Livre lu – Lettres à l’ado que j’ai été (dir. Jack Parker)

Ce livre est une collection de 28 lettres à « l’ado que j’ai été ». La première chose intéressante est qu’il n’y a pas d’indication de processus : pas de préface ou d’introduction, pas de texte explicatif de la démarche. Il n’y a pas non plus de notice sur chacun(e) des auteur(e)s : ainsi, si je connais certains noms,  en revanche j’ignore tout de certaines autres personnes. Pas d’explication non plus sur le processus de sélection des auteur(e)s, mais ici, on peut supposer que c’est Jack Parker qui a procédé à la sélection auprès de ses connaissances. À la lecture des différentes lettres, on voit qu’en l’absence de cadre formel, chacun(e) a fait comme cela lui plaisait. Cela donne un ensemble un peu hétéroclite, et c’est tant mieux, parce que le lecteur trouvera toujours des lettres, ou des passages, qui lui parlent… et d’autres, moins.

Ce qui est amusant, c’est justement de repérer les points communs et les différences entre les lettres. Un premier point commun, c’est que toutes les lettres sont datées de 2018 (ben oui, c’est logique…). Or tous les auteur(e)s n’ont pas le même âge, donc certain(e)s écrivent à un ado en 1985, d’autres ont été ados en 2001, et les références (vestimentaires, musicales, cinématographiques…) changent d’autant. Il y a tout de même une référence qui revient très souvent, et c’est amusant comme autre point commun : c’est l’allusion à Retour vers le futur et ses variantes sur le paradoxe temporel (changer le passé en dévoilant des éléments du futur). Comme quoi, ce film – en fait, une trilogie – a marqué les générations de manière relativement intemporelle.

Pour les différences, je vois en gros trois types de lettres, répondant à des objectifs pas forcément incompatibles entre eux :

La lettre de conseils d’existence et d’identité. C’est une lettre de l’adulte à l’ado (c’est-à-dire la même personne qui n’est pas tout à fait la même personne), où l’adulte dévoile quelques trucs d’existence à l’ado. Dans ce registre, j’ai retrouvé plusieurs fois une idée qui est très bellement exprimée dans la lettre de Florence Porcel : « Tu vas tomber amoureuse. Tu vas être aimée. Mais tu dois comprendre que la relation la plus importante que tu auras dans ta vie, c’est celle que tu as avec toi-même. » Et la plupart des auteur(e)s sont conscients du rôle de mentor non sollicité qu’ils jouent. Boulet a une image très parlante – comme souvent avec lui, c’est le roi des analogies – quand il écrit à l’ado qu’il était : « imagine-toi enfant recevoir une lettre de ton double de quatorze ans. La lettre serait probablement très loin de tes attentes, du haut de tes sept ans. Tu lirais probablement que non, tu n’as plus de billes, plus de robots en plastique et que non, tu ne lis plus vraiment Oui-oui et Jeannot Lapin. »

La lettre de rappel de certains épisodes douloureux. Écrite comme un exutoire, c’est une lettre de colère plus ou moins exprimée, de peur aussi, et de solitude, souvent. À lire ce type de lettre, on se dit que l’auteur(e) écrit en fait pour plusieurs publics en parallèle : pour l’ado du passé ; pour les ados actuels ; pour les adultes actuels (ses amis, ses fans) qui ne connaissent pas forcément son histoire personnelle. Cela tient plus du témoignage intime (ce qui n’est pas mauvais), et des leçons apprises avec le recul.

La lettre qui dit « Voilà ce qui va se passer ». Revendiquant son statut de spoiler, c’est la lettre qui tient lieu de biographie passée (pour le lecteur lambda) et de nouvelles rassurantes pour l’ado de l’époque (oui tu vas coucher, oui tu auras ton bac).

Si j’ai fait cette taxonomie rapide, c’est parce qu’il y a une question qui me taraude depuis le début : quel est l’objectif affiché de ce livre, et de cette démarche d’écrire à l’ado qu’on a été ? La réponse n’est pas si simple, à mon avis, et la lecture des différentes lettres n’aide pas forcément à faire émerger un objectif unique. Après lecture, je vois pour ma part au moins deux objectifs à ce projet :

C’est une lettre qui aide celui/celle qui l’écrit. D’une part, l’adolescent(e) a disparu, et d’autre part, il/elle est encore là à l’intérieur de nous. C’est donc un courrier de re-connexion à une partie de nous-mêmes, une partie qui vit en nous, et qui mérité d’être re-connue. Du coup, la lettre est souvent à double sens :

  •  aujourd’hui, je suis qui je suis, car tu as été qui tu étais ;
  • toi, mon passé, oriente-toi vers celui/celle que je deviendrai.

C’est une lettre qui aide les lecteurs actuels. La question se pose alors : de quels lecteurs s’agit-il ? La cible est-elle les ados d’aujourd’hui ? Pourtant, les trentenaires-quadras qui écrivent s’adressent à un(e) adolescent(e) qui vivait en 1985-2000, donc les ados de 2018 risquent de ne pas s’y retrouver dans les références (vestimentaires, musicales…), et ça risque de ne pas leur parler. Mais en même temps, les ados 2018 connaissent ces différents auteurs : untel est Youtubeur, unetelle a joué dans une série sur Canal… C’est donc intéressant pour eux de voir l’ado qui existait derrière, au moment où leur « idole » n’était encore qu’en devenir, avec ses doutes et ses peurs.

Dans une moindre mesure, c’est aussi un livre pour les trentenaires-quadras actuels, voire les parents. Les premiers y retrouveront leurs codes (parce que, eux, ont été ados en 1985-2000), les seconds trouveront peut-être un espace de dialogue avec leurs ados : de quelle lettre te sens-tu le/la plus proche ? Selon toi, qu’est-ce qui a changé depuis ? Certes, ces deux catégories de vieux ne sont pas la cible du livre, mais sait-on jamais, on l’offre à son ado et puis on se retrouve à le lire, voire à en parler…

Enfin, puisqu’on parle des vieux, ça peut probablement intéresser aussi les sociologues. En effet, derrière ce livre, il y a une idée tentative : c’est que les ados de tous temps partagent les mêmes doutes et les mêmes préoccupations – quand bien même le contexte culturel n’est pas le même. Et du point de vue du contexte culturel, Internet a sacrément changé les choses. Ce serait d’ailleurs intéressant de voir des lettres rédigées par des quinquagénaires, c’est-à-dire adressées à des ados pré-Internet : parleraient-elles autant aux ados de 2018 ?

En conclusion, j’ai trouvé ce livre très intéressant comme source de réflexions et mise en abyme temporel. Cela m’a d’ailleurs donné envie d’écrire une lettre à l’ado que j’ai été – nous verrons si cela se fait 🙂

Au moment de terminer ce thibillet, je découvre que la 4ème de couverture donnait, dans deux textes très courts, deux indications : le but de ces lettres (s’accepter tels que nous sommes) et la destination des droits d’auteurs (une association qui lutte contre le harcèlement scolaire). Sur le but, on peut noter que la cible visée est en effet très large (ados, adultes…) ; quant à l’objet social du livre, je n’aurais pas pu le deviner sans cette indication, car même si le thème du harcèlement est présent dans certaines lettres, ce n’est pas non plus une référence systématique.

 

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