Novela – la Stèle de l'Atlantide (3/4)

[Début de la nouvelle]

Il manquait toutefois à la machine un sens des mots, et les deux humains validaient ou invalidaient manuellement les propositions faites. Ce n’était pas si facile, car la langue des Atlantes semblait être très poétique, par contraste avec la sécheresse descriptive de l’araméen. Par exemple, pour parler d’un roi qui avait gagné en sagesse, les araméens disaient prosaïquement « le roi Gatta a gagné en sagesse pendant 10 années », alors que la langue atlante parlait ainsi : « le rocher Gatta, brut, fut taillé (coupé) pendant 10 cycles (périodes), et la statue finale était belle et juste ». Cela veut dire qu’à l’automatisme combinatoire et informatique, il fallait souvent substituer la sensibilité de langage d’un poète. Dans cette circonstance, il devenait difficile d’invalider certaines phrases. Quand les araméens disaient de manière désespérément plate que « la récolte de blé de cette année a été excellente », l’ordinateur décryptait les signes atlantes de cette manière : « les naissances (croissances) de la nature en cette période donnèrent du blé qui réjouissait les esprits et les animaux ». Il y avait des phrases parfaitement valides, car correspondant précisément au discours araméen, d’autres phrases correctes mais teintées de poésie, d’autres encore très imagées, et puis il y avait des phrases qui ne semblaient pas avoir de sens.
Le retraité proposa une symétrie aux 7 cercles de l’enfer. Il suggéra que, suivant la précision des phrases, on les classe dans 7 cercles du paradis, plus ou moins parfaits. Les phrases clairement surréalistes, sans aucun sens (comme « Les chats agriculteurs creusaient le cerveau des tables ») appartenaient au 7ème cercle du paradis, tandis que les phrases les plus sensées étaient dans le premier cercle. Parfois, après de longues minutes de discussion, les deux acolytes décidaient de sanctifier une phrase, en la faisant progresser d’un cercle de paradis à un cercle meilleur. Ils damnaient rarement une phrase, en la faisant déchoir d’un cercle élevé à un cercle plus fruste. C’était toujours un déchirement, mais ils s’amusaient beaucoup de leurs discussions sur la religion du langage.

Et puis le vieil homme mourut subitement, un matin, tandis qu’il faisait son marché. Le vieillard n’avait plus de famille, et les autorités appelèrent le jeune chercheur, dont les coordonnées étaient clairement mentionnées dans le portefeuille du défunt. Le médecin légiste lui annonça que la mort avait été soudaine, le retraité étant déjà mort avant que son corps ne touche le sol. Les dispositions testamentaires étaient claires : le jeune homme héritait de toutes les possessions du vieillard. Il ne s’agissait pas d’une grande fortune, mais elle permit au jeune chercheur de terminer sa thèse dans de bonnes conditions. Les recherches cryptographiques sur la stèle lui avaient donné matière à plusieurs articles de combinatoire appliquée, et sa thèse fut reçue avec tous les honneurs académiques. Le jeune homme conserva les photographies de la stèle, et tous les écrits. Il ne réussit pas à progresser beaucoup plus en terme de traduction : les deux tiers des caractères étaient décryptés, mais peu de phrases appartenaient aux trois premiers cercles du paradis. Rien de tout cela ne permettait d’envisager une publication sérieuse. De plus, peut-être par incurie des conservateurs, ou tout simplement parce que le temps résout tout en poussière, la stèle originale restait introuvable.

[à suivre…]

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