Maîtriser sa vie
Pendant que Conrad prenait de l'essence, nous sommes partis acheter
des victuailles, des provisions de bouche. Aline se chargeait du pain
de mie, des pommes vertes, du jambon et du beurre frais. Ma
responsabilité portait sur le fromage, le lait frais,
deux-ou-trois légumes et
un-peu-plus-que-le-nécessaire-à-boire. Nous nous
sommes
retrouvés à la caisse, la synchronisation
était
parfaite, nous sommes les rois de l'organisation.
Aline s'est mise dans une queue, je me suis mis dans l'autre. Dans
ces cas-là, ça ne rate pas, je suis toujours dans
la
queue où il y a un problème. Je crois que jamais
au
grand jamais je n'ai eu la chance d'être dans une queue
normale, où chacun paie pour ce qu'il a acheté,
et on
se retrouve vite devant la caissière, on dit bonjour et
à
peine le temps de sortir son argent, elle a déjà
tout
compté, comptabilisé, empaqueté, on
retrouve sa
vie bien emballée dans des sacs en plastique. Non non non,
toujours il y a un problème, et Aline se retrouve toujours
à
m'attendre en fronçant les sourcils (c'est pour rire) et
j'ouvre les bras d'un air résigné, pour lui faire
comprendre que
ce n'est point ma faute. C'est
ahurissant ce
qu'une queue peut créer comme problèmes,
à
partir du moment où je suis dedans : la caisse
enregistreuse se met à fumer, ou elle explose et saute au
plafond, il n'y a plus de sacs plastique, ou un client prend la
caissière en otage. Une fois, j'étais
arrivé
devant la caissière sans anicroche, je regardais
à
droite, à gauche, je cherchais
où
pouvait bien être
le problème, mais non, elle commençait
à
compter comptabiliser empaqueter ma vie et rien ne se passait.
J'étais de plus en plus nerveux, je guettais la
caisse-enregistreuse (62% des problèmes, vous pensez bien si
j'ai eu le temps de faire des statistiques), les clients
derrière,
le sol glissant. Rien, il n'arrivait toujours rien. La
caissière
a levé les yeux, et m'a demandé :
- Vous payez par chèque ?
Là je savais qu'il ne pouvait pas y avoir de
problème :
j'avais déjà l'argent à la main, du
bon argent
sans problème, et je me suis enfin risqué
à
sourire. C'est à ce moment-là qu'un grand morceau
de
plafond s'est détaché et m'est tombé
sur le
crâne. Le docteur qui m'a soigné m'a dit qu'il
n'avait
jamais vu ça, le Directeur du magasin s'est
excusé, a
dit qu'il ne comprenait pas. Je souriais béatement pendant
qu'ils m'entouraient, je leur disais que tout allait bien, que
c'était normal, je connaissais ma place dans la vie.
Alors aujourd'hui, j'attendais patiemment mon problème, il
était loin le temps où cette déveine
m'énervait,
où je cherchais le Responsable, maintenant j'attendais mon
problème comme d'autres attendent leur bus, celui qui arrive
toujours, même s'il a une ou deux minutes d'avance, ou cinq
minutes de retard. Mon problème arrive toujours, et
même
de temps en temps il s'excuse : "Excuse-moi, vieux, je suis
un peu en retard, j'ai mis du temps à trouver une place dans
le Parking des Problèmes". Alors je réponds
"C'est
rien vieux, c'est rien, je savais que tu viendrais, je
n'étais
pas impatient...".
J'en étais là à méditer,
tandis que la
queue lentement me rapprochait de la caisse, et deux personnes devant
moi, j'ai vu soudain mon problème. C'était une
jeune
maman enceinte, elle a soudain lâché ses paquets
et elle
a fait Oooooh parce que le bébé devait lui donner
des
coups de pieds. La dame qui était devant moi s'est
retournée,
et m'a dit "Espérons qu'elle ne va pas accoucher
ici !".
Je lui ai souri sans rien dire, il fallait bien lui laisser un peu
d'espoir, elle ne savait pas qu'elle était dans la Queue Qui
A
Toujours Des Problèmes...

Roman, publié progressivement, sous un
contrat
Creative Commons.
Et aussi sous licence
Touchatougiciel.
Le roman, dans l'ordre,
est là.