qui enfoncent des clous, et on y était enfin, au Canada, au milieu d'un scierie familiale, la sciure jonche le plancher et une bonne odeur de bois frais flotte dans l'air. Les bûcherons et les mécaniciens travaillent en rythme, en écoutant les oiseaux qui chantent dehors dans le feuillage, et puis il se mettent tous à chanter ensemble l'Hymne Du Bûcheron Travailleur :
Hi Yo Hi Yo
on débite du bouleau
tout le peuplier
c'est sûr y faut travailler
on travaille en chêne,
y a pas vraiment d' problème
Hi Yo Hi Yo
Et la baguette du chef d'orchestre est devenue un brin d'herbe,
et comme on ne peut pas diriger des gens avec un brin d'herbe,
il se le met à la bouche,
et les mains dans les poches,
il va faire un tour
parmi les bûcherons et les mécaniciens
qui continuent à chanter
en chœur.





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mercredi 28 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 15

Déchirement
 
Elle me regardait du fond de son (mon) fauteuil vieux cuir usé, l'air était tiède et poussiéreux mais je sentais mes joues brûler, j'aurais bien bu un grand verre de café glacé. Puis l'allumette brûla le bout de mes doigts, je secouai la main d'un geste vif, elle s'est penchée, s'est relevée du fauteuil. Elle était debout, me regardait en se mordillant un peu la lèvre.
Et la porte de la librairie s'est ouverte, Conrad est entré en braillant je ne sais plus quoi, quand il a vu Aline il a enlevé sa casquette en disant Bel astre du jour vous brillez de mille feux, puis, comme il tenait la porte encore ouverte, Aline a ramassé son petit sac, Conrad a mis la casquette sur son coeur en prenant une pose de grenadier à cheval, l'autre main sur la poignée de la porte, et Aline est passée en riant, s'est retournée, juste sur le pas de la porte, a voulu dire quelque chose, mais Conrad n'avait rien vu et a refermé la porte sur son nez.
Puis il s'est tourné vers moi :
- Alors fiston, tu n'as pas l'air content de me voir ?!
- ...





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jeudi 15 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 14

Plongée sous-marine
 
- C'était un beau bébé, me dit Aline tandis que nous retournions vers la voiture, mais pourquoi as-tu proposé à la mère d'être le parrain ?
- C'est un petit peu mon frère, lui aussi fera des statistiques, répondis-je sybilliniquement.

Nous marchions dans la rue, et puis Aline a eu l’œil attiré par une affiche, un rectangle de couleur vive dans une vitrine. Sur l'affiche, je le voyais de loin, il y avait marqué en gros "Concert" et plus bas, en un peu plus petit, "ce soir". Aline a lu l'affiche et s'est tournée vers moi.

- Tu veux y aller ? ai-je demandé.

(sourire d'Aline)

- Ben oui, mais on ne sait pas où aller acheter les billets ...

(re-sourire d'Aline)

- Et puis on n'a pas de queue de pie et de robe du soir ...

(sourire d'Aline au carré)

- Et puis ...

(sourire sourire sourire. M'immerger dans ses sourires et ne plus faire surface, dans ces cas-là, pourquoi aurait-on besoin d'oxygène ?).
Et la marée nous emporta dans ses reflets vert-bleus jusqu'à l'entrée de la salle de concert, quelques heures après, sans qu'on s'en rende compte, il suffit de se laisser flotter.





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mercredi 14 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 13

