Petites observations sociologiques sur fond d’Air France : dynamique de l’engagement (2/…)

Comme je le disais dans mon précédent thibillet, suite à une annulation de vol Air France, je suis allé voir tous les passagers que je reconnaissais dans l’aérogare pour leur donner mon adresse e-mail. Mon propos était : « envoyez-moi une copie de vos cartes d’embarquement, nous aurons plus de poids si nous faisons une plainte collective » (et je rajoutais « je suis un passager comme vous, je vais faire ça sur mon temps libre »).

1. La dynamique de l’engagement

En faisant cette proposition, j’obéissais à deux principes. D’une part, ma logique de philosophie de l’action (cf. thibillet précédent), et d’autre part, un intérêt personnel : je savais que ma demande d’indemnité à titre individuel serait probablement ignorée superbement par Air France, tandis qu’une class action collective aurait plus de chances.

J’avais aussi deux limitations en tête : premièrement, je ne voulais pas que cette histoire me prenne trop de temps à gérer ; deuxièmement, il fallait que je convainque les passagers de partager leurs informations pour constituer le dossier.

J’ai donc opté pour la solution qui répondait à ces deux critères : au lieu de leur demander leur adresse e-mail pour les recontacter après (supplément de travail pour moi + méfiance de leur part à me confier leur précieuse adresse e-mail que je pourrais revendre à des sociétés de spam), je leur ai donné mon adresse mail, à charge pour eux de m’envoyer leurs documents de voyage (je suivais en cela le conte sur l’avare qui se noie).

Sur la trentaine de familles à qui j’ai pu dire ces choses, tous ont pris mon adresse mail, sauf une dame, qui avait l’air de se demander quelle entourloupe se cachait derrière ma proposition. Comme pour les autres, j’avais conclu ma proposition devant elle par « si vous êtes intéressée, venez me voir avec de quoi noter mon adresse e-mail », mais elle n’est pas venue…

Donc, première observation : même dans un groupe uni par la même crise, un engagement collectif peut se créer, mais il est très fragile au début. En effet, le premier calcul qui vient à l’esprit est un calcul individualiste : « si je vais vite négocier tout seul dans mon coin avant que les autres ne bougent, je m’en sortirai (et pas eux) ». Et mon expérience de la nature humaine m’amène à penser que dans ce genre de situation, la propension à l’individualisme augmente au fil du temps, du stress et de la fatigue.

Donc pour créer un engagement, il s’agissait de trouver un moyen « sans engagement » : je donnais mon adresse mail, et je disais que j’allais m’occuper de la plainte collective, donc je créais un espace « coût-bénéfice » où le coût était faible pour la famille (envoyer un mail *et c’est tout*) et le bénéfice potentiellement élevé (une probabilité plus importante de recevoir quelques centaines d’euros de compensation par personne).

2. La dynamique de l’instant présent

Devinez combien j’ai reçu de mails, sur la trentaine de personnes qui avaient pris mon adresse mail ?

Quatre avant que j’envoie ma lettre de plainte « collective » sur Facebook, puis deux de plus depuis.

Trois d’entre eux ont été envoyés dès le samedi soir ( = au moment même où j’avais fait ma proposition, heure zéro), et le quatrième a été envoyé tôt le dimanche matin.

Certes, il faut tenir compte du fait que :

  1. Nous n’avons pas tous la même accessibilité à la technologie : ceux qui ont envoyé le mail samedi soir l’ont fait depuis leur téléphone, en joignant leurs cartes d’embarquement, ce qui nécessite un niveau d’ouverture technologique que tout le monde ne possède pas.
  2. Plusieurs passagers avaient leurs téléphones déchargés au bout de toutes ces heures passées à attendre, téléphoner et se connecter à Internet, donc il ne leur était pas possible d’envoyer le mail tout de suite (il y avait tout de même des possibilités de chargement dans l’aéroport, notamment au comptoir d’information).
  3. Il ne s’est écoulé que 24h depuis ma proposition. Certaines familles sont peut-être encore en transit. Mais mon hypothèse, c’est que plus le temps va passer, moins je vais avoir de probabilité de recevoir de nouveaux mails. À ma connaissance, personne n’a dormi dans l’aéroport (qui ferme la nuit), donc tous ont trouvé un hébergement, donc tous ont rechargé leur téléphone / ordinateur dans la nuit. C’est d’ailleurs ce qui explique le mail reçu ce matin.
  4. Il existe plusieurs hypothèses alternatives (pouvez-vous deviner lesquelles ?) que je développerai dans un thibillet suivant).

Sur ces premières observations, je m’arrête là pour ce thibillet, pour ne pas allonger la sauce. Il y aura une suite et fin, si j’ai le temps de noter mes autres réflexions.


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