Cinétique du Pékin – Chevaucheur de courants

Après la survie façon boule de billard dans une agora libre de tout graillon (thibillet à venir) ou grumeau, passons à un autre aspect de la mécanique des fluides urbains, souterrains et sociaux. Un petit croquis vaut mieux que 10 lignes d’explication, donc, dans le déroulé à droite, nous avons le pékin lambda (point rouge) qui cherche à atteindre la chèvre sur l’autre rive (croix rouge) mais pour cela, il faut traverser le flux de pékins en mouvement (billes bleues qui roulent sur elles-mêmes dans un flot moléculaire relativement visqueux).

Pour ceux qui connaissent mes vicissitudes, le point rouge sort du métro, la croix rouge, c’est le quai du train de banlieue, et l’annonce « 19h47 pour Ménil-le-Glôt, départ dans une minute, voie 97 » vient de déclencher le flot de pékins bleus. Ils sont stressés, les pékins bleus, parce que la voie 97, c’est à l’autre bout du bout.

La première intuition (forcément la mauvaise) consiste à y aller avec une stratégie mathématique, du genre « le plus court chemin entre deux points étant la droite, je vise la croix rouge (en terme nautiques, on prend un amer) et je trace ». Alors voilà (schéma de gauche), ça fait :

bonk,

pock,

bünk,

et finalement, dérive par rapport au cap. Mais cette dérive n’est pas le pire. Le pire est : perte d’énergie cinétique, ralentissement, ballottement. Les chocs successifs ont érodé votre capacité de fer de lance, et vous n’êtes plus qu’une poupée de cire, poupée de son, sans même la consolation d’une sucette à l’anis.

Et si en plus, vous avez été élevé dans une bonne famille, vous ponctuez chaque choc d’un « oh pardon ! » que les dos bleus ignorent superbement, ils sont déjà loin.

Après avoir soigné ses ecchymoses, le point rouge se dit « I know better » et aborde la stratégie de physique anticipative, dite aussi stratégie de la chambre à bulles (schéma à droite). Le discours devient alors « soit un point rouge qui sait qu’il doit rejoindre la croix, mais qu’il aura de la dérive. Autant anticiper cette dérive en attaquant la trajectoire avec un angle aigu. »

Pauvre point rouge.

Là, ce n’est plus

bonk,

pock,

bünk,

mais plutôt

BONK !!

POCK !!!

BÃœNK !!!

SCHTAK !!!

Abrégeons ses souffrances : il se retrouve, exsangue (vitesse cinétique nulle), sur le même bord que précédemment, expulsé sans pitié d’un monde qui en est dénué (de pitié), vae victis et tant qu’à faire, precium pretium doloris.

A ce point, le point rouge mûrit, et devient, soit un point noir, soit un point-à-qui-on-ne-la-fait-plus. Il se souvient du Messager de la grande île, ce roman d’anticipation de Christian Léourier dans la Bibliothèque Rouge (1981 ?) et va adopter la tactique de Jarvis.
Je vous la fais courte, vous avez un train à prendre. Jarvis est harponneur sur la planète Thalassa, une planète recouverte à 90% d’océans, et tumultuée de courants océaniques puissants. Quand un bteau part du point A, il virevolte, tourbillonne, dégueule tout ce qu’il peut dans les courants et autres vortex et met deux mois à rejoindre la rive d’en face, éventuellement en ayant fait 3 fois le tour de la planète auparavant.
Mais pas Jarvis, qui sera vite surnommé le Chevaucheur de Courants. Grce à l’aide d’un animal géant et tentaculaire, il apprend à maîtriser les courants pour gagner du temps.
Ce que, dans notre jargon de cinétique du pékin, nous appellerons Go with the flow (schéma de gauche).

Cela donne ceci :

insertion dans le flot

papillonnement discret des nageoires, orientation nord-est

évitage des bleus

toujours aller dans la même direction qu’eux, la distance perdue c’est de la vitesse gagnée

autolargue

sortie du nuage de poissons

rétropédalage, vitesse maintenue en courbe, attention, un coup d’oeil dans le rétro, double-axel, une dernière ligne droite où l’on peut enfin gazer sans stress, et la croix rouge brille devant nos yeux comme un steak aztèque.

Conclusion :

  • Homme libre, toujours tu chériras la vitesse.
  • Entre courte distance et chocs, et longue distance sans chocs, va sans chocs.
  • ou alors, envisage d’habiter à Ménil-le-Glôt.
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15 Responses to Cinétique du Pékin – Chevaucheur de courants

  1. mamzelle dit :

    ah ! quand les transports en commun deviennent transport littéraire !
    c’est un grand moment de drôlerie poétique tac Doc !
    "go with the flow" c’est la sagesse du nouvel homme libre sub-urbain

    (aie aie aie votre pretium est précieux , de quoi en perdre son latin :-))

  2. Docthib dit :

    Argh, pretium, bien sûr, quelle truffe ! Mea maxima culpa, auri sacra fames et toute cette sorte de choses. Et comme sed perseverare diabolicum, je corrige ab imo pectore !

