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A propos

Ce blog est le pendant flou et libre de thibierge.net. L'auteur vit essentiellement dans le monde cyber et nocturne. Il surgit parfois dans le monde réel pour donner des cours et boire des expressos. Il passe aussi une partie de son temps à collecter les batanas et ubuntus. Ah oui, il met aussi progressivement en ligne un roman.

mercredi 23 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 13

Ceci est une citation à des fins d'illustration musicale (détails ici). Il s'agit d'un extrait, en mono, de If you're ever in Oklahoma, par JJ Cale, sur le CD Really, Mercury, 1972. Le disque est en vente ici.
Si tu passes un jour en Oklahoma
 
Conrad grattait le sol du pied, il nous regardait par en-dessous Aline et moi, visiblement il ne savait point par quoi commencer.

- on s'est dit ...
- (Aline) que vous aviez bien envie d'accompagner Bob Brozman ?
- ben oui et ...
- (moi) Vous voudriez faire un bout de chemin ensemble, comme des joueurs de blues aventureux, advienne que pourra ?
- ben oui, c'est à dire ...
- (Aline)... éventuellement vous occuper d'un bar ou d'une boutique de brocante d'instruments avec Bob et Eileen ? Enfin quelque chose qui tourne autour de la musique ?
- mais comment ...
- (moi) ... fait-on pour savoir tout ça ?
- ben oui, enfin ...
- (Aline et moi, souriant) ça-se-lit-sur-ton-vi-sage !
- ... ?! ... Mmmgreummm... Pfffvisagenonmaispffff...
 
Aline l'a dépêtré de là :

- Allez Conrad, fais pas cette tête-là. Je vous laisse, je vais dire au revoir à Eileen...

Nous l'avons regardée tous les deux, Conrad fronçait le sourcil en la fixant, puis en me jetant des coups d'oeil en coin.

- Qu'est-ce qu'elle a, la petite ?
- Je crois qu'elle n'a pas encore trouvé ce qu'elle cherche. Et ça n'est facile pour personne...

Conrad s'approcha de moi, m'attrapa par la nuque. Je me retrouvai face à son visage souriant, à ses yeux plantés dans les miens. Il me dit, en détachant bien ses mots :

- Un loup normalement constitué attrape sa proie une fois sur dix. Prétendrais-tu être meilleur que le loup ?

Puis il ajouta en grimaçant :

- Toi et moi, on a beau faire des efforts, on leur arrivera jamais à la cheville...

Je passai mon bras autour de ses épaules, ils allaient bientôt partir ensemble, je n'avais pas imaginé une fin comme celle-là. Ils allaient me manquer. Conrad se dégagea doucement, et se dirigea vers le petit groupe de pèlerins. Il se retourna :

- ... et quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, bénis toujours le jour où tu l'as rencontrée...









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Roman, publié progressivement, sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

Le roman, dans l'ordre, est
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Magnolia Express - 4ème partie - # 12

Union Station
 
Nous sommes arrivés au soleil couchant, le train ne reprenait sa magie qu'à la nuit tombée, quand le silence est descendu sur le monde. Le Solitaire est venu nous rejoindre tandis que Conrad finissait de charger à nouveau nos bagages dans le taxi. Bob Brozman fredonnait doucement un air, à part ça le paysage était attentif alentour. Conrad revint vers nous, sortit un petit cigare de sa poche de poitrine, et le tendit au Solitaire.

- Merci, Solitaire, je suis content d'avoir parlé avec toi...

Le Solitaire prit le petit cigare en souriant d'un air entendu, ça oui, il comprenait la plaisanterie. Il donna une petite tape sur l'épaule de Conrad, nous fit un signe de tête, puis repartit vers sa locomotive essentielle, son grand manteau battant ses longues jambes.
Et nous ne le revîmes plus jamais.




