Synchronicité financière

Hier soir, je faisais une conférence sur « la finance est-elle toxique ? » (vidéo à venir). Trois éléments de synchronicité amusants se sont produits (je jure sur la tête d’Adam Smith que je n’étais pas au courant) :

  • Je parlais du fait que la finance, ça peut être rendu très compliqué par des gens qui (1) ne sont pas clairs ; (2) sont trop arrogants pour s’abaisser à expliquer pédagogiquement ; (3) ont intérêt à laisser un voile d’opacité sur leurs affaires. J’illustrais mon propos en montrant que des concepts financiers (la covariance, la création de valeur, rotation et marge, l’importance du paiement des créances) pouvaient parfaitement être expliqués par des images. Et pour la création de valeur, j’ai pris l’intrigue de Pretty woman. Première synchronicité : plusieurs participants à la conférence m’ont prévenu que ce film passait justement le soir-même (juste le temps de rentrer de la conférence 😉 )
  • Lors des questions, un étudiant a confessé avoir ouvert un livre (yes !) durant un week-end (incredible !!) et posait des questions sur les prises de position de Milton Friedman. Ce à quoi j’ai répondu que je pouvais tout aussi bien citer d’autres économistes qui ont d’autres opinions (Joseph Stiglitz, John Maynard Keynes…) et que je n’étais pas sûr que cela ferait avancer le débat. Deuxième synchronicité : grce au fil Twitter de Zvi Bodie (dont j’ai traduit l’ouvrage), j’apprends qu’un économiste à lu 17 livres expliquant la crise, et qu’il dit « Après chaque livre, j’avais l’impression d’en savoir moins. Et pour un chercheur, c’est un sentiment extrêmement frustrant ». Un peu plus loin, il dit « Si vous mettiez 5 économistes dans une pièce et que vous leur demandiez ce qui a causé la crise financière, vous auriez probablement 8 opinions différentes ».
  • Enfin, j’avais commencé en disant que la finance n’est qu’un outil, et comme pour la tronçonneuse, en finance, il y a une très grande majorité de bons bûcherons responsables (les directeurs financiers) et une minorité de psychopathes qui pratiquent le massacre à la tronçonneuse. Et voilà-t-y-pas que dans l’article pré-cité, l’auteur conclut par : « Si vous êtes ivre et que vous faites des moulinets avec une scie égoïne, vous ne pouvez pas faire grand mal. Mais si vous maniez une tronçonneuse, alors ça change tout. » Troisième synchronicité 🙂
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7 Responses to Synchronicité financière

  1. simon templar dit :

    Bonjour,
    J’ai bien compris votre métaphore sur l’emploi d’une tronçonneuse afin d’illustrer que la toxicité des instruments financiers dépend avant tout de celui qui les utilise : le bon bucheron ou le psychopathe.
    J’avoue ne pas avoir lu votre livre, et vous pose cette question :
    N’y a-t-il pas, cependant, des produits financiers qui peuvent être identifiés comme toxiques quel qu’en soit l’utilisateur. Par exemple, les swaps de variance ont-ils un rôle économique ?
    Celui qui l’achète, comme celui qui le vend, n’est il pas un pur spéculateur qui traite du vent sans qu’il y ait jamais un rapport avec une quelconque production de valeur ?
    Pour reprendre vos métaphores, ce type de produit serait, selon moi, assimilable à une bouilloire-démonte pneu. Un tel produit est il utile ? Le besoin n’est il pas créé par sa seule invention ?
    Si on pousse plus loin le raisonnement, ne serait il pas logique qu’un tel produit soit réglementé de façon qu’il soit interdit à la négociation par une banque ou un assureur, mais uniquement par des établissements spécialisés n’ayant pas l’autorisation de collecter des dépôts ou de l’épargne.
    Je pense qu’on peut qualifier certains produits financiers comme intrinsèquement toxiques, mais notre société libérale ne peut pas en interdire la commercialisation. Tout comme la méthadone n’est pas en vente libre dans les pharmacies, pour protéger le commun des mortels, il serait donc logique que ces produits ne puissent être achetés et vendus que par des établissements dont c’est l’objet, et non par l’ensemble de la communauté financière.
    Il s’ensuivrait une réduction notable de la profondeur du marché pour ce type de produit, et de fait leur disparition. Les ingénieurs financiers mettraient alors leurs neurones à travailler sur des sujets plus utiles à la Société, et arrêteraient de se masturber le cervelet dans une compétition de créativité sans limite, si ce n’est l’alphabet grec et les acronymes barbares. Bref, pour paraphraser Dieu, ce qui est inutile n’a pas le droit de vivre.

