Voici donc le compte-rendu
de mon
Marathon de Turin.
Avant
la course
Dimanche matin, réveil
6h15,
Laurent (mon coturne à l'hôtel) fait son yoga pendant
que je lis quelques poèmes de Bashô et que je respire.
Petit déjeuner vers 6h45, du jambon, des céréales,
un thé, puis on remonte se préparer. Crème pour
les pieds et les jambes, pansements sur les tétons, piles de
rechange (pour walkman et podomètre), gels de glucose.
Nous arrivons au
rendez-vous sur la
Piazza San Carlo avec 10 minutes d'avance. Nos camarades arrivent un
peu plus tard, nous en avons profité pour nous mettre au
soleil, il fait super beau, ciel bleu, mais encore frais : +8°C.
On nous promet que ça va taper plus tard dans la matinée.
Nous prenons une photo tous ensemble puis direction la ligne de
départ. C'est un tout petit marathon, en nombre de coureurs : 2 200
dans le
peloton de départ, ce n'est rien à côté
des 40 000 du Marathon de Paris. Du coup, c'est une ambiance plus détendue,
il fait beau, une jeune fille qui chante faux nous assène
l'hymne italien, et c'est parti, il est 9h20.
Km 0 à 10 - confiance et beauté
C'est d'abord une avenue,
puis une
longue place pavée avec de longues pierres plates, nous
courons au milieu des rails de tramway, la ville est à nous.
Virage à droite, et nous continuons le long du Pô, là
où je m'entraînais il y a un an pour préparer le
Marathon de Madrid. La route devient une 4 voies dans une banlieue
urbaine, des immeubles glacés, très peu de public, nous
sommes seuls. Et c'est là un des premiers plaisirs de ce
marathon : à 2 200 répartis sur plusieurs kilomètres,
nous ne sommes pas dans le coude-à-coude d'un peloton, chacun
a beaucoup d'espace devant lui et sur les côtés, chacun
court pour soi. Du soleil, une route presque vide, quelques passants.
Je maintiens parfaitement mon rythme de 6'10" au kilomètre,
rythme que je dois tenir sur les 21 premiers kilomètres avant
d'accélérer dans la seconde moitié du marathon.
Jocelyne, avec qui je cours, me distance progressivement, je reste en
arrière, à mon rythme. Et puis, vers le km 10, nous
passons en pleine campagne. Des champs de blé en herbe, des
parcelles labourées, la tache jaune d'un champ de colza au
loin. Nous
sommes sur la route vers Orbassano, et rien n'indique que nous venons
de quitter une ville.
Au-dessus d'une parcelle de
blé
en herbe, une hirondelle fait des volutes en rase-mottes, en
rase-brins, et c'est superbe de voir tant de grâce dans le
soleil.
Les kilomètres se
déroulent,
j'ai un peu mal au jambes, une fatigue qui me plombe un peu, je ne
m'en inquiète pas plus que ça, c'est après que
c'est censé devenir dur. Et puis ce grand moment de beauté
: après une petite montée sur une bretelle d'accès,
un superbe panorama sur les Alpes enneigées. Ciel bleu,
montagnes blanches et grises qui nous bouchent l'horizon, donnant
un sentiment de leur puissance, mon
Kilimandjaro à moi.
Je continue au milieu des
champs. Nous
passons au milieu de petits villages, avec leurs rues pavées
et leur rigole centrale, il y a des fanfares, des passants, des
enfants dont je tape la main en passant.
J'avais pris la peine de
m'arrêter
pour desserrer mes chaussures, mais je passe le km 20 à 2h04,
c'est-à-dire pile-poil 6'10" au km. A ce rythme, je peux
faire 4h15 ou moins. Je prends mon premier gel de glucose, j'avale
deux verres d'eau.