Maîtriser sa vie
 
Pendant que Conrad prenait de l'essence, nous sommes partis acheter des victuailles, des provisions de bouche. Aline se chargeait du pain de mie, des pommes vertes, du jambon et du beurre frais. Ma responsabilité portait sur le fromage, le lait frais, deux-ou-trois légumes et un-peu-plus-que-le-nécessaire-à-boire. Nous nous sommes retrouvés à la caisse, la synchronisation était parfaite, nous sommes les rois de l'organisation.
Aline s'est mise dans une queue, je me suis mis dans l'autre. Dans ces cas-là, ça ne rate pas, je suis toujours dans la queue où il y a un problème. Je crois que jamais au grand jamais je n'ai eu la chance d'être dans une queue normale, où chacun paie pour ce qu'il a acheté, et on se retrouve vite devant la caissière, on dit bonjour et à peine le temps de sortir son argent, elle a déjà tout compté, comptabilisé, empaqueté, on retrouve sa vie bien emballée dans des sacs en plastique. Non non non, toujours il y a un problème, et Aline se retrouve toujours à m'attendre en fronçant les sourcils (c'est pour rire) et j'ouvre les bras d'un air résigné, pour lui faire comprendre que ce n'est point ma faute. C'est ahurissant ce qu'une queue peut créer comme problèmes, à partir du moment où je suis dedans : la caisse enregistreuse se met à fumer, ou elle explose et saute au plafond, il n'y a plus de sacs plastique, ou un client prend la caissière en otage. Une fois, j'étais arrivé devant la caissière sans anicroche, je regardais à droite, à gauche, je cherchais où pouvait bien être le problème, mais non, elle commençait à compter comptabiliser empaqueter ma vie et rien ne se passait. J'étais de plus en plus nerveux, je guettais la caisse-enregistreuse (62% des problèmes, vous pensez bien si j'ai eu le temps de faire des statistiques), les clients derrière, le sol glissant. Rien, il n'arrivait toujours rien. La caissière a levé les yeux, et m'a demandé :
 
- Vous payez par chèque ?
 
Là je savais qu'il ne pouvait pas y avoir de problème : j'avais déjà l'argent à la main, du bon argent sans problème, et je me suis enfin risqué à sourire. C'est à ce moment-là qu'un grand morceau de plafond s'est détaché et m'est tombé sur le crâne. Le docteur qui m'a soigné m'a dit qu'il n'avait jamais vu ça, le Directeur du magasin s'est excusé, a dit qu'il ne comprenait pas. Je souriais béatement pendant qu'ils m'entouraient, je leur disais que tout allait bien, que c'était normal, je connaissais ma place dans la vie.
 
Alors aujourd'hui, j'attendais patiemment mon problème, il était loin le temps où cette déveine m'énervait, où je cherchais le Responsable, maintenant j'attendais mon problème comme d'autres attendent leur bus, celui qui arrive toujours, même s'il a une ou deux minutes d'avance, ou cinq minutes de retard. Mon problème arrive toujours, et même de temps en temps il s'excuse : "Excuse-moi, vieux, je suis un peu en retard, j'ai mis du temps à trouver une place dans le Parking des Problèmes". Alors je réponds "C'est rien vieux, c'est rien, je savais que tu viendrais, je n'étais pas impatient...".
J'en étais là à méditer, tandis que la queue lentement me rapprochait de la caisse, et deux personnes devant moi, j'ai vu soudain mon problème. C'était une jeune maman enceinte, elle a soudain lâché ses paquets et elle a fait Oooooh parce que le bébé devait lui donner des coups de pieds. La dame qui était devant moi s'est retournée, et m'a dit "Espérons qu'elle ne va pas accoucher ici !". Je lui ai souri sans rien dire, il fallait bien lui laisser un peu d'espoir, elle ne savait pas qu'elle était dans la Queue Qui A Toujours Des Problèmes...




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mardi 13 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 12

Breakfast dans l'air surchauffé
 
Nous sommes arrivés en roulant sur les premiers rayons du soleil. La rue était blanche de poussière du désert, quelqu'un qui nous aurait regardés du haut de son nuage aurait vu un taxi jaune sur une étendue toute blanche, comme un œuf au plat qui aurait un jaune qui se déplace doucement, un jaune rectangulaire comme le taxi de Conrad.
Aline était silencieuse, attentive, Conrad mâchonnait son petit bout de bois, là il fallait décider. Nous sommes tous un peu des jaunes d’œuf indécis. Et puis, à me mettre des œufs au plat dans la tête, tu me donnes faim. Des œufs un peu bruns sur les bords, parce que le cuisinier est amoureux et qu'il a oublié de retirer les œufs du feu, et puis du jambon (ou mieux, de l'épaule) qu'il a fait dorer à côté, dans la même poêle, toute la basse-cour se retrouve au fond de la poêle, à dégager une odeur appétissante, comme une meule de foin qui sécherait au soleil dans la cour de la ferme.
Et puis il rajoute une ou deux tomates, coupées en tranches fines, des petites herbes aromatiques, et les oiseaux se posent à la fenêtre pour te regarder, enfin il ne te regardent pas toi, tu n'es pas vraiment important aux yeux d'un petit oiseau, non, ils regardent l'oeuf et puis l'épaule dorée et les tomates bien rouges, parsemées de petites herbes aromatiques.
Alors tu leur tiens ce discours :
"Non, non et non.
ça n'est point pour les oiseaux."
Et ils s'envolent tout dépités.




