Faustbook

L’analogie entre le mythe de Faust et les services gratuits / les réseaux sociaux sur Internet. Dans les siècles passés, plus d’un homme s’est laissé tenter à vendre son me, en échange d’un avantage forcément limité dans le temps : un supplément de vie.
Ce qui motive ces hommes dans ce choix a priori inégal (une vingtaine d’années gagnées face à une éternité perdue), ce sont deux choses :

  • la prééminence du présent dans nos décisions. Je veux tout, tout de suite.
  • la mauvaise évaluation du coût final. « Perdre son me, ouais, on verra plus tard ». Cette mauvaise évaluation est renforcée par le fait qu’il s’agit d’un bien immatériel, pour lequel il est donc difficile d’estimer un coût, une valeur.

L’analogie me semble évidente avec Facebook, ou d’autres services prétendument gratuits (gmail, MSN…). En échange d’une satisfaction immédiate (avoir un compte, accéder à un service), on abandonne des informations qui vont pouvoir servir sur nous (contre nous) pendant des dizaines d’années. Je liste les quelques informations qui sont régulièrement demandées:

  • Nom, prénom
  • identifiant (pseudo)
  • mot de passe
  • adresse e-mail
  • date de naissance
  • adresse postale
  • numéro de téléphone

Qu’on ne s’y trompe pas : il suffit de quelques informations (par exemple nom prénom adresse e-mail) pour croiser ces données avec d’autres bases de données et retrouver une adresse ou une date de naissance. Et plus les années passent (j’ai 15 ans de présence sur Internet derrière moi), plus il devient impossible de disparaître, même en pratiquant l’uncrosslisting. D’autant plus qu’après un temps d’errance, on se fixe dans la vie : on garde le même numéro de portable, on se fixe à une adresse postale. Comme le dit George Clooney à Catherine Zeta-Jones dans Intolérable cruauté : « You’re exposed. Just like a sitting duck. »
Quand j’étais étudiant en prépa, dans les annales d’examen, il y avait des dessins de Mathieu, illustrateur phare de L’Etudiant. Sur un de ces dessins, Clothaire Legnîdu disait « J’intègre une école de commerce. J’ai vendu mon me au diable ! » Et un camarade de lui répondre « Combien ? »
Non seulement nous vendons notre me un peu plus à chaque fois que nous nous inscrivons en ligne, mais en plus, nous la vendons très peu cher.

En résumé : contre l’utilisation d’un service temporaire en attendant que Twitter soit remplacé par une nouvelle coqueluche nous donnons la possibilité d’utiliser nos données personnelles ad vitam aerternam. Comme le disait Sénèque il y a quelque temps, « Les hommes jouent avec le bien le plus précieux d’entre tous ; mais ils ne s’en rendent pas compte parce qu’il s’agit d’un bien immatériel, parce qu’ils ne l’ont pas sous les yeux et de ce fait, il est estimé à un prix très bas, je dirais même à un prix pratiquement nul. » (Sénèque, De la brièveté de la vie, Ch. VIII, Par. 1.)

Miracle de la sérendipité : après avoir rédigé ce thibillet, je tombe sur la nouvelle suivante dans le Herald Tribune du jour : Bynamite, une startup américaine, propose aux internautes une extension de navigateur web qui permet (1) de voir ce que les sites de e-commerce savent déjà sur vous ; (2) de modifier ces informations, je cite, « pour permettre un meilleur ciblage des offres commerciales ». Ainsi, l’internaute indique ses intérêts. La prochaine étape serait de troquer ses informations en échange de réductions commerciales. Je te dis qui je suis, et en échange de mes données, tu me vends moins cher tes produits. A suivre ?…

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4 Responses to Faustbook

  1. Atchoum dit :

    Si je comprends bien, cette extension de navigateur pourrait aussi permettre de modifier les données… en donnant de fausses informations ! Comme toi avec les nouveaux suppôts de Satan, j’ai nommé les démarcheurs téléphoniques…

  2. Docthib dit :

    Tu avais dû mettre la référence à une extension de Firefox qui a été perdue dans le commentaire. Si tu la retrouves, je suis intéressé ! 🙂

  3. Atchoum dit :

    Pas vraiment… en fait, je faisais référence à ton billet, à propos de Bynamite… si tu peux modifier les infos, alors tu peux leur balancer n’importe quoi pour brouiller les cartes… non ? Tu peux dire que tu es taxidermiste et membre de la NRA, mais que ta vraie passion, c’est le Kéno… bien entendu, tu risques de te retrouver avec des pubs genre "comment flinguer et empailler un animal pris au hasard en 10 leçons", mais au moins tu peux les mettre direct à la poubelle 😉

  4. Docthib dit :

    Oui, mais cela n’empêche pas les personnes de te retrouver pour t’appeler. Et au bout du 10ème coup de fil de démarcheur sur des fusils-empaillés-qui-tirent-et-qui-grattent, je suppose que l’humour de « brouiller les cartes » sera passé… Bref, cette extension, c’est encore une fois la beauté du diable : fournir à titre gratuit des infos de ciblage commercial.

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