  2. Docthib dit :

    Bonsoir Simon (Le Saint parlant de Dieu, tout un symbole…), merci pour cette réflexion fort stimulante. J’en ai été réduit à aller chercher sur whiskypedia ce qu’était un swap de variance. Alors voici mes quelques éléments de réponse :

    1. Misère et boule de gomme, moi, je suis en finance d’entreprise. Si vous aviez lu ne serait que la 4ème de couv de mon auguste oeuvre, vous auriez vu que je traite de choix d’investissement et de politique financière, d’évaluation d’entreprise et de gestion de trésorerie, et que si je parle d’options (car j’en parle), c’est du point de vue d’un trésorier d’entreprise. Tout ceci pour me dédouaner des approximations que je pourrais commettre dans les prochaines lignes. En résumé, moi pas parler grec(ques).
    2. Maintenant, sans en être spécialiste (et pour cause, je découvre l’article de wookiepedia), je peux essayer d’imaginer des situations où un swap de variance peut être utile. Ex : j’ai en même temps des achats de matières premières en dollars et des ventes de produits en dollars, alors que ma monnaie, c’est l’euro. Je mets en place une stratégie de couverture (par exemple, par une combinaison d’options), mais cette stratégie ne me couvre que lors de fluctuations « modérées » du dollar. Il peut être judicieux, alors, de prendre un swap de variance pour se couvrir contre des valeurs extrêmes de volatilité (certes peu probables, mais néanmoins très douloureuses). C’est un peu tiré par les cheveux, c’est juste pour vous contredire 😉
    3. Plus généralement, j’ai du mal à imaginer un produit financier comme la bouillote-démonte-pneu (ou comme la lampe-torche à énergie solaire de gaston lagaffe qui ne fonctionne… qu’en plein soleil). Raisonnons par l’absurde : j’invente demain un produit financier qui ne sert à rien. Par exemple, un produit dont le prix flutue en fonction de la pression sanguine de ma concierge. Qui va l’acheter ? Qui va le vendre ? Personne, je suppose. Donc il faut bien que le produit ait une utilité au départ, même si après, pour un utilisateur qui en a vraiment besoin, on compte 100 spéculateurs qui ne font que jouer avec le produit. Du coup, votre proposition – cohérente – de ne restreindre l’accès de ces produits qu’à des « purs spéculateurs » (car c’est ce que vous vouliez dire, je suppose) signifie que les utilisateurs qui en avaient besoin pour des opérations réelles ne pourront plus prendre position dessus. Et comment filtrer au départ les « purs péculateurs » ? Une banque peut agir pour le compte d’un client (couverture) ou pour son propre compte (spéculation). Comment discriminer ex ante ?
  3. Bruno dit :

    J’ai moi aussi vécu quelques synchronicités ce jour-là, même si en toute rigueur le terme ne s’y applique probablement pas, dans la mesure où (implicitement tout du moins) la notion de synchronicité implique qu’il n’y ait aucune relation causale entre les deux phénomènes (ce qui est d’ailleurs souvent très difficile à démontrer).

    1ere synchronicité : je venais par ma présence témoigner mon amitié à un ami cher. J’ai rencontré un brillant pédagogue. Au passage, j’ai assisté à une conférence tout à fait passionnante et ayant l’immense mérite, pour l’auditeur attentif, de soulever plus de questions qu’elle n’apportait de réponses. Et surtout, d’inviter ce même auditeur à sortir des sentiers battus, concernant en particulier la théorie de l’agence (laquelle s’applique non seulement à la finance mais à l’accès à l’information). J’approuve !
    2ème synchronicité : il y avait sur place au moins une autre personne dont je n’avais pas imaginé qu’elle serait là (faute d’y avoir suffisamment réfléchi sans doute), et que j’ai eu grand plaisir à croiser.
    3ème synchronicité (cette fois, c’en est une vraie) : la sortie de ce livre (dont la genèse ne date pas d’hier) coïncide à merveille avec l’époque. Même François Hollande, en effet, parle de finance !

    J’en profite pour ajouter quelques commentaires annexes sur le sujet même de la conférence.

    – Sur le discours de François Hollande. C’était une habile entrée en matière, permettant de replacer la finance dans son rôle véritable de tronçonneuse (euh, pardon, d’outil !). Je ne doute pas, compte tenu de la pertinence du reste de la conférence, qu’il ne t’a pas échappé que l’utilisation du mot finance dans le discours de Hollande (comme dans celui de beaucoup d’hommes publics ces derniers-temps) est en réalité une métonymie, « la finance » désignant quelque chose comme « les vilains qui ont le pouvoir de gagner beaucoup d’argent (en utilisant accessoirement les outils de la finance) sur un mode au mieux improductif pour le reste de la société, au pire parasitaire, et sans qu’il n’y ait de contre-pouvoir (électif ou non) capable, à ce stade, d’endiguer le mal ».