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lundi 12 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 11

Fort Zinderneuf
 
Au bout d'un moment il s'est levé, a lâché ma main pour aller préparer quelque chose à boire. Je l'ai entendu qui toussotait derrière moi, et puis il m'a dit que le livre que je cherchais n'était probablement pas dans sa petite librairie, mais peut-être, à Fort Zinderneuf ...
Je me retournai pour le regarder, il était debout avec un casserole à la main, la lumière du soleil éclairait le bas de ses jambes et il me regardait avec un demi-sourire aux lèvres, et un autre demi-sourire dans les yeux, et comme ça, à tenir une casserole toute bête à la main, tourné vers moi, il avait l'air d'un chevalier, le Chevalier Zinox, c'était du moins ce que je lisais dans son regard.
Je déraillais complètement.
 
- Où ça ?
- Fort Zinderneuf.
- ...
- C'est une maison de bois au bord d'une rivière, de la maison on ne voit pas la rivière, mais on voit les arbres. C'est un fort imprenable, fortifié par une triple muraille de livres, du sol au plafond, et les oiseaux, bien qu'ils ne soient pas de grands lecteurs, y passent souvent.
- ...
- C'est là où j'habite, un peu en dehors de la ville.
- ... et vous voulez qu'on y aille maintenant ?

Sans me quitter des yeux, il posa la casserole sur le réchaud, craqua une allumette, la laissa doucement brûler au bout de ses doigts

- Maintenant, plus tard, quand vous voulez ... Si vous voulez ...





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jeudi 8 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 10

Ceci est une citation à des fins d'illustration musicale (détails ici). Il s'agit d'un extrait, en mono, de Bleecker Street, par Paul Simon et Art Garfunkel, sur le disque Wednesday Morning 3 AM, initialement publié en 1965, repris en vinyl par CBS, 1975 (l'exemplaire que j'ai), puis en CD (Sony, 2001). Le disque est en vente ici.

La quête (2)
 
Aline fixait la vitrine, elle regardait le bocal dans lequel passaient des gens de temps en temps, vite happés vite oubliés dans leurs soucis quotidiens. Je suis allé m'asseoir dans l'autre fauteuil de vieux cuir, j'étais bien dans cette librairie, chaque mètre carré portait ma Marque. Elle m'a regardé, les yeux brillants, elle a voulu dire quelque chose, a juste levé une main puis l'a laissée retomber.
 
- Ces livres... ça n'est pas facile à dire ... Bon sang, il y a des passages, ou bien des morceaux de musique, ils me donnent envie de vivre ... de continuer quoiqu'il arrive ... quand je les lis, quand je les entends, c'est comme si j'avais la certitude ... (elle sourit d'un air gêné) ... que nous serons sauvés... Mais cette impression, elle est tellement fugitive ... je sais qu'il y a quelque part un livre dont chaque mot me sera vital, j'ai besoin d'y croire ... dites-moi, est-ce que ça n'est pas aussi important que tout ce après quoi ils courent ?

Elle me montrait la vitrine et la rue réchauffée par le soleil de l'après-midi, j'étais assis dans mon fauteuil tout usé, elle avait une voix un peu brisée, comme quand on a couru sur une trop longue distance. Le soir tombait doucement, comme les larmes sur ses joues et je ne pouvais pas grand chose, la vie nous a placés là pour éclairer juste un bout de chemin, j'essayais de sourire pour alléger ses peines mais qui étais-je, sinon une ombre parmi les ombres ? Elle me regardait sans essuyer ses larmes, elle fixa le mur en face puis elle murmura doucement :

Voices leaking from a sad cafe
Smiling faces try to understand
 
Je tendis la main par-dessus l'accoudoir, pris la sienne, et continuai :

I saw a shadow
touch a shadow's hand
on Bleecker Street.





