Livre lu - Georges Simenon : La tête d'un homme (...et quelques réflexions sur le court-termisme)
Par Docthib, vendredi 30 juin 2006 à 18:50 :: Livres :: #136 :: rss Mots-clefs : Citation, Finance, Livres, Réflexions
J'ai rencontré Christian hier soir, et lui montrais les quelques livres dans mon havresac : suivant l'humeur, et surtout la fatigue, je m'attaque aux livres exigeants (Le golem, de Gustav Meyrinck) ou détendants (Simenon, Bukowski). Je n'ai certainement pas dit que les livres détendants étaient faciles à écrire.
Je viens de finir mon Simenon, La tête d'un homme (Livre de Poche n° 2903, 1971). J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de Georges Simenon, en voici un extrait pour illustration.
J'en viens à mon propos. Maigret parle avec le juge d'instruction. On imagine bien la scène, Maigret massif, silencieux, épais et têtu, et Coméliau, nerveux, maigre, hésitant entre l'insulte enrobée et l'autorité catégorique.
Cela entre en résonance avec la Lettre ouverte de La Grande Loulou à son patron. Où elle démontre (je vous la fais courte, car elle est grande, sa lettre, à la grande Loulou) que le dit patron, à économiser des bouts de chandelle, se prend des retours de boomerang qui lui pètent trois fois plus les dents.
On en voit beaucoup, des sociétés comme ça : leur souci – légitime – est de payer les salaires et les fournisseurs à la fin du mois. Le court terme (le nez dans le guidon) prime sur le long terme, la réflexion stratégique, ou pour le faire moins pompeux, le fait de se poser 5 minutes pour faire le point. Pour ces sociétés qui courent après la trésorerie, c'est compréhensible, et ce n'est que regrettable. Ce qui est moins excusable, c'est un comportement de gagne-petit, qui consiste à rogner sur tous les budgets, pour des (petits) gains à court-terme. Je connais ça, les salariés qui me lisent connaissent ça, tout le monde l'a vécu, ou le vivra.
Ce qui m'étonne le plus, c'est que normalement, la finance et les marchés tiennent compte de l'opposition long terme – court terme. Si je m'engage dans un placement à long terme (compte bloqué, emprunt d'état), je serai plus rémunéré que si je place sur un Codevi ou un Livret A. Le marché rémunère ceux qui sont prêts à être patients sur leurs investissements (si vous voulez faire chic, vous dites que la courbe des taux est ascendante). Et pourtant, on a l'impression que ça ne suffit pas : le pékin moyen préfère toucher tout de suite deux fois moins, il va pinailler sur les stylos-bille ou la formation de ses salariés. Mais il me semble (je suis prudent, après tout, je ne suis que prof, un théoricien ignorant des réalités graisseuses des entreprises viriles) que tout le monde aurait à y gagner. Quand je vois un vieux (55 ans!) salarié être licencié pour un jeune en CDD qu'on paiera 3 fois moins, je ne conteste pas les faits (« le 'vieux' salarié coûtait plus cher que le jeune »), mais le raisonnement aveugle : le jeune doit être formé (ça coûte du temps et de l'argent), le vieux rapportait des ventes (on perd de l'argent et des clients) ou minimisait les coûts (on perd de l'argent) ou connaissait bien le métier (on perd de la connaissance qui quitte l'entreprise). Tout cela, ce sont des coûts cachés, de même que la perte de confiance des autres salariés (« à qui le tour ? »). Et qui dit perte de confiance dit perte de productivité : chacun réactualise son CV, ou surfe sur les sites de recrutement, ou encore décide que désormais, le patron « en aura pour son argent » (et pas plus).
Je suis peut-être théoricien, ou visionnaire, ou trop intelligent, mais ça m'a toujours étonné que certains dirigeants ne voient pas plus loin que le prochain trimestre...
Bref, Coméliau a peur d'un scandale dans la presse (et nous savons tous quelle peut être l'espérance de vie d'un scandale dans la presse à sensation : quelques semaines ? moins d'un mois en tout cas...) tandis que Maigret n'a pas peur, mais il sait qu'il joue son titre de commissaire, et que 20 ans de service peuvent être balayés en 10 jours. Deux mondes s'affrontent, et s'affronteront toujours. Je ne vous dis pas qui gagne dans le roman, il faudra le découvrir par vous-mêmes...
Le temps était gris, le pavé sale, le ciel à ras des toits. Le long du quai que suivait le commissaire s'alignaient des immeubles cossus, tandis que, sur l'autre rive, c'était déjà un décor de banlieue : usines, terrains vagues, quais de déchargement encombrés de matériaux en piles. Entre ces deux spectacles, la Seine, d'un gris de plomb, agitée par le va-et-vient des remorqueurs.Bon, je relis, et je me dis que tout cela est fugitif, une impression qui passe, une buée de poésie.
Georges Simenon, La tête d'un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 21.
