mercredi 24 janvier 2007
Magnolia Express - 1ère partie - # 19
Par Docthib, mercredi 24 janvier 2007 à 23:58 :: Magnolia Mots-clés :
- Alors c'est vrai, vous allez fermer ?
- Temporairement, ne vous inquiétez pas.
Et Aline ajoutait : "ça lui fait autant de mal qu'à vous, vous ne voyez pas ?". Elle venait se blottir contre moi, elle savait que je faisais ça pour elle, mais comment eût-elle pu savoir que cette Librairie, c'était toute ma vie, comme si j'étais le capitaine d'un bateau un peu rafistolé, avec lequel j'avais parcouru les mers du globe si longtemps que désormais, je ne savais plus rien faire d'autre, j'étais juste bon à scruter loin devant en prévision des typhons, car je savais que nous coulerions ensemble, que les fonds marins nous accueilleraient dans un feu d'artifice de bulles dorées.
Mais comment eût-elle pu deviner que cette maison, cette rivière, ce renard qui passait étaient les seuls garants pour moi d'un monde qui tournait aussi vite que les pales d'un ventilateur, j'étais passé une fois à travers sans me blesser, il ne faut pas tenter le sort plus d'une fois.
Comment eût-elle pu deviner que sous ce masque insouciant, mon esprit déjà tourné vers le départ comme un ours qui se prépare à hiberner, mon âme enfermait un ouragan de passions, une flamme qui me disait "Attrape chaque objet, chaque paysage, regarde-les jusqu'à satiété, tu pars au pays des rêves brisés."
Mais comment eût-elle pu deviner, dans ces tourments, que cela ne représentait rien à côté de partir avec elle, à me dire que chaque matin, après avoir dormi ensemble, rêvé ensemble, partagé ce qu'il y a de plus intime, nous nous réveillerions face à un paysage différent, un paysage de poussières ocres et de soleil vertical, un paysage de déserts où la route s'étend en tremblant dans la chaleur, un paysage de nuit avec le bruit des herbes saguaro qui roulent vers l'infini.
En fermant la librairie cet soir là, j'ai eu comme un doute. Aline m'attendait sur le trottoir, silencieuse, j'avais déjà donné un tour de clé, mais je suis rentré à nouveau, ai grimpé à l'échelle, ai pris Sur la route de Jack Kerouac. C'était dans les premiers chapitres, j'ai relu les quelques lignes, c'était bien ça.
Je me retournai vers la porte, Aline était dans l'embrasure, un petit sourire consolateur aux lèvres, et la lune nouvellement levée projetait l'ombre de la pancarte "Fermé pour un peu plus de trois jours" sur le plancher de la librairie. J'ai su que nous étions déjà partis.
"Somewhere along the line, I knew there'd be girls, visions, everything ; somewhere along the line the pearl would be handed to me".
Fin de la première partie.

Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.
Le roman, dans l'ordre, est là.