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mercredi 7 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 9

La quête (1)
 
Je restais là dans le magasin, il me regardait gentiment, et puis je me suis sentie découragée tout d'un coup, c'était sûr que je ne trouverais jamais ce fichu bouquin, je ne savais même pas de quoi ça parlait, alors hein.
Je me suis laissée tomber dans un des vieux fauteuils de cuir, ça a fait un petit Glonng, je regardais la rue ensoleillée à travers la vitrine, je ne le voyais plus, il était derrière moi. Et puis j'ai vu apparaître un sac de caramels, comme ceux que j'achetais à la sortie de l'école, quand j'étais petite. Et il m'a dit

- Allez, prenez donc un caramel, ils sont très bons

et j'ai dit

- Ah bon, alors s'ils sont très bons... en prenant un caramel.

Je suis restée un moment avec ce petit caramel qui fondait contre mon palais, de temps en temps on voyait quelqu'un passer dans la rue, et je regardais aussi un petit nuage de poussières qui flottaient, toutes dorées, non loin des étagères. J'étendis les bras de chaque côté, je m'appuyai sur les vieux accoudoirs de cuir, j'étais bien comme ça, enfoncée dans ce fauteuil à regarder des petites poussières qui tournaient dans la lumière, l'après-midi touchait à sa fin.





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mardi 6 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 8

Papillons de nuit
 
Au fur et à mesure que la nuit avançait, la densité de l'air changeait dans la voiture-cargo-transport spatial. J'avais apporté le premier changement en ouvrant la bouteille Thermos argentée, et l'odeur de bon café brûlé avait rempli l'habitacle. Puis on avait bu, et Conrad avait ouvert sa fenêtre pendant un moment. Dans les champs autour de nous flottait une odeur de nuit, une bouffée un peu sucrée d'herbe fraîche et verte (oui oui, l'herbe bien verte a une odeur particulière, même la nuit. Surtout la nuit).

Et puis Aline s'est endormie doucement, pelotonnée à l'arrière, on voyait juste une touffe de cheveux sous les couvertures. A chaque fois qu'Aline dort comme ça près de moi, j'ai une impression bizarre : j'ai l'impression de la perdre, elle part dans son petit royaume coloré, et en même temps, je ne sais pas pourquoi, elle n'est jamais plus proche, jamais je ne pense autant z-à elle.
Quand Aline s'est endormie, l'atmosphère a encore changé progressivement. D'abord, nous nous sommes mis à parler plus doucement avec Conrad, attentifs au petit animal qui dormait sans bruit, là derrière. Et puis Aline s'est mise à rêver, à distiller des pensées chatoyantes tout autour de nous. L'habitacle du paquebot-taxi devenait un cocon chaud et douillet, c'était comme une petite ivresse, on se laisse aller à une pensée, et puis une autre, et puis un bout de rêve d'Aline vient vous chatouiller l'oreille, apparaît dans un coin de votre regard. Au bout d'un moment, Conrad et moi nous sommes tus.

Aline a rêvé ainsi jusqu'au petit jour, et nous étions un vaisseau spatial au carburant un peu spécial, une brouette pleine de pétales qui glissait sans bruit sur la route couverte de rosée.





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lundi 5 mars 2007

Magnolia Express - 2ème partie - # 7

Petit guide à l'usage des durs d'oreille
 
Sans les voir, je savais que leurs narines frétillaient à l'avance. Quand j'avais proposé du café à Conrad, il avait dit Mmmronnnf. Et un Mmmronnnf de Conrad, ça veut dire quelque chose. Il y a beaucoup de gens qui disent que ça n'est pas une manière de parler, qu'on ne comprend rien à ce genre de bruit. Je ne suis pas d'accord, enfin en tout cas, pas en ce qui concerne Conrad.
Si Conrad dit Mmmronnnf, ça n'est pas Monnbfff, et ça n'est pas non plus Pfff-Mmooof. Un jour, je rédigerai un lexique à l'usage des gens de peu d'oreille, parce que c'est quand même plus simple de dire "Mmmronnnf" que "Ma foi oui, c'est une bonne idée, surtout que je me sens un peu comme un ours endormi sous la neige".
Je ne sais pas encore comment j'appellerai ce lexique, il faut que j'y réfléchisse. La facilité, à laquelle tout être humain tend par nature, voudrait que je l'appelle "Grommml" ou bien "Mmmm", ou encore "Mes entretiens avec Conrad".
Mais ce guide mérite mieux. Il faut que j'en parle à Aline.






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