La Bourse = du poker, de la roulette ou du tiercé ?

Je ne suis pas trop fana de la lecture quotidienne des cours boursiers, mais puisque je suis dans le sujet, et que la journée a été saumtre, une analogie vite fait. En salle de cours, ou au Café du Commerce, j’entends souvent « La Bourse, c’est comme de jouer à la roulette ».
Eh ben non, pô du tout. Je ne contesterai même pas l’emploi du terme « jouer », car il y a du frisson là dedans. Cela me rappelle une pensée de l’architecte Turpin (?) dans un des romans des Hommes de bonne volonté, de Jules Romains (dont la page Wikipedia est singulièrement courte, il faut que j’y mette bon ordre). Turpin doit concevoir un casino, et il a un raisonnement du type « Bon, la roulette, c’est de la raison et du hasard. Je te fais une bâtisse carrée, en angles, pour la géométrie des combinaisons, les calculs, la sensation que l’on peut tout maîtriser, et puis je te rajoute un dome façon minaret, une virgule qui s’envole, Mektoub, c’est le hasard, la fatalité ». (ce n’est pas une citation précise, je l’ai lu en 1996 ou 1997…)

Alors la Bourse, poker, roulette ou tiercé ?

Analysons rapidement :

  • Au poker, les cartes sont distribuées au hasard ; l’historique des jeux précédents est pris en ligne de compte, non pas à des fins statistiques, mais parce que cela contribue à comprendre la psychologie de chacun.
  • A la roulette, la bille tombe au hasard. L’historique ne sert à rien. Certes, il y a les partisans des séries statistiques, qui notent tous les numéros déjà sortis, en comptant sur les probabilités. Mais dire « la bille n’est pas tombée sur le 24 depuis 72 coups, donc je mise sur le 24 », c’est oublier qu’à chaque coup, il y a une chance sur 36 pour que la bille tombe sur le 24. Pas plus, pas moins. Ce sont que l’on pourrait appeler en économétrie des séries statistiques indépendantes.
  • Au tiercé, l’historique semble important : tel jockey a eu la mixomatose, tel canasson a surperformé le marché au Derby d’Epsom, voilà autant de « signes ». Le problème est que ces signes sont connus de tous (information publique) et qu’ils servent aux paris, donc à la cote. Telle action, pardon, tel cheval est très apprécié, donc tout le monde mise sur lui, et il va donner une rentabilité, pardon, un gain, relativement faible, car il est peu risqué. Telle autre action, pardon, tel autre bourrin, n’attirera que les amateurs de risque, qui ne seront pas légion, mais si le bourrin gagne, c’est 10 fois la culbute.

Vous la voyez venir, mon analogie. En Bourse, quoiqu’en disent les partisans de l’analyse technique (l’article de Wikipedia est très orienté, je m’en vais vous me le rechapper d’ici… quelques jours), l’historique ne sert à rien, dans la mesure où

  • les actions suivent une marche au hasard (ce qui n’exclut pas une tendance à la hausse ou à la baisse)
  • les informations publiques sont immédiatement intégrées dans les cours

Donc la bourse, ce n’est certainement pas du poker (mais c’était évident), ce n’est pas non plus de la roulette : c’est un marché où les informations publiques, les tuyaux, et l’historique (le tout servi par des bons commerciaux) fondent les offres et demandes de titres. C’est exactement la description du tiercé.

Mais j’aime bien la référence au poker, car il y a quelques similitudes psychologiques (que les sociologues ont dû investiguer) :

  • Overconfidence : quand on a gagné récemment, on prend plus de risques, on se croit meilleur que les autres
  • Refaire ses pertes : quand on a perdu, on a tendance à prendre plus de risques aussi, du genre « je vais me refaire ». Mais beaucoup d’investisseurs boursiers oublient que un titre qui fait -33% devra faire +50% pour revenir à son cours initial… Les pentes sont toujours plus faciles à dévaler qu’à remonter (non, ce n’est pas parce que les vacances de février approchent. Quoique. Finalement, la journée se termine de manière moins saumtre).
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0 Responses to La Bourse = du poker, de la roulette ou du tiercé ?

  1. nerik dit :

    En tant qu’inconditionnel, je trouve que le poker présente contrairement à ce que semble dire l’éminent docteur Thibierge des similitudes avec la Bourse plus proches que le tiercé.

    Notion de market maker:

    Il existe en Bourse un pouvoir de marché. Plus la capitalisation d’un titre boursier est faible (ou plus le freefloat d’une capi est faible), plus l’impact d’un grand investisseur sera élevé. Ainsi, si un investisseur décide de prendre une position longue de grande envergure sur un titre, la loi de l’offre et de la demande fera que le cours du titre augmentera. (Levier positif pour l’investisseur)
    Ainsi, lorsqu’un joueur autour d’une table de poker mise gros sur une main, les autres désirant jouer la main seront obligés de mettre gros. Du coup le gain potentiel (le pot) sera démultiplié du nombre de joueurs jouant la main. (Levier positif pour le gros joueur). Réciproquement, il suffit de demander à n’importe quel joueur de poker, pour gagner (sans même parler de gagner gros), il est nécessaire d’avoir un fond de chip suffisant pour présenter un pouvoir dans les négociations autour de la table.
    A l’inverse, un gros parieur au tiercé, si il mise gros sur un cheval fera changer la cote mais dans un sens défavorable à lui puisque ses gains seront amoindri par le changement de cote. (impact négatif du levier) En effet, plus on mise sur un cheval moins sa cote rapporte. Dès lors, au tiercé peut importe le montant investi, le gain en valeur relative est stable. Les petits porteurs sont autant favorisés que les fondus de tiercé en matière de rendement. (Voire même plus favorisé car ils ne modifient que très très peu la cote)
    Amendement : Les petits porteurs si ils surfent sur les positions des grands investisseurs peuvent s’engouffrer dans les trends haussiers initiés par les gros investisseurs.