Km 21 à 27 - la côte vaincue
J'arrive au semi (21,1 km),
le moment
où je dois accélerer. Je mets le walkman en marche, et
je tombe sur "Why Aye Man" de Mark Knopfler : le tempo
idéal pour monter à ma seconde vitesse, 5'40" au
km (negative plit, cf. mes mésaventures et réflexions passées). J'accélère donc, et c'est parti à ce nouveau
rythme, la route est un long ruban de bitume entre maisons de
banlieue avec des champs derrière.
Le faux-plat imperceptible
depuis le km
17 se transforme en côte, c'était prévu sur le
relief, et je l'attaque sans réduire ma vitesse, comme c'était
prévu : après tout, après le km 27, ça
descendra, et tout sera plus facile. Je repère Joce avec les
ballons du meneur d'allure pour 4h15, je grignote insensiblement la
distance, et je la passe, je lui souhaite bon courage, puis je
continue à mon rythme. Il fait chaud, le
soleil tape, je n'ai plus froid et je sens que je vais avoir des
coups de soleil. La pente est longue, je m'accroche, je perds souvent
le rythme mais je remonte toujours pour me maintenir à une
vitesse de 5'40".
Vers le haut de la côte,
avant
d'entrer dans le village de Rivoli, je rattrape Matthieu et Arnaud.
On s'échange une poignée de main, je les passe, tandis
que résone dans mon casque la musique de « Legend
of Zenda ». Grand moment d'exaltation et de puissance,
j'aime ma foulée, j'aime ma vitesse, et je sais que le haut de
la côte n'est plus loin. Au km 27, je vois en effet la fin de
la côte, un virage à gauche, désormais c'est
censé descendre jusqu'à l'arrivée, je pense que
rien ne peut m'arriver.
Km 29 - les ennuis commencent...
Au km 29, je sens des
douleurs dans le ventre, j'ai le
torse et le ventre glacés, j'ai peur d'avoir une colique. Je
décide de ne rien forcer, j'ai mal, donc je m'arrête à
un café et demande la permission d'utiliser les toilettes. Ils
acceptent, mais Argh ! Ce sont des chiottes à la turque ! De
fait, je me contente de pisser, fausse alerte, et j'ai dû
perdre à peine quelques minutes. Retour sur la route, cela va
mieux... pour 200 mètres. Je sens que je suis fatigué,
je ralentis insensiblement, j'essaie de maintenir le rythme, mais
cela devient de plus en plus dur : je passe à 5'50", puis
6'00"... J'arrive au ravitaillement du km 30, je prends mon
deuxième gel de glucose, deux verres d'eau, et je repars. Nous
sommes revenus dans la ville, ce sont des longues avenues très
larges, avec personne sur les côtés, il y a quelques
badauds aux carrefours, mais on a l'impression de courir sans en voir
la fin. J'essaie de balancer les bras pour pistonner ma course, je me
focalise sur la musique (« Violet » de Seal
m'apaise et me relance), mais je sens le coup de pompe qui m'attaque
de plus en plus. À tel point que je ne vois pas passer le km
32, celui où j'étais censé passer de 5'40"
à 5'20" pour une nouvelle accélération dans
les 10 derniers km. Là, il ne s'agit plus d'accélérer,
mais uniquement d'essayer de me maintenir en-dessous des 6'10"
de ma première moitié de parcours. Très vite, je
ne regarde plus ma montre : ça ne sert à rien de voir
ma performance se dégrader, autant m'accrocher, essayer de
faire avec, et on verra bien au final.
