Mon Marathon de Paris 2010 (et la fin de 5marathons.com)

Voici mon compte-rendu du Marathon de Paris 2010, le dernier marathon que nous courions pour 5marathons.com [edit : je ne pointe plus sur le site… Nous avons annulé l’abonnement, et aux dernières nouvelles, ce n’étaient pas des photos de coureurs qu’on voyait sur la page d’accueil…]

« C’était dans l’horreur d’une profonde nuit »

Tout a commencé par une mauvaise nuit. Toute personne qui a déjà couru ce genre d’épreuve sait qu’il ne faut pas compter sur le sommeil de la dernière nuit, et qu’il faut donc faire des provisions de repos auparavant. Mais là, imminence de l’épreuve ou anticipation angoissée, nous sommes nombreux à n’avoir dormi que 2 ou 3 heures dans la nuit. Réveil 6h15, je mange mon gteau WeightExplosers en le faisant passer avec du thé déthéiné, et je passe une bonne 1/2h à me préparer (le nombre de choses à prévoir, la crème anti-frottements, la puce électronique, la ceinture de gels au glucose, les piles de rechange, cf. check-list).
Départ 7h du matin. Nous avons RV pour une photo de groupe, et deux interviews. Paris est désert, mais plus j’approche de l’Etoile, plus je vois des silhouettes imprécises, jambes nues sous leur poncho en plastique : les coureurs commencent à se rassembler. Je rejoins le lieu de rendez-vous avec mes deux bouteilles de solution HyperGlucidoSpatialBooster (affectueusement surnommé SpermBull par mes amis, ils sont poètes). Il fait 4°, et ça se sent, nous tremblons tous de froid. Les coureurs arrivent par petits groupes, je vois notamment Christophe N, qui a eu une gastro-entérite terrible la veille, et qui va essayer de faire ce qu’il peut ce matin, sans grand espoir. Nous enchaînons une interview pour BFM TV (d’ailleurs, si quelqu’un a une capture vidéo…), la photo de groupe, puis une interview France 3 (nous sommes visibles aux alentours de la minute 12 (2 séquences), ici (édition du dimanche 11 avril)).
Puis nous rejoignons les sas de départ.
L’attente dans le peloton se passe bien, nous nous sommes bien placés, Alex (dit Barbe Bleue), P-A (dit La Chose) et moi. Les toilettes sont pris d’assaut, alors j’utilise la tactique de notre gourou, Pierre C (25 ans de Marathons…) et je fais pipi dans ma bouteille, je l’ai dit, nous sommes tous des poètes.