    – sur la vindicte à l’égard des 40 000 directeurs financiers. Il ne me semble pas (vu de ma lorgnette), que les gens fassent une confusion entre le DAF de leur PME et les « grands financiers » qu’on ne sait pas trop identifier intuitu personæ mais dont on voit bien qu’ils travaillent pour certains chez Goldman Sachs. Cependant, mon expérience tend à me dire aussi que l’approche financière est malheureusement souvent devenue la presque seule et unique façon d’arbitrer sur les choix qui sont opérés aux seins des grosses entreprises, surtout lorsque celles-ci doivent, in fine, assurer que leur titre en bourse ne s’effondre pas trop. On taille dans le muscle en pensant dégraisser, en on ne calcule pas le coût correspondant au départ des compétences, de l’historique et de la culture de l’entreprise, ni l’impact sur l’avenir que peut avoir la suppression des investissements à long terme. C’est malheureusement souvent dans les bureaux des financiers (mais je serais ravi que tu me détrompes) que se prend ce genre de décisions.

    – « Bonnet blanc et blanc bonnet » ? A propos d’Hollande toujours (mais cela se serait sans doute encore plus merveilleusement bien appliqué à DSK, qui a tout de même failli être notre prochain président de la république). Je suis tombé sur la critique d’un ouvrage (j’ai lu la critique, mais pas l’ouvrage) qui me semble traiter en détail de ce que tu as élégamment pointé du doigt, en filigrane, lorsqu’on a confusément senti, par les questions de certains auditeurs, que les enjeux de la crise financière ne sont probablement pas si financiers que cela (prière de passer outre quelques affreuses coquilles dans le texte de la critique) : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean… (l’ouvrage s’intitule : L’oligarchie des incapables, par Sophie Coignard et Romain Guibert)

  4. simon templar dit :

    Bonjour,
    Dans vos réponses, je trouve qu’un élément symptomatique est l’acceptation par la majorité de la population du fait que le métier de la banque ne se résume pas à recevoir des fonds du public et à les employer pour réaliser des crédits, ainsi qu’à gérer les moyens de paiement. Je vous cite « une banque peut agir pour le compte d’un client (couverture) ou pour son propre compte (spéculation) ».
    Or, il faut se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, en France, (milieu des années 80), les banques étaient limitées à l’exercice de leur métier et ne se substituaient pas aux charges d’agents de change qui exerçaient les fonctions de négociation de valeurs mobilières et d’instruments financiers.

    Sous prétexte d’archaïsme et sous la pression des lobbys, ces activités ont été dérèglementées. Aujourd’hui les banques françaises traitent évidemment des instruments financiers pour le compte de clients, mais également de l’assurance, des forfaits de téléphone mobile, ou de la télésurveillance (Crédit Mutuel) … ça c’est de la diversification !

    Effectivement, dans le modèle bancaire actuel, il est bien difficile de séparer les activités de couverture, des activités de spéculation, et d’intermédiation. Tout est traité dans un joyeux mélange, sous couvert de ségrégation comptable (je me marre), pour le plus grand plaisir des escrocs en costume 3 pièces qui ont bien compris comment tirer parti de cette « universalité ».

    Il s’agit pourtant de bon sens commun. Vous être professeur de finances et vous êtes expert dans votre métier. Hormis des talents inhabituellement variés, je doute que vous soyez également en mesure de participer à l’épreuve de judo des jeux olympiques.

    J’en reviens à mon propos initial, les activités de spéculation doivent être traitées par les spéculateurs (facile à identifier, si chacun fait le métier dans lequel il est compétent). Et les banques n’ont rien à faire dans le métier de l’intermédiation. Et si je reprends mon exemple des var swaps, comment pouvez vous expliquer qu’une banque (qui ne ferait que de la banque) ait besoin de ce produit. Or, cette superbe invention qu’Antoine Pinay ne nous aurait pas envié, a contribué à plomber les résultats de quelques « belles » banques françaises.

    Vous risquez de me considérer comme un vieux crouton passéiste qui préférait le crottin de la carriole à cheval plutôt que l’automobile. Mais je pense que le progrès n’est pas systématiquement bénéfique dans tous les domaines. Pour digresser brièvement : l’énergie nucléaire, sous sa forme actuelle, est elle un progrès pour l’Humanité ?