J'en viens à mon propos. Maigret parle avec le juge d'instruction. On imagine bien la scène, Maigret massif, silencieux, épais et têtu, et Coméliau, nerveux, maigre, hésitant entre l'insulte enrobée et l'autorité catégorique.
- Tout va bien, Monsieur Coméliau !On sent tout dans cette scène. Coméliau pense à court terme, et selon ses intérêts personnels. Maigret pense à long terme, et en fonction du bien collectif, non, je m'exalte, en fonction de ce qu'il pense être bien, il fait passer son intérêt après un intérêt plus général, que certains appelleront éthique, d'autres morale, d'autres encore idéal. Moi je m'en fous de nommer, je sais qu'on peut retourner les mots comme des gants, le tout est de savoir quelle est la peau sous le gant.
- Vous croyez ?.. Et si toute la presse reprend cette information ?..
- Cela fera un scandale.
- Vous voyez...
- Est-ce que la tête d'un homme vaut un scandale ?
Georges Simenon, La tête d'un homme, Livre de Poche n° 2903, 1971, p. 28.
Cela entre en résonance avec la Lettre ouverte de La Grande Loulou à son patron. Où elle démontre (je vous la fais courte, car elle est grande, sa lettre, à la grande Loulou) que le dit patron, à économiser des bouts de chandelle, se prend des retours de boomerang qui lui pètent trois fois plus les dents.
On en voit beaucoup, des sociétés comme ça : leur souci – légitime – est de payer les salaires et les fournisseurs à la fin du mois. Le court terme (le nez dans le guidon) prime sur le long terme, la réflexion stratégique, ou pour le faire moins pompeux, le fait de se poser 5 minutes pour faire le point. Pour ces sociétés qui courent après la trésorerie, c'est compréhensible, et ce n'est que regrettable. Ce qui est moins excusable, c'est un comportement de gagne-petit, qui consiste à rogner sur tous les budgets, pour des (petits) gains à court-terme. Je connais ça, les salariés qui me lisent connaissent ça, tout le monde l'a vécu, ou le vivra.
Ce qui m'étonne le plus, c'est que normalement, la finance et les marchés tiennent compte de l'opposition long terme – court terme. Si je m'engage dans un placement à long terme (compte bloqué, emprunt d'état), je serai plus rémunéré que si je place sur un Codevi ou un Livret A. Le marché rémunère ceux qui sont prêts à être patients sur leurs investissements (si vous voulez faire chic, vous dites que la courbe des taux est ascendante). Et pourtant, on a l'impression que ça ne suffit pas : le pékin moyen préfère toucher tout de suite deux fois moins, il va pinailler sur les stylos-bille ou la formation de ses salariés. Mais il me semble (je suis prudent, après tout, je ne suis que prof, un théoricien ignorant des réalités graisseuses des entreprises viriles) que tout le monde aurait à y gagner. Quand je vois un vieux (55 ans!) salarié être licencié pour un jeune en CDD qu'on paiera 3 fois moins, je ne conteste pas les faits (« le 'vieux' salarié coûtait plus cher que le jeune »), mais le raisonnement aveugle : le jeune doit être formé (ça coûte du temps et de l'argent), le vieux rapportait des ventes (on perd de l'argent et des clients) ou minimisait les coûts (on perd de l'argent) ou connaissait bien le métier (on perd de la connaissance qui quitte l'entreprise). Tout cela, ce sont des coûts cachés, de même que la perte de confiance des autres salariés (« à qui le tour ? »). Et qui dit perte de confiance dit perte de productivité : chacun réactualise son CV, ou surfe sur les sites de recrutement, ou encore décide que désormais, le patron « en aura pour son argent » (et pas plus).
Je suis peut-être théoricien, ou visionnaire, ou trop intelligent, mais ça m'a toujours étonné que certains dirigeants ne voient pas plus loin que le prochain trimestre...
Bref, Coméliau a peur d'un scandale dans la presse (et nous savons tous quelle peut être l'espérance de vie d'un scandale dans la presse à sensation : quelques semaines ? moins d'un mois en tout cas...) tandis que Maigret n'a pas peur, mais il sait qu'il joue son titre de commissaire, et que 20 ans de service peuvent être balayés en 10 jours. Deux mondes s'affrontent, et s'affronteront toujours. Je ne vous dis pas qui gagne dans le roman, il faudra le découvrir par vous-mêmes...
Commentaires flous
1. Le mardi 4 juillet 2006 à 21:10, par La grande Loulou
2. Le mercredi 5 juillet 2006 à 16:17, par Docthib
3. Le mardi 11 juillet 2006 à 16:23, par La grande Loulou
4. Le mardi 11 juillet 2006 à 16:50, par Docthib
5. Le mercredi 12 juillet 2006 à 08:51, par La grande Loulou
6. Le mercredi 12 juillet 2006 à 10:20, par Docthib
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