Des kilomètres et des erreurs d’appréciation

Et c’est le départ. De tous les marathons, c’est probablement le plus beau, et le meilleur départ : toute la largeur des Champs-Elysées se retrouve couverte de coureurs, cela descend légèrement vers la Concorde, dans le soleil qui apparaît en face. C’est parti, nous sommes doublés de part et d’autre, mais un maître-mot : ne pas partir trop vite. Un coup d’oeil à la montre : 5’15 » au kilomètre, c’est parfait, il faut maintenir cela sur toute l’épreuve pour éviter d’exploser en vol.
La Concorde, puis la rue de Rivoli, à l’ombre. J’ai des soucis avec ma montre : je suis perturbé par les fréquences des autres coureurs, et j’alterne entre des vitesses affichées de 2’50 » au km (21 km/h !!) et 5’30 » (11 km/h). Les deux autres me disent que je suis en train d’aller trop vite, pourtant je me maintiens à 5’15 » au km, c’est bizarre. Et puis je comprends en passant les bornes kilométriques : ma montre me donne une vitesse affichée qui est inférieure à ma vitesse réelle. Alors que je crois courir à 5’15 » / km (affiché par ma montre), je suis en fait à 5′ au km (12 km/h) quand je regarde mes passages aux bornes kilométriques. D’où vient la différence, alors que je croyais que mon cardio-fréquencemètre était parfaitement étalonné ? En fait, étant donné que ma vitesse d’entraînement a augmenté au fil des mois, il est probable que mes foulées sont plus longues… et donc qu’il aurait fallu ré-étalonner mon cardio-fréquencemètre. Maintenant, c’est trop tard, mais il faut choisir : ralentir ou pas ?
Je me suis entraîné ces derniers mois sur la foi d’une montre pessimiste. Donc j’ai couru plus vite que prévu à l’entraînement. Eh bien c’est parfait, on va continuer à se baser sur la montre. Donc je maintiens 5’15 » sur ma montre, soit 5′ (12 km/h) dans le monde réel.
On commence à apercevoir la tour de la Bastille. Pour ma part, j’avais le nez dans la montre, mais P-A me prévient : « regarde comme c’est beau ». Il a raison, c’est aussi l’intérêt de courir à Paris, je lève le nez et profite. On approche du KM 5, j’avale mon premier gel. Petit couac au premier ravitaillement : il arrive trop tôt et il est trop court, je suis obligé de faire 1/2 tour (un comble) pour aller chercher une bouteille d’eau. Las ! Nous débouchons Place de la Bastille où se trouve… un deuxième stand de ravitaillement. Je continue vaillamment en essayant de rejoindre mes deux cénobites. Je rejoins finalement P-A, Alex étant à 30 mètres devant. Quelques faux-plats, je ne renouvelle plus l’erreur du Marathon de Turin, et je ralentis, l’oeil sur ma montre : ne pas dépasser une fréquence cardiaque de 82-83%. Quand je pense que je courais mes premiers marathons à 85-90% ! Pas étonnant que j’aie tant explosé, tant souffert !
Avenue Daumesnil, longue, longue avenue. Entrée dans le Bois de Vincennes, on voit au loin la tour du Chteau de Vincennes, et puis ma foi, on y passe et on le laisse derrière nous. Je commence à ressentir une fatigue dans les genoux, bon sang, on n’en est qu’au KM 12, mauvais signe !

La solitude du coureur de fond

Au KM 14, en plein Bois, P-A me dit de continuer à mon rythme, lui va ralentir. On s’échange des derniers encouragements, et c’est parti, je suis seul au milieu de la foule. Alex est 50 à 100 mètres devant.
 Il y a du soleil, des familles sur les bords du chemin, mais on est loin des ambiances déchaînées de Londres ou New York. Il y a si peu de coureurs qui courent pour une cause, c’en est triste.
Soleil sur les frondaisons. Et allez, encore quelques faux-plats (82%, pas plus !!) avant de rentrer à nouveau dans Paris.
Rue de Charenton, encore des faux-plats, je bois régulièrement (une bouche pleine d’eau toutes les 5-10 mn) et je prends mes gels tous les 5 km. Le rythme est bon, mais je me freine. 5’15 », toujours, au moins jusqu’au semi, voire jusqu’au KM 30.
Passage du semi à 1h47 (contre 1h43 lors du Semi d’Elbeuf, il y a 1 mois, mais j’avais fini cramé, et je n’avais pas 21 km restant à courir derrière). Contrairement aux autres marathons depuis Berlin, je ne mets pas ma musique à partir du semi : je veux rester dans l’ambiance tant que je ne ressentirai pas le besoin d’un supplément de motivation.
KM 23, voilà les berges de la Seine. Un point difficile, démotivant : c’est là où je m’étais effondré aux marathons de Paris 2002 et 2006, c’est une longue bande de tunnels qui semble interminable. Toujours seul (façon de parler…), je passe sous les tunnels, notamment un long souterrain étouffant qui me rappelle le pont de Queensboro avec son côté claustrophobe.
La foule est présente au-dessus de nos têtes, mais je ne sais pas, cette longue étendue de quais gristres donne vraiment un sentiment de paysage encaissé, façon Défilé des Thermopyles. Et cela s’enchaîne avec les souterrains, c’est-à-dire remonter depuis les quais, redescendre dans un tunnel, remonter au bout, plusieurs fois en quelques kilomètres. J’entends une fille qui crie « Allez, plus vite ! ». Non, Mademoiselle, vous avez le droit de crier Bravo, de nous encourager, de dire Courage, il reste X km, mais ce « Plus vite », c’est se moquer du monde. (Le marathonien commence à manquer d’humour vers le km 25 ; quant aux personnes qui traversent la rue au milieu d’un peloton, elles ne se rendent pas compte de la souffrance accumulée dans ces jambes, de l’épuisement nerveux qui nous mine, et du fait que ces choses-là, non, vraiment, ça ne se fait pas).
Une petite angoisse : mes pieds chauffent, j’espère que mes nouvelles semelles ne sont pas en train de me déclencher des ampoules, hélas ça en a tout l’air. (en fait, je n’aurai eu aucune ampoule, mais je ne le découvrirai qu’après coup).
KM 28, on a passé la Maison de la Radio, allez, je n’attends pas le KM 30, je mets ma musique.

