BuJo 3 – critiques

Ceci est donc mon 3ème thibillet sur le Bullet Journal. Après la présentation et mes modifications au concept initial, passons à la troisième partie : les limites ou critiques. Nous garderons le quatrième thibillet pour la logistique (quel matériel).

Les limites du BuJo

Cet article mordant sur le « Boulet Journal » (« le journal de ceux qui méritent une balle« ), en plus d’être très drôle (comme souvent sur ce blog) est aussi très bien vu (bis), et son humour vient pour une grande partie de l’exagération (ter). Il n’empêche, derrière la satire, il y a une vraie observation fine des travers du BuJo. Je vous cite quelques idées, mais la lecture de l’ensemble en vaut vraiment la peine.

  • Première critique, la plus importante : le côté « je démarre en fanfare et j’abandonne tout au bout d’un mois »

« Le Bujo est […] un peu aux travailleurs de septembre ce que l’abonnement à la salle du sport est aux motivés du mois de janvier : une manne de pognon tirée des illusions annuelles d’autrui. »

dans l’article sus-cité

C’est un travers que j’ai déjà mentionné à propos de la méthode GTD ou de toute autre méthode de développement personnel, et je vous livre ci-dessous mon analyse de la relation amoureuse qui s’instaure pour un système, telle que j’ai pu la voir chez quantité de personnes adeptes de la productivité personnelle. Prenons l’exemple de Robert pour illustrer cette courbe, et je vous ai fait un petit schéma qu’on pourrait appeler « Le cycle amoureux d’un système de productivité personnelle ».

  1. Dans la première phase (début de la flèche verte), enthousiasme ! Robert s’ébaubit devant ce système qui correspond enfin au système absolu qu’il cherchait depuis toujours et qui va changer sa vie, résoudre ses problèmes, déboucher son évier et repriser ses chaussettes. Il s’y met donc comme un furieux, le plus souvent en migrant dans ce système tout ce qu’il avait éparpillé dans le système précédent – forcément discutable, puisque Robert n’en était plus vraiment satisfait.
  2. En parallèle, prosélytisme ! Robert en parle partout, à tout le monde, il convainc, évangélise des amis et collègues qui ne lui ont rien demandé, et il les supplie de passer à ce nouveau système, parce que c’est pour leur bien. C’est une phase où certain(e)s peuvent atteindre des sommets d’enthousiasme communicatif, et je connais plus d’une personne qui a pu être mesmérisée par cette stratégie, Robert agissant tel un Bill Graham ou un Tony Robbins (démonstration vivante de la PNL), en utilisant une communication dont l’effet est d’autant plus fort qu’il ne dure pas longtemps dans le temps.
  3. Ensuite (flèche jaune), idéation ! En fait, le système s’auto-entretient, parce que Robert passe plus de temps à gérer son système… qu’à accomplir des choses. Il peaufine, il indexe, il classifie, et surtout, il ordonne ses priorités. Et puis il les réordonne. Et puis il peaufine son système de gestion des priorités. Et puis Robert en parle : « tu as vu, sur ces 18 tâches à faire, j’ai choisi quelles étaient les plus importantes, je vais te montrer ». Et pendant tout ce temps, un humble tâcheron sans méthode aurait probablement accompli les 18 tâches, sans ordre, mais avec la satisfaction de faire les choses au lieu de les planifier. Et voici donc un paradoxe : on peut traduire « faire les choses » par Getting Things Done, mais ce système GTD peut conduire les personnes à passer plus de temps à planifier qu’à faire effectivement. C’est une procrastination particulièrement redoutable, car elle donne l’impression qu’on est productif, alors qu’on ne travaille qu’à la périphérie des tâches. C’est peut-être pour ça que certaines personnes ont créé l’odieux néologisme prioriser : en transformant un processus (établir un ordre des priorités) en verbe, elles se donnent peut-être l’illusion d’être dans l’action, alors qu’elles ne sont que dans la prévision des actions. Par analogie, en Ennéagramme, certaines personnes narcotisent sur le développement personnel, c’est-à-dire qu’elles lisent tous les livres sur le sujet et apprennent toutes les variantes des caractères, ce qui est une manière très efficace de dépenser beaucoup d’énergie… pour éviter de travailler sur son propre développement personnel ! 🙂
  4. Tout de même, le système marche (ou Robert se convainc qu’il marche) et toute la vie de Robert se réoriente autour… jusqu’à ce que l’on arrive à la croisée des chemins :
    1. Dans un cas, le temps passe, et le système devient trop lourd à gérer. Robert l’abandonne progressivement, et l’oublie… C’est la phase de Lassitude. Et puis un jour, inopinément, dans une page de blog ou dans un livre de développement personnel, un nouveau système apparaît dans le radar de Robert, et on retourne à l’étape 1. du cycle amoureux. Le cercle amoureux – et vicieux – est bouclé (flèche rouge).
    2. Mais notez que la phase 3. ne conduit pas automatiquement à un éternel retour vers la phase 1., car (heureusement pour nous) il y a des relations amoureuses qui se stabilisent et qui durent, durent, durent… Dans ce cas, que je souhaite à tous les Robert du monde, le système devient vraiment intégré, et donc utile : il remplit humblement sa fonction et cela peut durer des années (flèche bleue).