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lundi 21 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 11

Ceci est une citation à des fins d'illustration musicale (détails ici). Il s'agit d'un extrait, en mono, de Riding home, par JJ Cale, sur le CD Really, Mercury, 1972. Le disque est en vente ici.
Assis sur ce train
 
Malgré la vitesse du Fantôme, la nuit nous distança peu à peu et le soleil commença à établir ses droits sur ce train fantasmagorique. Nous voguions maintenant au milieu de champs de céréales, où de temps en temps un arbre solitaire figurait l'intrus. Quelques granges disséminées, une ou deux routes et à peine un nuage au ciel. Vers le milieu de la matinée, je secouai les dormeurs et nous sortîmes du compartiment : juste derrière, il y avait un wagon plate-forme sur laquelle on charge habituellement les moissonneuses ou les rouleaux-compresseurs. Étant le premier, j'inspectai longuement la plate-forme avant de m'avancer, des fois qu'un rouleau-compresseur camouflé s'y cacherait, prêt à bondir sur nous pour nous transformer en tortillas.
 
- La voie est libre, annonçai-je, et je sautai sur la plate-forme. Me retournant, je reçus Aline dans mes bras, puis Eileen, quant à Conrad et Bob, ils pouvaient bien se débrouiller tout seuls.
 
Installés en rond au soleil, nous commençâmes à déballer les victuailles, rien que des bonnes choses bénies par le soleil, pleines de lumière naturelle, des tomates rouges, des poivrons bien verts, craquant sous la dent, du pain blanc mousseux et léger, des tranches de jambon salé, un peu humide, du café dans un Thermos argenté, et du fromage, de la viande séchée, des fruits. Assis au soleil, à manger entre nous, sur un train qui continuait son chemin, coupant la campagne en deux jusqu'à l'horizon. Bob Brozman avait sorti une guitare métallique et sollicitait les cordes en fredonnant "Payoup Payoup" ou "Tum dee dum dum" en rythme. Peu à peu, une mélodie émergea, reprenant le rythme débonnaire du train, une mélodie qui tangue et suit le mouvement des flots, c'était la chanson du bateau de rivière.









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samedi 19 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 10

Train fantôme (2)
 
Le Solitaire avança vers nous, on ne voyait pas ses yeux derrière les épaisses lunettes de conducteur, il était grand et souple, le visage aminci par les vents ferroviaires. Il s'arrêta à côté d'un fourgon en bois et grimpa sur le marchepied pour débloquer la porte coulissante. Il la fit glisser, sauta à bas du fourgon et me fit signe, je le suivis et empoignai avec lui la lourde passerelle en bois, l'amenai juste devant la porte béante du fourgon. Alors il fit un hochement de tête vers Conrad, en désignant l'ouverture du pouce, toujours sans un mot. Conrad partit chercher son taxi.
Il nous indiqua un wagon à côté et je chargeai nos sacs dedans : des banquettes de cuir étaient installées tout du long, et l'intérieur du compartiment était tapissé de panneaux de bois et de parements en cuivre. Tandis que je déposai les sacs sur les porte-bagages, les phares du taxi balayèrent la paroi du train, allumant des reflets dorés dans le wagon. Dehors, le Solitaire guidait Conrad par gestes. Bientôt, le taxi fût embarqué dans le fourgon et la porte refermée.
Eileen tendit un petit cigare au Solitaire, il l'accepta d'un signe de tête, le mit dans sa poche de poitrine, puis d'un coup d'oeil, nous fit signe de monter. Nous ouvrîmes les fenêtres du côté du quai, tandis qu'il repartait vers la locomotive. On entendit le train craquer, expirer un coup, puis le convoi démarra doucement, tandis que derrière les carreaux de son bureau, le guichetier nous regardait partir comme un spectre de deuxième classe, et que la nuit fuyait avec nous.



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jeudi 17 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 9

Ceci est une citation à des fins d'illustration musicale (détails ici). Il s'agit d'un extrait, en mono, de Ghost Train, par Spencer Bohren, sur le CD Full Moon, Virgin, 1992. Le disque est en vente ici.
Train Fantôme
 
