Hier matin, en pleine discussion en espagnol avec Magdalena, j'évoque tout-à-coup (en espagnol, excusez du peu) un de mes drames intellectuels : je n'ai jamais vu un stylo-bille arriver à bout de son encre. Cela fait plus de 30 ans que j'utilise des stylos-bille, je préfère de loin le stylo-plume, mais ce n'est pas facile d'être un raffiné dans un monde de brutes en plastique. Donc des stylos-bille, j'en ai vu des floppées me passer par les pognes, et de l'encre, ils en avaient, si toutes les taches remontaient à la surface de ma peau, tel un MacBeth inversé, je serais plus léopard qu'humain.

Mon drame : malgré cette utilisation effrénée de stylos-bille, je ne suis jamais arrivé à bout de leur encre. Une situation du genre "je suis en train d'écrire, tiens, ça n'écrit plus, je gratouille le papier, non, vraiment, y a pus d'enc', je regarde, bon sang, le petit tube en plastique est tout transparent, l'encre elle a parti". Jamais ça ne m'est arrivé.

Je sais ce que me diront certains lecteurs sagaces, certaines lecteuses ratiocinantes : "c'est parce qu'on te les pique, tes stylos, eh abruti !" Je réponds : d'abord, parle-moi meilleur, roulure, et ensuite mais moi aussi je pique les stylos des autres, les guichetiers, les collègues, les marchands de quatre saisons, les employés de l'Urssaf, dès que je peux, je chourave.

Je m'en ouvre (en espagnol, disculpe me) à Magdalena, et l'interroge sans forfanterie : dites, estimada Magdalena, ça vous est-y arrivé de voir un stylo-bille se vider de son encre ultime sous vos yeux ? Réponse de l'interrogée, après réflexion : "une fois". Une fois, c'est peu (Magdalena a à peu près mon âge, à quelques poussières près). Et de surcroît, si elle s'en souvient, c'est bien que la situation était exceptionnelle !

Où disparaissent donc les stylos-bille avant qu'on ne les voie agoniser ?

Ma réponse : il existe quelque part, dans un pays lointain, un cimetière des stylos-bille. Quand un stylo-bille se sent sur la réserve, qu'il n'en a plus pour longtemps, il s'achemine, furtivement, de nuit, par les sentiers désolés, bavant une encre qui s'éclaircit sous sa petite bille au carbure de tungstène, vers le Cimetière des Stylos-Bille. C'est un endroit mythique, que quantité d'explorateurs ont cherché sans jamais le trouver, ils ont terminé chez les réducteurs de têtes chercheuses, ou sous le coup d'un redressement fiscal. Il existe quelque part sous la lune une vallée primitive, où les ossements de plastique des stylos-bille brillent d'un éclat argenté.
Le recyclage n'est qu'une fable assénée par nos hommes politiques pour nous faire croire que nous vivons dans un monde rationnel, mais ils n'arrivent plus à masquer leur incompétence, eux non plus ne savent pas où se trouve le cimetière des stylos-bille...