Comment survit un cerveau organique dans un monde numérique ?

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Je vous recommande un excellent article dans Télérama de cette semaine (« mon cerveau a-t-il muté ? », Télérama n° 3291, p. 20-25), sur la génération numérique et les changements cérébraux que cela induit. Le journaliste Marc Belpois y développe beaucoup de thèmes et offre des pistes de lecture qui donnent envie d’en savoir plus, aussi j’y vais ci-dessous de mes commentaires et apports supplémentaires :

  • J’ai enfin trouvé un terme scientifique équivalent à Filoguer, vous savez, cette tendance à zapper devant un ordinateur : on voulait faire une recherche sur les supraconducteurs et de fil en aiguille, on se retrouve à regarder des vidéos de NiamNiam Style. Eh bien grce à Télérama (et à Marc Belpois), j’apprends que le nom scientifique du filogage, c’est la « désorientation cognitive ». Je suis impatient de l’utiliser dans une prochaine conversation.
  • L’éminent journaliste cite plusieurs passages d’un livre que je vais acheter, malgré son titre neuneu : Internet rend-t-il bête ?, par Nicholas Carr, Robert Laffont, 2011. Un passage, cité dans l’article : « en ligne, nous entrons dans un environnement qui favorise la lecture en diagonale, la pensée htive et distraite, et l’apprentissage superficiel ». Cela m’inspire une pensée toute bête : dès que l’on veut avoir une lecture concentrée, il faut imprimer les textes. En effet, sous couvert de bonnes pensées environnementales (« n’imprimez ce texte que si c’est nécessaire »), nous nous sommes habitués à lire sur un écran. Et un écran, c’est essentiellement un portail vers 10 000 distractions. Il y a là un paradoxe : pour économiser quelques feuilles de papier, chacun diminue sa productivité dans des termes probablement bien plus coûteux qu’une impression. On rejoint, par d’autres voies, ma méfiance vis-à-vis des factures au format électronique.
  • Comme le dit bien l’article, « nous façonnons des outils, et ensuite ce sont eux qui nous façonnent ». Cela m’évoque l’analogie que j’utilise dans mon cours sur la gestion des e-mails : les premières voitures automobiles « modernes » ont été vendues à partir de 1885 en France, tandis que le premier code de la route dédié aux automobiles date de 1921. Ainsi, l’apparition de l’automobile a laissé les utilisateurs livrés à eux-mêmes pendant plus de 30 ans. Il en va de même, à mon avis, sur l’e-mail ou la recherche documentaire sur Google : nous en sommes encore dans la phase intermédiaire où nous avons l’outil, mais pas encore le code.
  • Certes, il y a quantité d’avantages à ce que de nouveaux outils nous façonnent : la plasticité neuronale s’accommode extrêmement bien des changements. Mais je constate – et j’en ai déjà fréquemment parlé – que les technologies numériques facilitent le zapping ou ce que j’appelle le syndrome RTFM. Cela veut dire que mon métier de prof me conduira peut-être – moi qui suis né avant Internet – à finir ma vie en donnant des cours de « pensée linéaire » à des générations qui ne sauront plus penser que par sauts. Ou, pour faire un bon mot : c’est paradoxal qu’un enfant du numérique pense essentiellement de manière analogique.
  • Enfin, l’article montre aussi un glissement intéressant (ou inquiétant, c’est selon) : normalement, la lecture sur papier ou la lecture sur écran sont censées activer les mêmes zones du cerveau. Sauf que la lecture sur écran est souvent faite en mode « collecte d’informations pour décision », et que ce mode concerne d’autres zones du cerveau. Et le glissement est inquiétant : à force de lire sur écrans, nous commencerions aussi à lire des textes papier en « mode zapping », c’est-à-dire avec des zones du cerveau qui ne sont pas dédiées à la lecture. D’où une lecture plus approximative. J’en tire une conclusion personnelle : travailler sa mémoire. Apprendre, réapprendre, en utilisant par exemple les systèmes de répétition espacée. Ou, pour conclure sur une analogie financière : intégrer verticalement la connaissance, dans un monde qui l’a plutôt externalisée.
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