Pensée républicaine #1 : les caricatures de Mahomet

Il me semble qu’il y a une incompréhension importante dans les discussions actuelles, entre musulmans et non musulmans, au sujet des caricatures de Mahomet. Je me permets d’apporter ce que j’ai cru comprendre, car cela permettrait peut-être de faire évoluer les discussions et le respect mutuel.

Argument n°1 : « dans la bible aussi, il était dit de ne pas représenter Dieu, mais nous avons évolué depuis »

On sait quel était l’argument initial des textes sacrés : empêcher l’idolâtrie, qui avait lieu si l’on faisait des représentations, car alors les humains se prosternaient devant l’idole / la représentation. Or Dieu était ineffable, donc non représentable. Pour ce qui est de l’évolution, chaque religion a suivi son propre chemin, et certains courants majeurs de l’islam ont autorisé des représentations du prophète à partir du XIIIème siècle. Pour autant, le retour en arrière (non représentation du prophète aujourd’hui) ne doit pas forcément être analysé comme une régression. Critique-t-on les protestants, qui ont souhaité retourner aux sources du texte biblique, pour en retirer les sur-couches ajoutées par l’église catholique de l’époque ? On est ici dans une querelle sans fin : doit-on contextualiser une religion en fonction de son temps, ou rester fidèle au texte nu, au texte originel ? Et si une certaine contextualisation ( = adaptation à l’époque) est souhaitable, jusqu’où peut-on changer ou ignorer le texte sacré ? La réponse n’est pas simple…

Argument n°2 : « chez nous, on tolère bien les caricatures du Pape »

Cet argument est plus subtil, parce qu’il place les non musulmans (dans la phrase de mon exemple, les catholiques) comme étant supérieurs, « plus tolérants », et qu’il y a donc une critique sous-jacente comme quoi l’islam serait plus rigide. Je crois que c’est là que se trouve l’incompréhension la plus manifeste, car elle frustre les uns et les autres. D’un côté, les « bons français » qui demandent le respect des notions de laïcité et d’intégration sociale. De l’autre, la majorité des musulmans qui se sentent insultés par des caricatures qui touchent à leur sacré.

L’incompréhension, à mon avis, vient d’une différence culturelle, et de nombreux raccourcis. Prenons l’exemple du fait de se moucher. En France, vous pouvez faire ça en public, et si vous évitez les coups de trompette tonitruants, cela ne choquera personne. Au Japon, se moucher en public est considéré comme étant extrêmement impoli. Imaginez alors le bon Français qui expliquerait que « chez nous, on le tolère, donc on est plus évolués » : c’est juste une différence de sensibilités que l’on doit accepter, et respecter. Revenons aux caricatures. Celles-ci choquent les musulmans, elles les atteignent dans leur conception du sacré : cherchons alors de notre côté ce qui nous, nous atteindrait dans notre conception du sacré – puisque les caricatures ne nous gênent pas autant. Pour un(e) catholique, je suppose que la mise en scène d’une scène choquante dans une église serait considéré comme insultant et comme une provocation. Ou la profanation d’hosties (aidez-moi, les cathos). Dans les deux cas, on obtiendrait les mêmes discours « nous ne voulons pas ça, nous nous sentons insultés, nous prenons cela comme un manque de respect de nos croyances ». Dans les deux cas, ces discours n’iraient jamais jusqu’à « et nous vous punirons par les armes », car les deux religions prônent le respect de la vie humaine. Les discours se limiteraient à « s’il vous plaît, si vous nous respectez, ne le faites plus, vous nous attristez en faisant cela ».

Ainsi, comparer « caricature contre caricature » n’est probablement pas la bonne manière de raisonner. Il s’agit de se demander quelles sont les choses qui nous choqueraient vraiment, nous, si on nous les faisait. Ces choses qui seraient répétées, qui arriveraient non pas une fois, mais plusieurs fois, et, nous semblerait-il, qui arriveraient de manière de plus en plus délibérée. Et dans une société désacralisée, ce pourrait être des choses qui ne sont pas forcément liées à la religion, mais à des valeurs profondes.

Je ne veux pas être donneur de leçon. J’aimerais juste que chacun(e) essaie d’élargir sa compréhension du monde pour se mettre à la place de l’autre, ce voisin, ce frère humain.

Et je suis à l’écoute de vos commentaire… pour mieux comprendre.

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3 Responses to Pensée républicaine #1 : les caricatures de Mahomet

  1. du timat dit :

    Bonjour,

    je ne pense pas que dans la bible il existe une phrase disant que l’on ne doit pas représenter dieu. A quoi faites vous référence?

    Il y a quand même deux grandes différences intemporelle entre l’islam et le catholicisme qui conduisent à dire que le problème n’est ni culturel ni contextuel:
    – « Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église ». Il existe un clergé pour le catholicisme contrairement à l’Islam Sunnite majoritaire. Ainsi, il est possible de discuter avec l’église catholique. Une autorité officielle et reconnue s’exerce sur les croyants. Les schismatiques sont nommément désignés et les déviances extrémistes sont clairement identifiables. Dans l’islam sunnite, l’absence de structure autoritaire officielle contraint l’efficacité du dialogue. il y a autant d’interprétation de l’islam que de croyants! la situation n’est ni claire ni manœuvrable.
    – Jésus: « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». le catholicisme sépare le temporel et le spirituel. Les lois de Dieu (qui conduisent le croyant à exercer sa foi à titre individuel dans son espace privée) et les lois de la cité coexistent. Dans l’islam, la Charia est la loi individuelle ET collective. C’est pourquoi la majorité des musulmans considère la charia comme supérieur à la loi des hommes.

    Ainsi le degré de tolérance et de compromis des uns est très différent de celui des autres.

    La différence n’est donc pas culturel elle est intrinsèque aux contenus écrits de chaque religion.

    Cordialement

    xavier

  2. Docthib dit :

    Bonjour Xavier,
    c’est dans l’ancien testament, Exode 20:4 : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l’Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux »
    En fait, dans les 3 livres, il était proscrit – à une certaine époque – de représenter tout être vivant, ou Dieu, de peur qu’on se mette à se prosterner devant les objets.
    Sinon, merci pour ces deux précisions extrêmement importantes, ma compréhension en sort améliorée 🙂
    Cordialement,
    Docthib

  3. Alex dit :

    Il me semble qu’il y a aussi un autre élément à prendre en compte : ces caricatures ne sont destinées qu’aux lecteurs de Charlie Hebdo, en général athées ou même opposés aux religions. Elles ne sont pas vraiment destinées aux croyants : les croyants qui se plaignent d’un journal qu’ils ne lisent pas (et que presque personne ne lisait) me semblent chercher simplement des prétextes pour des controverses (et donnent raison à Charlie Hebdo, c’est-à-dire à sa « lutte » contre l’oppression des religions).

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