Le cadre et le temps

Les Français estiment que s’ils avaient 4h de plus par jour, ils pourraient faire tout ce qu’ils avaient prévu de faire, selon un sondage récent. Sur Facebook, une page circule actuellement, qui dit qu’on peut ne dormir que 4h par nuit. Ma collègue Nicole Aubert a publié un livre sur le culte de l’urgence, cette maladie moderne des gens qui courent après le temps.
Tout cela est très intéressant, car symptomatique d’une époque.

  • Le temps est perçu comme une donnée élastique que l’on peut « gérer », comme si on pouvait rallonger les journées de 4h. Or, le temps passe à chaque seconde, et les secondes que vous consacrez à parcourir ces mots ne reviendront jamais, je vous l’assure. (Certains, du coup, décrochent de la lecture parce que, dans le temps qu’ils ont consommé à lire le début, ils n’ont trouvé aucun retour sur investissement suffisant, et sont allés zapper ailleurs).
  • Le désir d’être ailleurs et de rentabiliser notre temps. En fait, la question devient à quoi puis-je le mieux occuper mon temps. Et comme il y a un grand flou sur nos mesures de rentabilité marginale, nous ne cessons de zapper, de peur de rater une autre occupation potentiellement plus « rentable »… alors même que nous serions bien en peine de qualifier cette notion de rentabilité. La peur de rater quelque chose d’important, ailleurs que là où l’on est.
  • Le sommeil devient un temps perdu, un temps mort. Alors il faut réduire ce temps mort à sa durée la plus ténue possible. C’est une approche excessivement mécaniste : notre corps est alors uniquement considéré comme une machine qui doit être parquée quelques heures pendant la nuit pour revenir à un niveau de productivité normal. Et cette approche devient non seulement mécaniste, mais mathématique : « si je dors deux heures de moins cette nuit pour finir mon travail, je récupèrerai en dormant deux heures de plus demain soir ». Mais dans le corps humain, -2h + 2h, ça ne fait pas zéro. D’abord parce qu’avec -2h de sommeil, on va très certainement être moins productif la journée qui suit. Et que +2h ne suffisent probablement pas pour récupérer et remettre les compteurs à zéro. Bref, le temps de sommeil n’est pas aussi simple qu’une tirelire dans laquelle on pioche : il y a au minimum des frais de découvert de sommeil, quand ce n’est pas l’effet pervers des personnes qui ne peuvent plus vivre autrement qu’à crédit (de temps ou de sommeil).

Quelle est la solution ? (la mienne, en tout cas).
Inverser le propos. Ne plus souhaiter l’impossible (avoir 4h de plus), car cela conduit à nier la réalité, ce qui est le début de la maladie mentale. De plus, avec 4h de plus par jour (ce qui est impossible, rappelons-le bien), il ne faudrait pas beaucoup de temps pour que l’on souhaite encore 2h de plus « pour tout faire ».
Inverser le propos, cela veut dire « je suis en temps limité, et je ne pourrai pas tout faire, autant le savoir ». Bénir le cadre qui nous entoure et nous contraint. 24h, moins 8h de sommeil, moins 2h pour se nourrir / s’abluter, moins 2h pour se déplacer, moins un certain temps de détente et de relations sociales / familiales, disons que ça nous laisse 10h max pour travailler. Cela veut dire que si on a pour 15h de travail, c’est bien simple, on ne peut pas tout faire, point.
La subtilité n’est plus alors de dire « sur quel temps personnel vais-je prendre les 5h supplémentaires ? », mais bien de dire : « sur ces 15h, quelles sont les 5h que je ne ferai pas ? ». Il faut pour cela établir une logique et/ou une règle de priorité, ce qui n’est pas facile, et certainement pas universel.
Il y a quelques années, j’avais calculé le nombre maximum d’e-mails que je pouvais recevoir et traiter. J’étais arrivé à un total de 629 mails par jour ouvré. Quand je cite ce chiffre, mes interlocuteurs sont catastrophés. Je peux littéralement lire dans leur tête :

  • 629 mails ! Mais c’est énorme ! Moi qui n’en reçois « que » 200 par jour…
  • Mais ça veut dire qu’on ne ferait plus que ça !

En fait, ce chiffre – qui les catastrophe – me rassure. Il indique une limite au-delà de laquelle on ne peut plus gérer. Et point n’est besoin d’attendre le jour fatidique où je recevrai 629 e-mails par jour. Il suffit d’imaginer qu’un jour, je ne pourrai plus répondre à tous mes mails. Alors pourquoi ne pas commencer dès maintenant ?
C’est l’avantage du cadre : il nous enferme, mais il nous permet aussi de voir les limites autour de nous, voire de fixer ces limites au lieu de les subir. 24 heures par jour, dont au moins 8h de sommeil. Pas plus de 2h consacrées à ses mails. Au moins une heure de lecture. Et ne pas publier de thibillet après minuit 😉

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4 Responses to Le cadre et le temps

  1. YOG dit :

    ROI maximum pour cette lecture 🙂

  2. Cyrille dit :

    C’est beau…

  3. Yomgui dit :

    Pour ceux qui voudraient malgré tout avoir 4H de sommeil de plus par jour, voici un étonnant et très intéressant récit : blog.romainriviere.fr/201…

  4. Docthib dit :

    Hello Yomgui, j’ai découvert le sommeil polyphasique… en rédigeant ce thibillet. Et j’avoue que même si ça fait rêver le chronodépendant que je suis, j’ai appris à me connaître (il est temps), et ce genre d’approche me semble une autre manière de traiter son corps comme une machine. Là, je parle pour moi : si je n’avais que 4h de sommeil par nuit, je pense que je profiterais à fond des 20h qui restent, je me lancerais dans quantité de projets qui m’enthousiasment… jusqu’au jour où je me dirais qu’il me faut des heures en plus. Je préfère inverser le propos, et dire « 8h par nuit » (ou plus !!) et le reste n’aura qu’à prendre l’espace qui reste 🙂

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