Comme on l’aura compris, c’est une vraie critique, généralisable à tout changement d’existence : la capacité à tenir dans la durée. Certains abordent ce sujet par l’établissement de routines, qui demandent du temps pour devenir des automatismes. D’autres rappellent une idée fondamentale : rien ne se fait sans envie, et rien ne se continue sans motivation. L’erreur souvent commise est de se tromper de motivation, c’est-à-dire ne pas arriver à identifier la motivation fondamentale qui nous anime. Du coup, il y a un effet papillonnage, voire comme le dit l’école de Palo Alto « faire encore un peu plus de ce qui ne marche pas ». Cela me semble important de le mentionner ici, car la « gestion du temps » est un des grands fantasmes vendeurs en Occident, au même rang que les régimes minceur, les techniques sexuelles ou la remise en forme… Le schéma ci-dessus pourrait en fait s’appliquer à quantité de domaines.

  • Deuxième critique sur le BuJo : « il faut tout faire soi-même ».

Vous voulez dire qu’un outil présenté pour améliorer sa productivité est un outil qui va nécessiter plus de temps qu’avec un simple agenda pour s’organiser ? Et donc, que vous allez perdre en productivité ? […] Pour votre information, un agenda pré-rémpli, ça coûte aux environs de 5€.

dans le même article

C’est vrai que cette mode du BuJo donne un peu l’impression de réinventer la roue : « Allez, les gars, on va vous apprendre à vous organiser, première étape : noter ce que vous devez faire… » (comme dirait Aymeric, « c’est ça, prends-moi pour un jambon »).

Mais j’en ai déjà parlé, c’est justement l’avantage du concept de BuJo : sa versatilité. Là où Simon-Pierre va écrire au fil des pages, façon journal, Zachée va créer systématiquement des pages « Projet » tandis que Magdalena ne jurera que par l’utilisation des plannings mensuels. Et c’est justement parce que les pages sont vierges que chacun(e) est libre de trouver son système. Tout carnet papier est un BuJo en puissance, puisque le BuJo, avant d’être un objet physique, est avant tout un système mental (pour ceux qui pratiquent la méthode GTD, on retrouve la même idée : peu importe l’organisation matérielle, tant qu’on respecte les règles). C’est notamment cela qui m’a permis de faire mon propre ménage, en enlevant ce qui ne me plaisait pas, ou en ajoutant ce qui me manquait. Comparativement, essayez de faire ça avec un agenda du commerce vendu à 5€ : arrachez les pages d’éphémérides, ou les mappemondes en couleur, supprimez les sections qui ne servent pas. Bonne chance…

  • Troisième critique : les dessins et coloriage.