Hasard de la lecture, je tombe sur une musiques de Rocky et cela me fouette les sangs. Bon sang, on va y aller !
J’attaque, donc. (En relisant le graphique de ma course, je découvre que « attaquer » a consisté surtout à »me maintenir » dans les mêmes vitesses. Même si cela va nécessiter une analyse plus approfondie, puisque mes vitesses « montre » ne sont pas les mêmes que les vitesses « réelles »).
Je rejoins Alex, qui continue toujours de la même foulée ample. Il s’accroche, on passe les kilomètres ensemble. 30ème kilomètre. « C’est là que la course commence vraiment », d’après Pierre C.
Ce sont des lieux que je connais (Roland Garros, Porte d’Auteuil, allées de Longchamp) et que je ne reconnais pas, ou à peine, tant la course se vit à un rythme intérieur, oublieux des réalités du monde extérieur. Dans mes oreilles, l’intro de « Hold the Line » (Toto) me poursuit et me relance.

Band of brothers

Et on rentre dans le Bois de Boulogne. Cet asile de verdure est en fait un passage noir du Marathon de Paris : beaucoup moins de monde, beaucoup moins d’encouragements, une solitude ensoleillée au milieu du cloc-cloc rythmé de centaines de semelles autour de moi. J’enchaîne les musiques sympa, Bruce Springsteen, Sting, Paul Personne, plusieurs B.O.s,  et je zappe impitoyablement les morceaux un peu mous.
KM 35. Dans deux bornes, notre lieu de rendez-vous avez
les 70 supporters d’Autour des Williams. Courage, plus que 2 petits kms avant de pouvoir taper dans les mains, faire des coucous à tous. Alex peste à côté de moi, nous avons les cuisses tétanisées, en bois, en carton. Mais nous avançons toujours, têtus, rigoureux, et la vitesse se maintient tant bien que mal.
Et les voilà, je les vois au loin dans leurs T shirts bleu ciel, dans un virage. Nous nous détachons du peloton et faisons la jonction, Alex joue les stars américaines tandis que je pratique le bain de foule, j’embrasse mes ami(e)s, ma famille, les collègues… Ce sont toujours des moments remplis d’émotion, si intenses, et en même temps, extrêmement brefs.
Et c’est reparti, déjà !
Dans mes oreilles, Daft Punk me relance tandis que nous empruntons un petit chemin forestier.
Courage, à partir de là, plus que 5 km.
 Je rejoins Alex, il se cale dans ma roue.
KM 39, avec le Palais des Congrès dans le lointain.
Le ravitaillement du KM 40, auquel je ne m’arrête pas : à ce stade-là, l’eau n’a plus le temps d’être assimilée, elle est tout juste bonne à chasser le goût du dernier gel « coup de fouet » (imaginez un gel très sucré, au goût mélangé de menthe poivrée et de caféine…).
Et toujours ce train d’enfer, nous sommes montés à 13 km/h ou pas loin, tout le corps est douloureux, les cuisses, les pieds, le dos, les bras.
KM 41, dans un virage. Je dis à Alex : « Voilà maintenant le km le plus dur ». Et pour cause : il fait 1 km et 195 mètres.
Nous dépassons des marcheurs, des épuisés, des éclopés. Sans me retourner, je sais qu’Alex est juste derrière moi, ou à mes côtés. La foule commence à se densifier, le bruit aussi. Je devine la Porte Dauphine avant de la voir, nous ne voyons même pas le panneau KM 42 car nous avons repéré, là-haut, au milieu de l’avenue Foch, l’arceau de la ligne d’arrivée.
Et c’est notre dernier faux-plat, que nous avalons (presque) sans nous en rendre compte, pour passer, les bras levés en l’air, la ligne d’arrivée à la même seconde.
Temps officiel : 3 h 36 minutes 01 seconde.
Mon meilleur temps à ce jour. Mes records de New York et de Londres battu de presque 19 minutes.
Et malgré la grande fatigue et la tétanie des muscles (personne ne peut imaginer ce que c’est sans l’avoir fait), je me sens mieux que lors de mes précédents marathons.
Une course que j’ai gérée de bout en bout.