Ravitaillement du km 35, je bois, je
repars péniblement. Dès le km 36, j'ai soif, et je sais
que j'ai encore 4 bornes sans ravitaillement. Joce me dépasse,
je la félicite et lui souhaite bonne chance, je suis content
pour elle, c'est moi qui ai merdé dans mon parcours. Je compte
péniblement les km, le temps entre chaque panneau kilométrique
est de plus en plus long, je me traîne, je trottine à
peine, des chaussures de plomb à chaque pied. À un
moment, je pose mal mon pied, je me rattrape, et me retrouve à
marcher : j'avançais tellement lentement que la marche s'est
enclenchée automatiquement. Je repars immédiatement en
trot, c'est douloureux, j'ai mal partout, aux pieds, aux mollets, aux
genoux, aux cuisses, aux fesses et surtout dans le dos. La chaleur
est élevée, je zappe toutes les chansons trop
dynamiques, je ne dépasse plus que des gens qui marchent, et
encore, je les dépasse très lentement. Certains
se remettent à courir, me dépassent, puis se remettent
à marcher, je les redépasse lentement en trottinant, et
ainsi de suite.
Les policiers continuent à
arrêter les voitures aux carrefours pour nous laisser passer,
parfois très lentement, j'entends des klaxons rageurs.
Km 39 - La longue marche
Un peu après le km 39, dans
une
petite rue vide, à côté de rails de tramway
déserts, je me mets à marcher, contrairement à
toutes mes promesses. Je n'en peux plus, je prends mon dernier gel au
glucose. Au bout de cette rue, je suis dépassé par un
petit groupe qui trotte. Un des leurs donne une petite claque
d'encouragement sur l'épaule d'un marcheur devant moi, je
prends cet encouragement pour moi et me remet à trotter en
douleur. J'arrive sur une grande avenue, au loin je vois le
ravitaillement du km 40. Je bois deux verres de boissons
énergétiques, je mange un morceau de banane, j'arrive à
courir encore quelques centaines de mètres, mais je commence à
boiter.
Je continue en marchant,
même
comme ça j'ai mal. Arnaud me dépasse, il m'encourage,
me dit quelque chose sur Matthieu que je ne comprends pas. J'alterne
la marche et le trot, à ma montre cela fait 4h14 que je suis
parti. À un moment, Matthieu me rejoint, il a une tache de
sang au niveau du téton droit, mais il a l'air à peu
près bien. Il me propose de recommencer à courir avec
lui, je lui dis que je n'ai plus de jus, je le laisse partir. Quand
il est à 100 mètres devant, je le rappelle, et je le
rejoins en trottinant, et nous partons tous deux. Au bout de quelques
centaines de mètres, je suis obligé de m'arrêter
à nouveau, j'ai trop mal aux muscles intérieurs des
cuisses, je lui dis de continuer, il me promet qu'il m'attendra à
l'arrivée.
Km 41 - espoir suprême, suprême
pensée
Je passe le km 41, et je me
dis que je dois quand
même arriver en courant. Je repars pour une ultime fois. Les
avenues sont vides, à part nous, pantins ivres de fatigue et
de soleil. Quelques encouragements me font craquer émotionnellement
plusieurs fois, je suis hypersensible, un sourire m'amène des
larmes aux yeux, je me cache le visage plusieurs fois.
Soudain, un panneau
bénéfique
: « Dernier kilomètre ». Je le passe,
puis je vois un tournant à droite. Je débouche dans une
avenue à l'ombre, il y a des passants qui traversent, qui font
leurs courses, qui se promènent en ayant à peine un
regard de curiosité pour ces coureurs échevelés.
Au loin, très loin, une
arche
gonflable, une deuxième plus loin, et à l'autre bout du
monde, l'arche de la ligne d'arrivée. Au-delà, des
collines de forêt. J'ai cet effet que tous les marathoniens
connaissent : quelle que soit la fatigue ou la douleur, on fait la
dernière ligne droite avec nos restes d'élégance
désespérée.
Quelques rangées de
spectateurs
m'applaudissent, m'acclament, je leur souris et leur adresse des
signes de la main. Et je vois Jocelyne qui m'attend, derrière
la ligne, et Matthieu, Arnaud, Christian...
Je tombe dans les bras de
Jocelyne, ça
y est j'ai fini, en 4h 44 minutes.