[…] qu’on s’organise sur papier, par téléphone ou ordinateur, chacun est libre de faire ce qu’il veut. Mais si quelqu’un confond boulot et atelier coloriage, cela mérite de lui renverser son bureau sur le coin de la truffe.

dans l’article très drôle sur le Boulet Journal
Cette rosace…

C’est vrai que j’ai déjà mentionné ce paradoxe : un carnet qui est vendu comme un système de productivité devient souvent un bel objet de scrapbooking ou de calligraphie – ce qui prend littéralement des heures. Si ça me prend 30 minutes pour dessiner la page du jour avec des belles lettres et des festons, c’est sûr que je vais avoir des problèmes de temps… 😉

La tache libère de la tâche

Pour éviter la tentation esthétique, dès le début, j’ai essayé de « salir » mon premier BuJo. Pour moi, une trace de tasse à café ou des gouttes de thé qui ont délayé certaines lettres, ça fait automatiquement passer le BuJo de « objet esthétique qu’on ne doit toucher qu’avec des gants, en ayant longuement médité avant d’écrire » en « objet du quotidien qu’on utilise, qu’on corne et qui se prend des gnons ». Et cela évite de retenir sa respiration ou de tirer la langue en transpirant dès qu’on trace la date du jour ou une liste de tâches… (Et ce processus de salissure assumée correspond, pour les archéologues de ce blog – les archéoblogues, donc – à la Batana que j’avais appelée Raflure).

Cela étant dit, je pratique un peu de coloriage dans mon BuJo, de façon très light, c’est-à-dire en deux occasions uniquement :

  • Coloriage « priorités ». Quand je suis confronté à une longue liste, généralement obtenue par un Brain Dump (cf. deuxième thibillet sur le BuJo), cela m’aide de fixer mes priorités à l’aide de couleurs (un petit cercle autour de la case à cocher, donc c’est plus une touche de couleur qu’un coloriage) :
    • tâche en rouge : prioritaire.
    • tâche en orange : degré d’importance / urgence en peu en deça (en gros, quand les tâches rouges sont faites).
    • tâche en vert : pas urgent (mais peut-être important), donc à noter pour ne pas oublier.
    • et toutes les autres tâches, sans couleur. Le but n’est pas d’affecter un code couleur à toute les tâches de la liste, mais de décider quelle sera la ration du jour ou de la semaine, et les autres attendront…
    • Ce coloriage a aussi un mérite : éviter la déprime face à un Brain Dump de deux pages qu’on assimilerait trop vite à « ToDo list de deux pages » – donc insurmontable, et déprimante à lire. Le fait de ne regarder que les tâches de couleur permet d’alléger la contrainte, en identifiant les bouchées du jour, sans culpabiliser sur toutes les autres tâches restant à faire.
  • Coloriage « détente ». Cela arrive le plus souvent le week-end, ou plus rarement, pendant une période de pause dans mon bureau, je reviens sur une dizaine de pages et je mets quelques touches de couleurs sur les cartouches de dates ou des titres, ou au coin de certaines pages, pour égayer un peu l’ensemble et quitter le noir et blanc. Cela arrive toujours après coup, et c’est une phase de détente, un peu comme Jung qui dessinait des mandalas. Cela permet aussi de relire et de faire le point, soit pour faire surgir de nouvelles idées ou encore, pour réaligner ses priorités. Je le vois vraiment comment une respiration nécessaire et une prise de recul. Stephen Covey insiste sur la différence entre la Production et l’entretien de la Capacité de production. Or, le BuJo peut devenir très orienté « Production » uniquement, car ce n’est après tout qu’une énorme ToDo list. La phase de coloriage « détente » permet aussi de se poser, de respirer, et de consacrer un temps non productif à la prise de recul.

Ou pour citer Richard Branson,

Quite often you will only do 50 per cent of things on to-do lists because, on reflection, only 50 per cent are worth doing. But by putting things on lists it will help clarify what’s worth doing and what’s worth dropping.

https://www.virgin.com/richard-branson/doing-your-do-lists

Voilà pour aujourd’hui. Il me restera un quatrième (et probablement dernier) thibillet à écrire sur le sujet du BuJo, avec mes essais et erreurs sur le matériel à utiliser, et mes ultimes idées sur le « système BuJo ». D’ici là, vos idées et contributions sont les bienvenues.

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