  3. Claudio dit :

    Bravo pour la forme et le style. On suit et on apprécie.
    Mais que cela m’a fait pensé à ces courses à pied !
    La semaine dernière encore (Marathon Nice-Cannes) tout en courant, je restai abasourdi par le manque de logique des spectateurs qui veulent traverser le flot de coureurs. Pas un pour rattraper l’autre. A chaque fois c’est pareil, ils veulent couper le gteau tout droit. J’ai presque envie de m’arrêter pour leur expliquer (on peut plus simplement que tu ne le fais 😉 comme il serait plus simple d’aller dans le même sens, à l’image des héros qui sautent des trains dans les films de notre enfance ; pas bêtes, ils courent dans le même sens pour s’écrouler en douceur plutôt que s’éclater lamentablement.
    J’avais fait une expérience malheureuse de non-logique sur un tapis roulant dans le métro à Montparnasse il y a 30 ans : Trop de monde sur le tapis que je devais prendre. Je décide d’emprunter le tapis du milieu qui ne fonctionnait pas. Sauf qu’au milieu du parcours, il se met en marche… à l’envers. Jeune et dynamique, je saute sur le bon tapis pour éviter de revenir au point de départ. Mais bêtement j’atterris pied perpendiculaire au mouvement du sol. Résultat, méchante entorse de la cheville, opération et 5 semaines de pltre ; ça calme et ça fait réfléchir.

  4. Docthib dit :

    Bon sang, mais c’est bien sûr, l’image du héros qui saute dans le train… Et les spectateurs dans une course, c’est d’autant plus irritant qu’à partir du km20 ou 30, on n’en peut plus, on se dit « le moindre choc me fera tomber » (ou dans mon cas « s’il y en a un qui me touche, j’explose »). Ce qui m’énerve, c’est ce côté (1) en tant que spectateur passif, je ne fais même pas l’effort d’imaginer ce que ces gars vivent (2) en tant que spectateur passif, je ne fais même pas l’effort – qui ne consomme qu’une dizaine de secondes – de me laisser porter pour éviter de « casser » le flot.
    Alors, Nice-Cannes, il a plu, comme sur Marseille-Cassis ?
    Bravo en tout cas !!!

  5. Ugo dit :

    Il y a peut-être autant à écrire sur le fait d’attendre que le flot passe ? (1 minute?)
    Merci pour ces savoureux rappels de cours de physique et de réflexions sociologiques.

  6. Docthib dit :

    Autant attendre la neige… Il n’y a pas que les annonces haut-parleur qui font bouger les Bleus : c’est un magma perpétuellement mouvant, qui n’obéit qu’à une loi : aller vite. Pour aller où, pourquoi, avec quelle direction dans l’existence, sont des questions accessoires. Les Bleus sont comme des requins : toujours en mouvement. Donc attendre, oui, mais alors, en étant disposé à attendre longtemps… Il est vrai qu’à partir de 21h, le problème ne se pose plus 🙂

  7. LCourant dit :

    A contre courant du contre-courant : si j’étais bleu, je hterais le point… Un pékin qui veut rejoindre une chèvre au risque de franchir une foule est manifestement imprévisible. Si en plus c’est un intellectuel, cela devient un danger.

  8. Docthib dit :

    Pas bête. Pousser le point rouge au Q pour l’éloigner de la chèvre. Mais je me pose la question pragmatique : quel est l’intérêt du Bleu ? Sauver l’espèce pékine en éradiquant les intellectuels ? Il faut un grand timonier, et un petit livre rouge, au mini(m)um…

  9. 1Fluent dit :

    L’intérêt du Bleu est d’arriver plus vite et plus sauf à destination.

    Je changerais de couleur si le soir au dîner le Bleu devait -n’ayant rien d’autre à partager concernant sa journée, raconter l’histoire des Rouges à table.

    ès PS: En l’espèce, il s’agissait de préserver celle des chèvres

  10. Docthib dit :

    Hum. Je n’y crois pas. Ce n’est pas en poussant un wagon rouge que la locomotive bleue va arriver « plus vite et plus sauve » à sa destination. Quant à la chèvre, ce n’était pas pour lui faire subir les derniers outrages, c’est une crypto-référence à l’énigme du loup de la chèvre et du chou avec la rivière à traverser. Mais je ne sais pas qui est le chou…

  11. LCotrail dit :

    🙂

    J’ai toujours été fasciné en observant les avions tracer des lignes dans le ciel : quel effort il faut faire pour parvenir à considérer les centaines de vies que cache la carlingue. Du coup, j’ai tendance à voir bleu plutôt que rouge pour ne pas faire chou blanc face à la chèvre que le Loup sépare du Pékin.

  12. Claudio dit :

    Nice-Cannes : La pluie est arrivée dernière de la course… quand nous repartions dans la voiture. Temps idéal, nuageux et frisquet. Record perso battu. Content mais j’ai pris "le mur" que j’avais allègrement sauté l’année dernière.
    Marseille-Cassis de cette année m’a fait pensé au Marathon de Marseille 2009. Déluge dantesque. Alors qu’en 2009 les arrivants se baignaient à Cassis.
    voilà pour les nouvelles marathoniennes 😉

  13. Docthib dit :

    @LCotrail : de goûts et de couleurs, on ne peut discuter, en effet 🙂

    @Claudio : bravo en tout cas ! Le mur, maudit mur, j’en garde des souvenirs *cuisants*. Ces courses du Sud me tentent bien, mais si c’est pour se prendre une ondée, ça refroidit tout de suite mon enthousiasme… On verra l’an prochain 🙂

  14. nerik dit :

    Go with the flow, c’est le genre de modjo qui pourrait orner mon ordi 😉
    sinon ma pire expérience de traversée : "La bande" pendant le carnaval de Dunkerque. 45min pour 10m. pas loin de la crise d’agoraphobie.

  15. Docthib dit :

    … Il faudra de toute façon que je disserte sur la respiration en état de foule, nous y reviendrons 😉

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