De l’influence des lectures d’enfance sur la consommation d’alcool

Cet été, j’étais dans les Highlands, face à un bar d’hôtel et à un dilemme. Il s’agissait de choisir le verre de digestif – le bonnet de nuit, comme ils disent là-bas – et cela ne pouvait être qu’un whisky single malt écossais, mais une fois ces prolégomènes annoncés, comment choisir ? J’ai déjà goûté du Laphroaig, Bowmore, Lagavullin, Dhalwinnie, Glenmorangie, Bruichladdich, Jura, Arbeg, Bonnahabain, Oban, Arran, Tasliker, Clynelish, Edradour… et j’en oublie probablement. C’est alors que j’ai avisé deux whiskies qui, tels une madeleine de Proust ou W, le souvenir d’enfance de Pérec, m’ont ému et attiré.

Quand j’étais jeunot, j’ai lu quelques polars anglais de Charles Exbrayat, dans la collection du Masque, et notamment « Le colonel est retourné chez lui ». Ce petit polar humoristique mettait en scène un colosse en kilt, Malcolm McNamara, qui avait un poing « gros comme un petit melon » dont il n’hésitait pas à se servir en cas de légitime défense. Ce plaisant Ecossais venait de Tomintoul, petit village des Highlands. Quand, à la fin du roman, l’assemblée lui demande « mais enfin, parlez-nous de Tomintoul », il répond en hésitant « ce sont des champs… des moutons… du vent » puis il se ravise, et prend sa cornemuse en disant « voilà ce qu’est Tomintoul » et il se met à jouer. Et quand il s’arrête de jouer, tout le monde pleure, et pour paraphraser Sacha Guitry, quand la musique sur Tomintoul s’arrête, le silence qui suit parle encore de Tomintoul.

Donc, mon choix du premier soir – Tomintoul, 10 ans d’âge.

Un single malt que j’ai trouvé très classique, bien construit et équilibré, et qui m’a inspiré l’idée suivante. Beaucoup de villes et villages des Highlands ont une distillerie et produisent du whisky. Or, quoiqu’ils en disent, ils utilisent tous le même processus : de l’orge fermenté en bière d’orge, elle-même distillée plusieurs fois, puis le résultat est mis en fûts et maturé pendant 10 ans (les puristes me pardonneront ce résumé). En d’autres termes, même s’il peut y avoir des variations sur la provenance des orges écossais, et sur les caractéristiques de l’eau de source employée, et quand on ajoute que les tonneaux viennent en majorité des mêmes fournisseurs, il n’y a pas de raisons que le résultat soit tellement différent d’une distillerie à l’autre.
À part quand il y a eu un écart volontaire de ce processus. L’exemple le plus typique en est le tourbage, consistant à sécher l’orge à un feu de tourbe, ce qui va donner un goût fumé plus ou moins prononcé au whisky. Un autre exemple est le cas des whiskies iodés (ou marins), car soit leur eau de source contient une proportion plus forte d’iode en raison de la proximité de la mer, soit les fûts sont mis à maturer directement sur la plage (bienheureux voisins de la distillerie de Laphroiag). Et puis il y a les variations de fin de maturation : 2 ans en fût qui avait servi à du sherry, 1 an en fût de bourbon, et aussi dans des tonneaux de grands crus français 🙂
Mais si certains whiskies se démarquent ainsi, la plupart respectent le processus annoncé ci-dessus (pour ceux qui souhaitent aller plus loin dans cette réflexion, voici le lien vers l’excellent Scotch Malt Whisky Flavour Map).
Donc, pour reprendre ma dégustation de Tomintoul : j’ai eu du mal à le situer, puisque mes références classiques n’avaient plus lieu d’être. Je ne pouvais pas dire « il est plus tourbé qu’un Laga » ou « il est iodé comme un Oban ». Il était juste… comme un single malt de bonne facture. La comparaison la plus proche, pour moi, était le Glenmorangie. En résumé, le Tomintoul 10 ans est à l’image du souvenir que je garde de Malcolm McNamara : simple, très solide, sans fioritures. Et fort. Un vrai Écossais. Et ne vous avisez pas de vous moquer d’un écossais en kilt : ils portent tous un poignard dans la chaussette droite…

Mon choix du deuxième soir – Loch Lomond, 10 ans d’âge.

Autre lecture de jeunesse, Les aventures de Tintin, et notamment Tintin et les Picaros, où – à ma connaissance pour la première fois – on apprend que le capitaine Haddock boit du whisky Loch Lomond. J’ai donc été agréablement surpris de voir que ce whisky existait vraiment, et n’était pas une invention d’Hergé. Une dégustation s’imposait.
En fait, même s’il démarre comme le Tomintoul, avec une attaque classique et parfumée, mais sans élément notable (ni tourbé comme un Talisker, ni fruité, ni liquoreux comme un Clynelish…), ce Loch Lomond évolue de manière vraiment étonnante. Au fur et mesure des gorgées (parcimonieuses, pour faire durer), il gagnait en rondeur, en parfum, et s’adoucissait. Le whisky du début, avec son attaque, devenait mollement alangui et mielleux, doux et tendre. Et encore une fois, j’y vois un parallèle avec son illustre consommateur Archibald Haddock. Le capitaine commence souvent gaillardement à boire, mais il a le whisky sentimental : plus il déguste, et plus il s’attendrit (alors que, par opposition, le rhum le rend belliqueux, comme par exemple dans Le secret de la Licorne).

Ce n’est qu’après coup que, saisi par le doute, j’ai cherché la distillerie Loch Lomond. Hélas, elle n’a été (ré) ouverte qu’en 1964 – et encore, elle ne s’appelait pas Loch Lomond à l’époque – et la première production de whisky « Loch Lomond » n’a démarré qu’en 1984, soit un an après la mort d’Hergé. Cela dit, il est encore possible d’acheter du Loch Lomond de cette première édition 😉

En guise de conclusion optimiste après cette déception, et pour faire la transition avec mes lectures d’adulte, j’aimerais citer les idées de Jung telles qu’il les a exprimées dans Ma vie – Souvenirs, rêves et pensées (un de mes livres pendant cette escapade écossaise). Dans son autobiographie, Jung revient sur l’idée d’inconscient collectif, ce bagage inconscient que nous héritons dans nos gènes et qui remonte aux débuts de l’humanité. Et je me plais à rêver qu’Hergé, inspiré par son inconscient, n’a pas inventé le whisky Loch Lomond, il a juste cristallisé une idée collective sous forme dessinée (l’art est souvent un des premiers annonceurs des idées de l’inconscient) avant que, des années après, des sympathiques Écossais qui n’avaient jamais entendu parler du Capitaine Haddock décident de lancer cette marque de whisky. De Tintin à Jung en passant par Tomintoul, ce fut un beau voyage.

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