Je revis Nessu plusieurs fois. Il vivait seul. Son appartement était
tout petit, impeccable. Sa vie était toute intérieure, et je cherchais
le moyen de rentrer dans cette histoire, de comprendre cette vie. La
plupart du temps, nous buvions en silence, je prenais des notes ou je
travaillais sur mon ordinateur tandis que Nessu bricolait. Un jour il
me dit « Vous voyez, ce clou. Il est tordu, il est rouillé,
mais il est digne d'estime. Je peux en faire quelque chose. Il a sa
place. »
Il le redressa avec quelques coups de marteau soigneux, puis il sortit
du papier de verre, et l'affûta jusqu'à ce qu'il brille comme un clou
neuf. Tout ça comme s'il n'avait pas pu se payer un boisseau de clous,
ceux-là mêmes qui se vendaient pour rien dans la boutique d'en face.
Et Nessu me dit :
- C'est difficile de trouver sa place. Moi même, j'ai pris du temps pour
me retrouver.
- Vous voulez dire, après que vous avez quitté votre poste de directeur ?
- Oui. Je me suis perdu pendant des mois, d'abord à vouloir faire la même
chose, puis à vouloir tout changer. Je cherchais un travail, et puis je
finissais dans des bars, chaque soir. Je n'ai plus beaucoup de
souvenirs de cette période. Je me suis retrouvé un matin, englué de
sang, dans une ruelle détrempée, sans mon portefeuille. J'ai marché
dans la brume, c'était l'aube. J'aurais voulu en finir, et l'eau sombre
du port m'appelait, il n'y avait que les mouettes et moi, et mon
angoisse, je souffrais comme un damné. Mais l'eau du port était
huileuse, grasse, sale. Je préférais encore marcher. Je suis arrivé à
l'usine, une poignée de miséreux était devant la porte, je savais que
c'était les temporaires, les immigrés, ceux qui n'ont plus rien qu'un
caleçon sale et des doigts noueux. Je me suis mis dans la file, comme
une bravade, en me disant qu'on allait me reconnaître, et que l'on me
jetterait dehors. Mais il était encore tôt, le temps a passé dans la
file, un pauvre m'a offert une cigarette, et la porte de fer s'est
finalement ouverte. Le soleil était invisible dans la brume, le matin
était froid. Personne ne m'a posé de question. J'ai pris un tablier, un
couteau, et la cargaison est arrivée. J'ai fait mes huit heures et j'ai
touché quelques billets.
- Et alors ?
- J'ai donné tout l'argent. J'en ai donné à l'homme qui m'avait passé une
cigarette. Et à la femme seule. Et au vieux dont la main tremblait. Et
au gros porc qui faisait des blagues racistes. J'ai tout donné. Je suis
parti dans le soleil, avec mes vêtements qui sentaient le poisson, sans
rien en poche, et sans rien dans le ventre. Et je suis revenu le
lendemain matin. Et le jour d'après. Avec ma souffrance. Je voulais
mourir sur place, je voulais démontrer à tous que j'allais mourir dans
la souffrance. Mais personne ne me voyait, parce que tous avaient leurs
soucis. J'ai continué.
- Vous vouliez quoi, exactement ? être reconnu comme un martyr,
par ceux-là même que vous aviez pressurés ?
Il resta un moment à réfléchir. Il souriait. Je l'avais touché au point
sensible, mais il ne se fâchait pas, il souriait.
- C'est probablement à ce moment que j'ai senti quelle était ma place.
Toutes les nuits, je me retournais sur mon lit de misère, je rôtissais
sur les flammes de l'enfer, et toujours, l'étoile noire me regardait et
se moquait de moi. Je n'étais rien, et elle riait de me voir me tordre
dans la souffrance. Et puis un matin, dans la file d'attente devant la
porte de fer, j'ai compris. J'avais trouvé ma place. Et je me suis
employé, depuis, à honorer cette place.
- Attendez, vous allez me faire le coup de la rédemption christique, vous
avez eu une illumination ?
Je ne peux pas décrire son regard à ce moment-là. Il n'était pas
moqueur, ni péremptoire. Je ne saurais dire ce que ce regard
signifiait. Mais je me suis senti rougir, avec mon magnétophone
numérique, mon téléphone portable, et mon reflex digital.
J'ai posé mon sac, je me suis assis, il a rempli mon verre. Quand nous
avons trinqué, j'aurais pu pleurer.
Voici maintenant la fin de cette histoire. Je continue à voir Nessu. Il
est ignoré, il est seul, mais beaucoup de personnes viennent le voir.
Il ne leur dit rien, ou bien il leur tient la main, son écoute est
inépuisable.
Je lui ai offert un stylo-plume, en lui disant que les mots sont une
manière d'exprimer les choses. J'ai ajouté, en plaisantant, que le
stylo peut être rempli aussi avec de l'encre de seiche.
Depuis, une fois par an, il m'envoie un petit dessin traçé à l'encre.
Jamais plus de cinq traits, souvent moins. Et l'encre sent l'odeur de
la mer.
Je reviens parfois le voir, quand je me sens seul, ou triste. Il a
commencé à m'expliquer comment découper un poisson.
Je me sens revivre.
Dédié à Laurent C. et Sardar H. - 29-05-08

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