Ce ne fut d'abord qu'un changement d'air dans la nuit, les grillons continuaient à crisser méthodiquement, au loin on entendait un chien rêveur qui aboyait. Puis les herbes folles commencèrent à chuinter doucement, la façade de la gare, les rails polis se mirent à bruire doucement sous la lune, les grillons s'arrêtèrent de crisser peu à peu, méthodiquement. Nous nous penchions à tour de rôle, scrutant la nuit dans la nuit, espérant un phare là-bas à l'est, tandis que le chuintement devenait murmure, le murmure évoluait en frôlement, un bruit de feuillage sur un toit, puis le souffle de l'océan, cela s'approchait et enflait comme une vague, et toujours rien, pas le moindre signe sur l'horizon violet. Dans l'aurore qui bleuissait le ciel, nous entendîmes alors une corne de brume, l'appel rauque d'un loup solitaire, comme un message pour les vivants et les morts, un message qui répéterait "Je suis le Fantôme, je fuis le soleil, j'arrive, je suis le Fantôme", répété à l'infini par le rythme des roues d'acier. Il n'y avait pas de phare, pas de lumières : c'était une masse sombre sur la nuit, un vaisseau charbonneux qui approchait sans contours clairs. Les rails cliquetaient, claquaient, et la façade de la gare renvoyait ces bruits métalliques en écho à la campagne environnante. On aurait dit des nains forgerons qui frappent en cadence le métal au sein d'une montagne solitaire, façonnant un métal maudit aux reflets bleutés.
Nous vîmes enfin le train. Il grossissait, s'approchait en crachant une fumée épaisse, et sa corne lugubre lâcha encore un avertissement qui fit trembler les vitres de la petite gare. Il y eut un crissement de métal, et des étincelles jaillirent le long des flancs du monstre tandis que les roues d'acier s'immobilisaient. Il glissa encore sur une dizaine de mètres, s'immobilisant enfin le long du quai dans un crachement de fumées lourdes comme du plomb. Le soleil n'était pas encore levé et nous restions immobiles, face à cette machine qui expirait puissamment dans la nuit.
A l'avant, du côté de la locomotive, une silhouette sortit de la brume, un homme vêtu d'un grand manteau noir, des lunettes de conducteur sur son visage de suie.









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mercredi 16 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 8

Cailloux blancs
 
Le guichetier nous regardait alternativement, Conrad et moi, l'air incrédule.

- Vous voulez prendre un train à partir d'ici ?
- Oui, a répondu Conrad, c'est ce que je fais habituellement dans une gare.
- et ... vous voulez embarquer votre taxi sur le train ?
- C'est bien une gare, non ?! Et il passe bien des trains par cette gare, non ?! Et sur ces trains, on peut embarquer des taxis, non ?! a grincé Conrad.
- ... ben, techniquement parlant, c'est une gare, vous avez raison ...

Conrad se tourna vers moi en faisant "Aaaaah, tu vois, petit, Monsieur est compétent, on est sauvés".

- ... mais il n'y a qu'un train qui peut faire ça, je veux dire, il n'y a qu'un train qui s'arrête ici : c'est le Fantôme.
- C'est bon, a dit Conrad.
- Il passe ici juste avant l'aube, et après ça, il ne s'arrête plus pendant cinq cents miles ...
- Ça nous va, on vous dit, vous pouvez l'emballer.
- ... mais bon, c'est un peu spécial ...
 
Conrad l'a regardé d'un œil mauvais, a enfoncé sa casquette sur ses yeux. Le guichetier m'a jeté un coup d’œil éperdu, ses yeux clignotaient S.O.S. en morse, il m'appelait à l'aide, c'était manifeste.
Je souris, il me rendit mon sourire avec un rictus un peu nerveux, et je lui demandais gentiment :

- Les toilettes, c'est par où ?
- ... (... !) ... au fond à droite ...

Il m'a lancé un dernier regard suppliant tandis que je m'éloignais. Avant de quitter la salle, je vis Conrad qui s'était penché en avant, les doigts tambourinant un petit rythme sec sur le comptoir, les yeux dans les yeux avec le guichetier qui parlait nerveusement.

Comme je n'avais rien, mais alors rien à faire du tout aux toilettes, je sortis et m'assis sur les marchés en bois usé. Pourquoi donc avoir abandonné ce guichetier clignotant à la vindicte d'un Conrad grognon ? Pourquoi n'avoir point volé à son secours, afin qu'il me remerciât désormais chaque soir, en faisant sa prière au pied de son lit ? Parce que c'était pour son bien, la vie est faite de petits cailloux blancs que l'on se prend sur le nez, et je n'y peux rien.




