Novela – Dégénérotype [2/2]

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Seuls les médias traditionnels évoquaient encore, une fois par an, puis à intervalles de plus en plus éloignés, l’affaire des 3 Kevin comme un mystère du monde moderne. Des déclarations tardives du chef de la police, ou l’intervention de témoins retrouvés à grands renforts d’enquêtes et de contrats publicitaires, firent passer ces événements tragiques au statut de divertissement médiatique.
Il fallut un accident de la route banal, quelques années après, pour jeter la dernière lumière sur cette affaire.
Un accidenté grave fut admis au service des urgences d’un hôpital universitaire. Une batterie d’examens de routine fit apparaître un besoin de transfusion sanguine, et quelques tests génétiques de base furent conduits pour déterminer la compatibilité du receveur. Mais après quelques heures de transfusion, l’accidenté disparut de sa chambre, et la police put vérifier que l’identité qu’il avait donnée était fausse. Comme c’est le cas dans ce genre de situation, les examens médicaux furent saisis par la police, et le séquençage du génotype fut menée immédiatement, pour voir si l’ADN de l’homme était répertorié dans la base EuGene.
Il l’était en effet, sous le nom de Kevin J23 Fleeting, ayant pour clone KevGi du 104. Mais KevGi du 104, le clone, finissait de purger sa peine en prison dans une cellule sous l’oeil de caméras de surveillance, et Kevin J23, qui était en liberté, fut interpellé puis innocenté : il ne portait aucune trace d’accident ou de transfusion récente et n’était manifestement pas l’homme qui avait été hospitalisé avant de disparaître.
Plusieurs experts en génétique convoqués sur cette affaire rendirent leurs conclusions après quelques semaines de travail et de remise en cause des théories. L’inconnu de l’hôpital, que l’on appela faute de mieux Kevin III, était une quasi-impossibilité statistique, mais une réalité scientifique : un clone naturel. On dit qu’un singe tapant au hasard sur un clavier a une chance non nulle, aussi infime soit-elle, d’écrire l’Odyssée d’Homère. De la même manière, même si cela semblait une impossibilité statistique, il existait une chance infinitésimale pour que deux individus d’une population disposent, par pur hasard, du même génotype. La taille de la population, plus de 1 000 milliards d’humanoïdes, avait permis cette improbable duplication.
L’anonyme Kevin III, identifié par son sang en trois occasions, ne réapparut jamais. Mais cette histoire sonna le glas des tests génétiques. Des chercheurs établirent en effet qu’il existait d’autres clones naturels dans le Réseau, et les lois ne permettaient pas de les répertorier s’ils ne désiraient pas communiquer leur génotype. Seuls certains philosophes ou mystiques trouvèrent leur profit dans cette découverte, qui remettait en cause le principe d’unicité de chaque être humain. Le clonage artificiel tomba en désuétude.
Une fois de plus, l’homme avait cru innover sur la Nature alors qu’il ne faisait que la suivre, le plus souvent à tâtons.

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