Novela - Faria [1 / 2]
Par Docthib, mercredi 6 décembre 2006 à 17:37 :: Novela :: #264 :: rss Mots-clefs : Nouvelle
Mon cachot s’étend sur trois mètres de
longueur, pour deux mètres de largeur. J’y ai été emprisonné il y a trop
longtemps, pour une peine oubliée. Je me souviens de mon entrée dans cette
prison : des cellules à flanc de rocher, affleurant la mer, une forte
odeur saline, et le fracas incessant des vagues. Peut-être à cause de ce
mouvement perpétuel des éléments, peut-être à cause de l’injustice de ma
condition, je décidai de me battre : je marchais dans ma cellule, je ne
restais pas en place. Je pris l’habitude de me hisser aux barreaux de ma
fenêtre, à deux mètres du sol, et de là, je contemplais les flots perdus dans
le brouillard, indéfiniment. Avec le temps, j’y restais des heures, des jours,
en contemplation, comme les moines psychistes de Chandernagor.

Ma première erreur fut de me sentir
prisonnier. Pendant des mois, j’acceptai mon sort, sans le remettre en cause,
me bornant à arpenter ma cellule comme un jaguar. Mais un jour, probablement à
cause de l’isolement de ma condition, je frappai violemment la porte, hurlant
pour obtenir des livres, et du papier pour écrire. Mon mouvement de folie porta
ses fruits : dès le lendemain, je fus approvisionné en feuilles de papier,
et je pus bénéficier de quelques livres, il est vrai fort arides. Je me souviens
de ce soir où, allongé sur ma couche, je consignai fiévreusement les
vicissitudes de ma captivité, dans l’espoir, un peu vain, qu’on me lirait un
jour. Mais l’écriture me délassait, et mes peines s’entrelaçaient dans les
lignes que je traçais. Epuisé par cet effort, je laissai tomber mes feuillets
et sombrai dans un sommeil profond.
Le lendemain, je m’éveillai, reposé
comme je ne l’avais guère été depuis des années. Je cherchai mon journal, et ne
le trouvai pas au pied de mon lit. Je fis le tour de ma cellule : sans
conteste, on m’avait volé mes écrits. Je pensai à la censure, je pensai à
l’espionnage, et me ruai vers la porte de ma geôle. Je réclamai en hurlant mes
feuilles de papier. Le temps d’attente ne fut pas long : le judas
coulissa, et une nouvelle provision de feuilles blanches me fut transmise. Je
compris le message : on ne m’interdisait pas d’écrire, mais toute pensée
subversive me serait soustraite. Je m’appliquai donc à rédiger de longues pages
où ne transparaissait aucune animosité, même si un esprit subtil aurait pu
déceler un ton moqueur. Pour me délasser de ma posture assise (étant donné que
je n’avais pas de table, j’écrivais assis sur ma couche, le dos au mur), je me
hissai aux barreaux, et contemplai l’étendue grise devant mes yeux. Quelques
taches blanches, probablement des déchets, flottaient devant les rochers de la
forteresse, mais un fort courant les entraîna vers le large. Je continuai à
rédiger jusque tard dans la nuit, et m’endormis comme une masse. Au petit
matin, je fus surpris : non seulement mes écrits avaient disparu, mais
aussi la plume que j’utilisais, ainsi qu’un livre que j’avais posé à côté de
mon journal. Les autres livres, posés sur une étagère en face de mon lit,
n’avaient pas été touchés. Je décidai de rester vigilant : je couvris
quelques feuillets de pensées sans intérêt, et les laissai en évidence sur le
sol, tandis que je feignais un sommeil profond. La nuit s’écoula sans que je
dorme. Au petit matin, satisfait de ma veille, je me penchai pour
récupérer mon bien : les papiers avaient disparu dans la nuit, alors que
j’aurais juré qu’aucun être n’avait pénétré cet espace. J’arpentai la cellule,
à l’affût de toute cachette, trappe, fente qui eût pu laisser passer quelqu’un,
ne serait-ce qu’une main, sous mon lit, sans que je réagisse. Je ne trouvai
rien, malgré ma vigilance et le temps que j’y passai (de toute mes possessions,
le temps était le bien dont j’étais le plus riche). Je décidai de découvrir ce
mystère, et dans ce but, je me couchai sur le sol, observant fixement les
quelques papiers que j’avais laissés traîner. Je vis le soleil se coucher, ses
rayons imprimant de nouveaux barreaux sur le mur de ma cellule. L’obscurité
vint. Je respirais lentement, comme un homme endormi, mais j’étais en état de
réceptivité totale.
Le changement advint d’une manière que
je n’avais pas anticipée. Aucune pierre ne bougea, aucun bruit ne m’alerta, la
nuit était avancée, et seul le lancinant bruit des vagues m’accompagnait. Le
changement vint de moi. J’étais allongé sur le sol froid, observant,
monomaniaque, mes papiers, quand je me sentis fondre. Ma peau, mes jambes, mon
torse, essayaient tout-à-coup de répondre à l’appel du sol, je m’enfonçais dans
la terre battue, m’amalgamant peu à peu à la terre, comme si je passais une
porte. Je voyais mes papiers se fondre de même, être peu à peu recouverts d’une
couche de poussière, puis de sable, enfin de terre solide, disparaître ainsi à
mes yeux, tandis que mes mains et mes membres prenaient la teinte d’une
composition de Rodin. Quand je fus enfoncé de moitié, quand l’appel froid
atteignit mon cœur, j’eus un sursaut de conscience, un bond de carpe, et me
retrouvai, le corps baigné de sueur, sur le sol de ma cellule. Je régulai
doucement les battements fous de mon cœur, inspirai longuement, puis je me
suspendis aux barreaux de la fenêtre. Quand le soleil se leva, quelques heures
plus tard, je vis des traces blanches, dérisoires feuilles de papier, flotter
le long des rochers de la forteresse, puis être emportées peu à peu vers le
large.
De ce jour, je résolus de m’évader.
Commentaires flous
1. Le mercredi 6 décembre 2006 à 19:50, par leo
2. Le jeudi 7 décembre 2006 à 09:04, par Lili
3. Le jeudi 7 décembre 2006 à 09:39, par Yann
4. Le vendredi 8 décembre 2006 à 11:36, par Docthib
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