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mardi 15 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 7

Grande pensée (5)
 
Par moments, de façon fugace, je me dis qu'on ne peut pas vivre avec autant d'insouciance que moi, et que les esprits chagrins, les fâcheux m'auront un jour au tournant. Je les vois arriver, traînant le fardeau de leurs défaites à venir, rien ne va, ils passent à côté de la vie, de toute façon, pour eux, c'est pas une vie, je les vois arriver avec émerveillement tant ils se démènent pour se compliquer, s'assombrir, se déliter, tandis que mon œil voltige par-dessus leur épaule, à l'affût d'un rayon de soleil sur les nuages. Ils m'expliquent pesamment qu'on ne peut pas vivre comme cela, qu'il faut être responsable et sourcilleux, alors je prends l'air sourcilleux pour une minute, hochant gravement la tête tout en pensant aux truites arc-en-ciel qu'on peut pêcher à la mouche, ou bien je me demande si le miel sera bon cette année, et quand je relève la tête, les fâcheux ont disparu dans une odeur de soufre, ou bien ils sont encore là à me regarder de leurs yeux globuleux, interrogateurs, si désireux de me convaincre.
Et j'essaie d'apaiser leurs angoisses en leur promettant que désormais, je sourirai moins, et ils s'en vont (un peu) rassérénés. C'est comme cela que je conçois mon rôle : aider ceux qui sont plus démunis que moi.




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mercredi 9 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 6

Grande pensée (4)
 
Il y a fort longtemps, j'ai décidé d'être un témoin. Aujourd'hui chacun veut être acteur, c'est la course pour briller plus que les autres, mais il n'y a plus vraiment de place sur scène, et il n'y a plus de spectateurs, ça déséquilibre tout, le monde n'est plus qu'un concert discordant de voix isolées. Quand j'ai décidé d'être témoin, c'était pour leur donner quelqu'un qui les écoute (ils en avaient tellement besoin), je voulais être le dernier spectateur.
Mais c'était aussi pour que quelqu'un se souvienne. C'est comme cela que je vois ma mission : je me souviens.




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lundi 7 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 4

Grande pensée (2)
 
Pendant longtemps, je me suis cherché des symboles que je pourrais dessiner sur les murs, des héros dont je pourrais m'inspirer. J'y trouvais les justifications de mes actes passés, je découvrais (toujours après coup) que j'étais fataliste, ou hédoniste, ou stoïque, ou bouddhiste-zen-du-petit-véhicule, ou n'importe quelle étiquette pour peu qu'elle sonne bien. Aujourd'hui, j'ai trouvé mon école philosophique, mon karma à moi : je fais partie des gratteurs de tête. Et pas n'importe quelle tête, non les amis, la mienne. A chaque fois que l'on souhaite ardemment, passionnément, me convaincre, à chaque fois qu'on m'explique que ce monde est injuste ou mal fait, ou effroyable, et que c'était mieux avant, alors je baisse les yeux et je me gratte le sommet du crâne, et je dis "ben oui, ben oui" tout en pensant ben non ben non, ou bien je me dis que je n'en sais rien, j'admire la citerne d'incertitude que je représente. Je n'essaie pas de changer le monde, non, ça n'est pas pour moi, il y a des gens qui se font élire pour changer le monde, j'essaie juste de me dire que l'âge d'or n'est pas derrière nous, c'est maintenant.




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samedi 5 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 3

Grande pensée (1)
 
L'homme n'a pas encore assez évolué. Aujourd'hui, dans nos villes, l'homme ne sait plus qui il est : de temps en temps, il est piéton, et maudit les voitures ; en d'autres temps, il est automobiliste, et maudit les piétons. Sans s'en rendre compte, l'homme souffre de cette double identité. En vérité, je vous le dis, il viendra un temps où tous les hommes seront des piétons, et tous les conducteurs de taxi seront bénis, et représenteront une caste à part. C'est comme cela que je vois ma mission : je contribue à améliorer le genre humain. Par le petit bout.




