Hymne à la nuit

(à lire en écoutant, par exemple, Nuit, de Goldman Fredericks & Jones).

Suite à un certain commentaire sur ma vie diurne, et pour répondre pas tout-à-fait à côté, pas tout-à-fait en el blanco, voilà pourquoi j’aime la nuit.

La nuit, les loups sortent

Il existe des personnes qui ne sortent que la nuit. Le jour, elles sont en train de dormir, réellement ou figurativement parlant. Tel employé de bureau, a priori sans aspérités, revêt certains soirs son habit de lumière, et va faire la fête. Il rentre, entre chien et loup, pour prendre quelques heures de sommeil (ou d’amour) avant de repartir à son travail. Pour ceux de ma génération, c’était le thème du clip de High on emotion (Chris de Burgh). J’ai rencontré de véritables noctambules, qui sont peut-être des anonymes que j’ai à peine remarqués le jour, et qui se révélaient être des seigneurs, ou des philosophes, de la nuit.
De même que les morts vivent de l’autre côté du Styx, certains vivants ne prennent véritablement vie que de l’autre côté du Crépuscule : leur vie diurne n’est qu’un ectoplasme, la projection dans la Matrice de leur moi social. Leur vraie identité, ce n’est pas Thomas A. Anderson, c’est Neo.
Mais ce n’est pas pour rien que la nuit est sombre : à défaut d’entraîner sa vision de nuit, on voit trop tard les dents acérées, les éclairs de violence dans les regards, les coups d’oeils qui vont vite devenir des coups de poings.
Et quand j’ai tendance à l’oublier, la Nuit me le rappelle dans ma chair.

La nuit, tout est possible

J’ai vu les soleils de nuit d’Oslo avec des fêtards qui plongeaient dans l’eau glacée du port (avant de se cavaler devant la police locale), des fins d’enterrement de vie de garçon à la soupe à l’oignon aux Halles, j’ai vu l’aube se lever des quantités de fois, seul, à deux, à plusieurs, que l’on soit sobres, ou pas tout à fait sobres. Il y avait dans cet infini bleuté, dans ces quelques heures de no man’s land, une sensation de potentialité pure : la nuit serait ce que nous en ferions, ni plus, ni moins. Et plus d’une fois, c’est mon moi social qui a refusé les potentialités qui ne demandaient qu’à s’offrir. Parce que la nuit abolit beaucoup de règles, elle nous permet, exactement aux mêmes endroits, ou sous les mêmes latitudes, d’être en décalage horaire total.
J’ai traversé des places désertes de Venise, et dieu sait si elles peuvent être belles en plein jour, mais Venise la nuit, c’est encore une dimension supérieure, qui touche au métaphysique.
Et je garde des souvenirs de tous ces moments, certains dont je sais qu’ils ne reviendront jamais, mais que je peux rejouer à l’envi sur le gramophone de mes souvenirs. Je me souviens d’un lit où j’ai fumé, dans un pull qui n’était pas le mien, face à la fenêtre ouverte, tandis que la conversation s’effilochait de bouffées : c’était un tableau qu’Edward Hopper n’a pas eu besoin de peindre, puisqu’il est, et reste, dans ma tête, avec toute ma collection privée.

La nuit, je m’entends enfin

Que ce soit exprimé en termes psychologiques ou technologiques, j’ai toujours souhaité avoir, au moins pour un temps, un asile loin du fracas. Mais le Klondyke, c’est loin. Or, dans cette retraite spirituelle, qu’est-ce que je recherche avant tout ? Une coupure du monde et de son flot de sollicitations. Pour filer la métaphore du décalage horaire, il n’y a pas besoin de me déplacer dans l’espace, par exemple en faisant 1h30 de voiture pour rejoindre une maison isolée : il suffit de pratiquer le décalage horaire (seul bénéfice réel des insomnies) et de profiter de ces 2 heures de liberté, de 5h à 7h du matin. Sans en faire un système (se lever tous les jours à 5h), j’en apprécie la flexibilité.
Pendant ces heures, je sais que ça ne sert à rien de vérifier compulsivement mes mails, c’est la trêve des confiseurs, et c’est le moment idéal pour lire un livre qui demande de la concentration et le mettre en notes, ou encore, prendre le temps de rédiger ce thibillet qui me trottait dans la tête depuis des jours.
Un autre avantage à se lever dès que l’insomnie est avérée : cela fait taire la petite voix. Celle qui rejoue le (mauvais) film de la soirée de la veille, celle qui invente les dialogues du lendemain (et s’il me dit ça, je lui dirai ça), celle qui, toujours, est teintée de pessimisme voire de catastrophisme.
Je préfère me faire un thé et cramer deux heures de sommeil putatif plutôt que de laisser cet alter ego prendre le contrôle de mon cerveau.

Il y a probablement d’autres raisons. Mais j’aurai toujours ce sentiment de liberté quand je vois l’obscurité bleutée qui s’étend sur les nuages et fait disparaître les rouges et violets du soleil déjà couché.
De la même manière qu’il y a – paraît-il – un changement d’air à chaque changement de marée, l’air de la nuit me semble toujours plus pur que celui de la journée.
Voilà pourquoi j’aime la vie nocturne.

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5 Responses to Hymne à la nuit

  1. Benjamin dit :

    Pas de réaction sur cet hymne qui se termine avec beaucoup de poésie et auquel j’adhère si ce n’est un prétexte pour te souhaiter tous mes voeux pour 2011.
    A très bientôt.

  2. Benjamin dit :

    En relisant ce commentaire flou je réalise combien il est gay…Désolé.

  3. mamzelle dit :

    s’entendre enfin car "Après minuit commence la griserie des vérités pernicieuses." disait Cioran

    quand les bruits du jour s’effacent ,et que ne restent plus que le bruit du ventilateur de notre PC ou celui du cliquetis hésitant de nos claviers …les vérités sont-elles alors au bout des doigts ?

    en 2011 , Doc, je vous souhaite des nuits plus belles que nos jours ( comme dit Hector) et des beaux jours aussi!

  4. Docthib dit :

    @ Benjamin : Merci pour tes voeux, same to you ! J’ai beau lire (et relire) ton commentaire, aussi flou soit-il, je n’y trouve rien de gay. La nuit t’aurait-elle abusé ? 😉

    @ Mamzelle : Ne serait-ce pas plutôt Raphaële dont les nuits sont plus belles que nos jours ? Enfin, ce qui est vérité au delà de l’aube est peut-être mensonge en deça 😉
    De la relativité des vérités nocturnes et diurnes…

  5. mamzelle dit :

    vous avez raison, Hector lui nous apprenait ce que la nuit raconte au jour…
    la nuit les idées s’embrouillent aussi…

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