    Je pense que l’ingénierie financière actuelle lui est comparable, c’est séduisant au premier abord par sa redoutable efficacité, mais ça laisse plein de déchets toxiques mal maitrisés, et ce sont nos enfants qui paieront l’addition (ils ont déjà commencé).

  5. Docthib dit :

    Cher Bruno,

    c’est un plaisir de te lire dans ces pages. Plaisir d’une n-ième rencontre numérique (mais nous savons tous deux que rien ne vaut les rencontres dans le monde réel). Alors attaquons ton commentaire, qui est en fait une succession de commentaires 😉

    Sur la synchronicité, je tiens ce terme d’une amie férue de Jung, et je le préfère désormais à coïncidence, car chez Jung, semble-t-il, il y a le côté « il doit bien y avoir une bonne raison pour ces deux choses apparaissent au même moment alors même qu’il n’y a pas de causalité« . Sur tes trois synchronicités, je dirai : merci pour les compliments dans la première, et je suis partant pour une discussion sur la théorie de l’agence appliquée à l’accès à l’information. Cette théorie (que j’ai déjà présentée dans ces pages, puis ré-utilisée régulièrement) est un des outils les plus puissants que j’utilise pour décrypter le monde qui m’entoure. Pour la deuxième synchronicité, j’imagine en effet 🙂 Quant à la troisième, en effet, les temps se prêtaient bien à cette conférence.

    Pour le premier commentaire, eh oui, tu as bien détecté, subtil auditeur sachant auditer, que je faisais l’ne pour avoir du foin. Je sais que quand un personnage public parle de « la finance », il veut dire ce que tu as bien décrit dans ton commentaire. Mais il n’empêche : cette dépersonnalisation m’embête, car elle évite de nous remettre en cause en tant que citoyens (« c’est pas de ma ma faute, c’est celle de la finance »). Or tout le monde sait que nous sommes tous coupables, car nés avec un péché originel (et les fox-terrier naissent avec une dose de péché originel quatre fois supérieure à celle des humains, d’après Jerome K. Jerome).

    Sur ton deuxième commentaire, j’adore l’expression « on taille dans le muscle en pensant dégraisser », qui est extrêmement synthétique et imagée. En bref, je suis d’accord avec toi, même si je suis un optimiste : j’espère qu’il existe beaucoup d’entreprises dans lesquelles les logiques de long terme priment sur les bénéfices trimestriels. Je constate que ces entreprises vertueuses sont souvent des entreprises non cotées… Quant à la tyrannie du court terme, encore une fois, j’en ai beaucoup parlé : ici (2 derniers titres), ou encore là, dans un autre domaine.

    Sur ton troisième commentaire, j’avais déjà lu Hervé Kempf (hélas, je n’en ai plus de trace numérique), mais jamais Sophie Coignard. Mais je suis comme toi : je lis plus de critiques que d’ouvrages 😉 Tyrannie du court terme 😉 En substance : oui, le phénomène est bien pointé du doigt, et j’adhère à la thèse de Sophie Coignard. En le déplorant fortement 🙁

    Vale.

  6. Docthib dit :

    @Simon : je n’ai pas le temps de vous répondre immédiatement, mais sachez que je vais vous répondre, car cette discussion m’intéresse énormément.

  7. Docthib dit :

    @Simon : me revoilà, annulation du match de rugby oblige…

    Vous avez raison, et je le reconnais sans peine : c’est en effet symptomatique que l’on oublie le premier – voire le seul – métier d’une banque de dépôt. En fait, je suis assez d’accord avec vous, pour des raisons… justement de diversification. Si l’on repart du sens commun, « chacun son métier et les moutons seront bien gardés ». Ainsi, un professeur de finance qui ferait en même temps du judo à haut niveau aurait plusieurs problèmes : dilution de son temps ; plus faible efficacité dans chacun des métiers (ceux-ci n’étant pas en synergie) ; manque de clarté en termes dinformations ; opacité des revenus – et des risques – respectifs.

    C’est pour cela que les investisseurs n’aiment pas les conglomérats : entités diversifiées, ils sont opaques, ne faisant plus clairement apparaître les spécificités des différentes sociétés qui les composent, et « imposent » une répartition de leurs activités. Or, l’investisseur actif préfère les pure players, pour pouvoir décider lui-même combien il mettra dans l’action « prof de finance » et combien dans l’action « judoka ».

    je vous rejoins donc totalement : une séparation des métiers, dans des entités clairement séparées juridiquement, éviterait ce pénible effet de flou propice à toutes les dérives.

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