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jeudi 3 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 2

Ceci est une citation à des fins d'illustration musicale (détails ici). Il s'agit d'un extrait, en mono, de Tamalpais High (at about 3), par David Crosby, sur le CD If I could only remember my name, Atco, 1991 (sortie initiale 1971). Le disque est en vente ici.
Hauteurs du Tamalpais, 3h du matin
 
La montée était sinueuse, à peine éclairée par un croissant de lune, on avait l'impression de n'en pas finir et qu'après le sommet, le taxi continuerait à monter dans la nuit. Mais après un dernier virage, les phares du taxi débouchèrent sur une étendue de gravier. Conrad laissa glisser sur quelques mètres, coupa le contact, les phares, puis nous descendîmes. On devinait les arbres qui entouraient cette clairière abandonnée, la nuit était sans nuages. Levant les yeux, nous vîmes un tapis d'étoiles, comme si une multitude de tigres nous fixait dans le noir.
Lumineux et féroces.
Inaccessibles et calmes.
 
Conrad s'était dirigé vers ce qui semblait être une trouée dans les buissons, un début de sentier. Nous nous faufilâmes à la queue leu leu, environnés de feuillage chuintant, de feuilles luisant sous la lune comme des lames d'acier, et tous ces petits bruits (criquets craquement lapins lupin lutins) qui forment la rumeur de la nuit, auxquels se mêlaient nos pas furtifs, débonnaires, sensibles, amoureux.
Une ouverture dans les buissons nous révéla la baie tout en bas. Les lumières tremblotaient dans l'air nocturne, on voyait un phare qui clignotait tendrement au loin. Conrad s'arrêta, je sentais les ombres des pèlerins à côté de moi.

- C'est le moment d'avoir de grandes pensées. C'est le moment de pardonner au monde, dit Conrad.









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mercredi 2 juillet 2008

Magnolia Express - 4ème partie - # 1

Quelque part au sud
 
J'achevai de mettre nos affaires dans le taxi quand Conrad est venu me voir :

- Alors, petit, on va où ?

Je refermai le coffre, et regardai par la lunette arrière. Vieux Bill et Conrad avaient fait un travail de chirurgiens, le taxi était à nouveau flambant neuf, et près du tableau de bord, je voyais le compteur qui était toujours en marche.
Je me redressai, fixai Conrad avec une moue d'impuissance. Je ne savais pas si c'était une bonne idée de rebrousser chemin, de parcourir à nouveau le même trajet, et j'avais un sentiment d'échec, nous n'avions pas trouvé. J'allais lui dire ça quand je vis Bob Brozman qui se faisait déposer par une camionnette sur la route. Il s'avança vers nous portant trois étuis sombres et un sac, et dit :

- Vieux Bill m'a prévenu que vous partiez aujourd'hui. J'ai décidé d'avoir la bougeotte : il paraît qu'on ne déteste pas ce genre de musique vers le sud. Alors si c'est sur votre route ...

Conrad et moi échangeâmes un regard, puis nous répondîmes que par un coup de chance, une coïncidence étonnante, oui, c'était sur notre route.

- La vie est bien faite, constata Bob en souriant, tandis que nous hochions la tête.

Vieux Bill nous avait offert une machine à écrire antique, ainsi qu'un bracelet indien pour Eileen et une pipe en écume de mer pour Conrad. Nous partîmes donc à cinq vers le sud, un peu plus chargés, un peu plus légers, ça dépendait.




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lundi 30 juin 2008

Magnolia Express - 4ème partie

Ceci est une citation à des fins d'illustration musicale (détails ici). Il s'agit d'un extrait, en mono, de I'll never leave you, par Tuesday Jackson, sur le CD De vous à moi, Universal, 2003 (réédition de la version originale de 1968). Le disque est en vente ici.


Quatrième partie :

  Magnolia

 

I'll never leave you
I'll never leave you
I know that you know that my life
would be nothin' without you
I'll stay with you forever
I'll stay with you
For what else can I do ?

Tuesday Jackson

 










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lundi 26 mai 2008

Magnolia Express - 3ème Partie - # 25

Et ta peine sera lavée dans les eaux d'un fleuve boueux
 
La route du retour était toute longiligne, Eileen menait le vaisseau sereinement (comme elle avait mené les courses sereinement, me laissant le rôle du porteur) et le vent transformait ses cheveux en drapeau, en étoffe ondulante, illustrant sa liberté d'aventurière qui ne se laisse peigner par personne, sinon par le vent issu des montagnes rocheuses. Le soleil était haut dans le ciel, la route tremblotait sous la chaleur, Eileen me parlait sans que j'entende rien, le vent du large me sifflait aux oreilles, entrait dans l'habitacle, tourbillonnait, bourdonnait et Eileen chantonnait et je n'entendais rien, sinon le sifflement soutenu du vent dans mes oreilles.
Le vent qui me prouvait que nous étions en mouvement, petite tache jaune qui filait sur une route toute droite. Vivants quoi.
 
