Joe le Bûcheron et les bouches d'incendie
Le cargo a lentement dérivé le long des courants
des
petites rues, passé le chenal avec sa lumière
bleutée,
et devant nous, il n'y avait plus que la mer libre. La nuit nous
enveloppait et nous protégeait, je voyais les
lumières
du tableau de bord éclairer la figure de Conrad qui
mâchonnait
un petit bâton, et puis Aline avait posé sa patte
élastique sur mon cou et elle regardait en silence, avec la
vue nocturne des chats.
Sans me retourner, je savais que nous laissions derrière
nous
un sillage phosphorescent, j'avais déplié une
carte sur
mes genoux, juste éclairé par la petite
lumière
du plafonnier. De derrière, j'ai entendu la voix d'Aline,
elle
me disait que Conrad connaissait cette partie de la route, que
c'était après qu'on aurait besoin de la carte.
Alors je
leur ai raconté l'histoire de Joe le Bûcheron.
Joe était bûcheron dans les montagnes au nord, et
il
descendait tous les mois à la ville pour prendre des
provisions, sauf en hiver où là il vivait sur ses
réserves pendant plusieurs mois sans voir personne. Joe ne
savait pas lire, et ne s'y reconnaissait pas bien dès qu'il
arrivait à la ville. Je l'entends encore qui
disait :
"C'est pas catholique, toutes ces rues qui se croisent si
proprement, la nature ne fait jamais comme ça, ici toutes
les
rues se ressemblent, toutes les maisons ont le même type de
fenêtres, et tout change si rapidement !
Là-bas
dans les montagnes, il y a pas deux arbres identiques, et au moins,
ils restent à la même place !". Alors Joe
avait un système : à partir du moment
où il
entrait dans la ville, toujours par la même route, il
comptait
le nombre de bouches d'incendie qu'il rencontrait. Il savait
qu'à
la quatrième bouche d'incendie, il devait tourner
à
droite, et le magasin de fournitures était un peu plus loin.
Le système de Joe marchait très bien, tous les
mois il
allait faire ses achats, sauf en hiver où il restait absent
de
longs mois. Et puis est venu Floyd J. Tomaso.
Floyd J. Tomaso était un fils d'immigrant, il avait
vécu
dans le quartier italien depuis sa naissance, il avait
baigné
dans les odeurs de lessive et de pâtes
alla
carbonara,
et n'avait jamais quitté son quartier, parce que son
père
n'était pas assez riche pour qu'ils partent en vacances.
Alors
l'été, quand il faisait trop chaud pour rester
à
l'intérieur, Floyd J. Tomaso descendait dans la rue avec
d'autres
bambini, et ils se baignaient
près d'une
bouche d'incendie, c'était leur rivière
à eux,
cette bouche d'incendie.
Alors voilà, quand, des années après,
Floyd J.
Tomaso est devenu maire, il a décrété
qu'il n'y
avait pas assez de bouches d'incendie dans Little Italy, et qu'il
fallait en installer d'autres. Lui, tout ce qu'il voulait, c'est que
les
bambini puissent se rafraîchir en
été
(ça ne sert qu'à ça une bouche
d'incendie, il
n'y a jamais d'incendie dans Little Italy). Et donc, en
prévision
du prochain été chaud, il avait fait installer
douze
bouches d'incendie supplémentaires pendant les longs mois
d'hiver, et tout le monde dans Little Italy était content.
Alors évidemment, quand Joe le Bûcheron est
descendu de
la montagne au printemps, il a compté quatre bouches
d'incendie, et il a tourné à droite, mais
ça
n'était pas la bonne rue, parce que pendant les longs mois
d'hiver, une bouche d'incendie supplémentaire
était
apparue sur le trottoir dans cette rue-là, comme un
champignon
hivernal. Joe le Bûcheron a marché longtemps sans
apercevoir son magasin de fournitures, et il s'est perdu. Il a
échoué
dans un bar-hôtel, loin au-delà de Little Italy,
il a
raconté son histoire et la patronne, qui était
veuve,
l'a pris en pitié et deux mois après ils
étaient
mariés.
- Et quelle est la morale ? demanda Aline, qui aime bien me
taquiner.
- Eh bien, si Joe le Bûcheron avait été
finaud
comme je le suis, il eût déplié une
carte sur ses
genoux dès les premiers mètres en dehors de son
territoire, il se fût repéré
à la boussole
et au soleil, et tout ça ne serait pas arrivé.
- ... et il ne serait pas marié, et la pauvre veuve serait
toute seule...
- Ben oui, bien sûr... Mais peut-être que le soir,
après
la fermeture du bar, de temps en temps il s'accoude à sa
fenêtre et il rêve à sa petite cabane,
à
ses arbres qui ne changent pas de place là-haut. Il n'est
pas
triste, non, juste rêveur...
Aline a tendu la main, m'ébouriffant les cheveux, tandis que
Conrad songeait à tout cela en mâchonnant son
petit bout
de bois.

Roman, publié progressivement, sous un
contrat
Creative Commons.
Et aussi sous licence
Touchatougiciel.
Le roman, dans l'ordre,
est là.