Crispin’s Day (*)

Nous nous retrouvons dans l’après-midi pour un pot, et les coureurs égrènent leurs arrivées en fonction de leurs chronos respectifs. Il y a les bénévoles d’Autour des Williams, les familles, le Directeur Général d’ESCP Europe.
Dans un petit discours où j’essaie de remercier tout le monde, je mentionne le discours de la bataille d’Azincourt, dans Henry V, parce qu’un petit groupe fraternel peut changer – un peu – le cours de nos vies.

D’où ma petite tristesse.

Nous avons vécu, et nous sommes battus, au rythme de ce projet, durant 5 ans (le premier tour de chauffe date du semi-marathon de Paris de mars 2005). Les résultats, non encore arrêtés, établissent que nous avons collecté au moins 50 000 euros de dons pour la recherche sur le syndrome de Williams-Beuren. Mais ce n’est qu’une partie des résultats : l’expérience humaine, les relations que nous avons nouées, l’intensité des engagements personnels, sont notre meilleure récompense.
De toutes les choses que j’ai faites dans ma vie, c’est une des réalisations dont je suis le plus fier.

Merci à tous et à toutes pour vos encouragements, vos dons, votre temps.

Et, bien sûr, il n’est pas trop tard pour arrondir les sommes versées 😉
http://marathon-de-paris.aiderdonner.com/christophethibierge2010

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5 Responses to Mon Marathon de Paris 2010 (et la fin de 5marathons.com)

  1. Madely dit :

    Merci pour ce récit qui permet encore de vivre aujourd’hui ce marathon avec les ESCP Europe et Autour de Williams .. je voulais être avec vous au km 37,2 près de la Porte d’Auteuil où nous avions prévu de venir tous ensemble pour augmenter encore l’applaudimètre mais ai eu à soutenir ces m^mes amis pour une urgence. L’amitié totale on le sait est universelle et c’est avec l’amitié des mes que je vous ai soutenus et eux aussi … Nous avons vu sur FR3 seulement le marathon.

    Au prochain Marathon, ‘sportivement’ et amicalement toujours ,

    Madely

    Madely

  2. Da Yog dit :

    C’est toi le jeune coureur au grand coeur qui avale 5 marathons !! Aux US, meme pour 200m ils prennent la bagnole…

    3 New ™›Ubutnu Unlocked!

    #jeunithoneur #jeunithonner #jeunithonique

    jeunithoneur:
    1. n.m coureur masculin de 5 marathons pour une belle cause qui rajeunit son coeur et ses jambes.
    Il pratique la jeunithonique en jeunithonnant.

    2. Danglard reconverti dans les cours de finances, repenti du blanc mais pas du Q -la perruque et la(es) classe(s) en plus.

  3. Docthib dit :

    J’aime bien la référence à Danglard, qui te positionne subtilement comme un lecteur historique de ce blog, que tu as porté sur les fûts baptismaux 🙂

  4. veillon dit :

    bonjour
    je suis la maman de kyrio 6 ans atteint du swb mais aussi la fille d’un ancien coureur de marathons. Il a aujourd’hui 70 ans, ne court plus mais fait de la marche rapide. Je pense qu’il aurait aimé partager avec vous cette fabuleuse aventure.

    merci pour nos petits bouts.
    C’est tellement énorme.
    pendant le we de l’ascencion nous nous retrouvons en famille à un colloque pour obtenir des infos, les avancés sur la recherches et tout cela ne serait pas possible sans vous.

    katy veillon
    (kveillon@laposte.net)

  5. Docthib dit :

    Au journaliste de BFM TV qui me demandait "mais pourquoi courir pour une cause ?", je lui répondais "quelle meilleure cause que de courir pour le sourire d’un enfant ?" Ce fut un grand plaisir, et une fierté 🙂

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