Nous arrivâmes, Eileen gara le taxi, l'air retombait autour de nous, le silence probablement aussi, mais je n'entendais rien, simplement "Pschhhhhh" dans mes oreilles, j'avais encore du vent sous le crâne et il cherchait la sortie, chuintait comme du satin qui glisse ou comme une assemblée d'abeilles en train de prier.
Aline venait vers nous, vers moi, elle parlait, je n'entendais rien, je voyais juste son visage, j'essayais de deviner si elle était soucieuse, rieuse, anxieuse, lucide, calme, chagrinée, légère. Elle leva les sourcils, comprit que je n'avais rien entendu, et recommença à parler, toujours avec cet air indéfinissable :

- (Pschhhhh)
- Je n'entends point, dis-je (pourtant, j'entendais bien ma voix. Mais de l'intérieur, par résonance intime). Et pour accompagner mon propos, je montrai mon oreille.
- (Pschhhhh) ...ou... (Pschhhhh) ...rouana... (Pschhhhh)
- Hein, comment, quoi ? disais-je distraitement, tout en sortant la machine à écrire du taxi (ne sachant où la mettre, je l'avais emportée pour faire les courses).
- Nous n'irons pas à Tijuana, dit Aline.





Fin de la troisième partie.



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vendredi 23 mai 2008

Magnolia Express - 3ème Partie - # 24

Gloire à nos courageux pilotes
 
Ma machine toujours sur les bras, j'allai voir du côté de chez Conrad et Eileen. Vieux Bill avait vaguement idée de l'endroit où il pourrait trouver un pare-brise, mais c'était dans un coin reculé du parc, et pour y accéder il fallait soulever au moins deux tonnes de ferrailles. Conrad y avait travaillé depuis quelques jours avec Vieux Bill, et il restait encore une bonne pile à déblayer. Quand je tournai au coin de l'allée, Vieux Bill était en haut d'une pile et guidait Conrad qui attrapait les ferrailles avec une petite grue.
 
Eileen était en train de venir vers moi. Elle me dit :

- Je vais acheter quelques victuailles, vous voulez venir ?

J'hésitai un moment.

- Aline est occupée. Je vais venir.

Eileen répondit Mmmm tout en marchant, elle avait sa liste de commissions en tête, et n'écoutait pas vraiment, elle était toute à ses préoccupations alimentaires. C'était bien.
Nous arrivâmes au taxi, et j'eus une sorte de doute, dont je fis part à Eileen :

- Hey ...
- Mmmm ?
- Il n'y a plus de pare-brise au taxi...
 
Elle s'arrêta, me regarda, elle avait l'air de me découvrir. Puis elle me sourit, et me dit qu'elle aussi l'avait remarqué, et qu'elle contrôlait la situation. Je m'installai donc sur le siège du passager, claquai la portière, levai les yeux : pas de doute, on voyait bien le capot, la route là-bas, et à moins de rouler à 10 miles à l'heure, nous allions pleurer comme des crocodiles enfumés dans une valise. Je m'abandonnai au désespoir : Eileen venait de s'asseoir, comment lui annoncer la Réalité, comment lui annoncer que ce monde cruel ne pardonnait rien à ceux qui n'avaient point de pare-brise ?

Je me lançai :

- Eileen, avant que tu démarres, il faut que je te parle ...
- Bien, dit-elle, mais que cela ne t'empêche point de mettre tes lunettes.

Je me tournai vers elle : elle avait revêtu des lunettes d'aviateur, ces lunettes de verre-cuir-acier que portent tous les aviateurs de légende, et elle m'en tendait une paire. Je les revêtis : j'avais désormais un pare-brise personnel. On pouvait y aller.

- Alors ? me demande Eileen
- On peut y aller, dis-je. Le monde a eu pitié.



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