    Notion d’Outsider/Favori.

    J’aimerai rebondir sur ce commentaire :

    Telle action, pardon, tel cheval est très apprécié, donc tout le monde mise sur lui, et il va donner une rentabilité, pardon, un gain, relativement faible, car il est peu risqué. Telle autre action, pardon, tel autre bourrin, n’attirera que les amateurs de risque, qui ne seront pas légion, mais si le bourrin gagne, c’est 10 fois la culbute.

    Pour moi l’analogie ci-dessus est parfaite pour le marché des obligations. En effet, plus une société est mal notée par les agences de rating, plus le yield proposé aux investisseurs est élevé. En revanche, il me paraît plus délicat de tirer les mêmes conséquences pour le marché des actions. C’est même pratiquement l’inverse. Plus « une action est apprécié, plus tout le monde mise sur elle, et plus elle va donner une rentabilité ELEVE ! » En effet, il suffit de prendre pour exemple les bulles spéculatives. Prenons récemment Google, tout le monde croyait au potentiel de la société et le cours est passé de 200 à 450 € sur l’année 2005. C’est au contraire les actifs favoris qui rapporte le plus de rendements. Les bourrins restant dans des volumes d’échanges faibles. Notons au passage que la vente à découvert permet d’enrayer ce phénomène.

    Pour le poker, je considère que l’actif sous jacent est la main que l’on détient. Ce sont ces deux cartes qui en grande partie justifient les choix d’investissements. Ensuite, les données macroéconomiques communes à toutes les valeurs (A savoir le flop, le turn, et la river) affine le jugement que l’on porte sur l’actif (ses deux cartes en main). Similairement au marché, c’est l’appréciation objective (probabilistique) et subjective (degré de confidence suite aux mains passés) de cet actif qui justifiera la prise de position. La encore clairement, les grosses mains (As-Roi, AS-AS..) rapporte en moyenne bien plus qu’un 7-2€¦ Gardez Google en mémoire.

    Voila quelques nouvelles pistes de réflexion. J’aurai pu évoquer la psychologie, le comportement moutonnier, l’aversion au risque, la notion d’historique dans les gains, autant de points que l’on retrouve aussi bien à la bourse qu’au poker mais qui n’apparaissent pas au tiercé.

    Aymeric.

  2. Bonsoir Nerik, et merci pour ces commentaires qui contiennent beaucoup de pépites et de voies de réflexion. Je vais répondre rapidement ici, mais toutes ces pistes enrichiront très probablement les prochains billets que j’avais en tête (précisément, le quatrième de la série).

    Sur le Market Maker : bien vu, il n’y a pas d’effet volume au tiercé, sinon en sens inverse (plus je mise sur un cheval, moins je gagne), donc le poker est plus adapté à décrire le marché boursier.

    Sur l’effet outsider, j’avoue que je comprends moins. "Google monte, donc les gens achètent, donc Google monte" est un raisonnement de type "bulle spéculative". Et quand la bulle pète, tout le monde se retrouve en string. En ce sens, acheter du Google reviendrait à avoir des rendements à la baisse. En revanche, ce que je crois, c’est que les investisseurs achètent du Google parce que c’est une bonne boite. Ainsi, pour moi, le "bourrin" n’est pas un "tocard" : c’est juste le cheval qui a des bons fondamentaux, un peu délaissé par le marché, et qui peut créer la surprise (et rapportera alors du 20 contre 1).

    Enfin, dans ce dédale de termes de poker (river ?), on tombe d’accord : les fondamentaux, les sous-jacents, représentent le fondement de la décision boursière. J’achète une boite parce qu’elle a des idées, des clients satisfaits, et des actifs pas faciles à reproduire (barrières à l’entrée), je n’achète pas une boite parce que mon chauffeur de taxi me l’a recommandée.

    Après, là où nous pouvons diverger, c’est sur les mots que l’on utilise pour qualifier les 3 cartes restantes. Je pense personnellement qu’en bourse, c’est plutôt "j’ai 4 cartes, et l’inconnue ne porte que sur la cinquième", soit uniquement 20%, qui constitueront les surprises.

    Tous les biais psychologiques feront l’objet du 4ème billet, mais une remarque tout de même : contrairement au poker, un investisseur ne peut pas influencer les autres investisseurs par son comportement personnel. Il faut des mouvements de masse, qui relèvent de la sociologie des foules, et non de relations face à face.

  3. nerik dit :

    Juste pour rebondir rapidement sur le dernier paragraphe. Je pense en toute sincérité qu’un investisseur peut en influencer un aute directement en face à face. Sinon a quoi servirait le département Sales ? Juste un exemple, lorsqu’ un prestigieux cabinet d’analyse fait passer une note de recommendation à la hausse. Celle ci influence de manière directe le marché.Dès lors le choix personnel, dans l’exemple ci dessous, celui de l’anlayste influence directement les autres investisseurs.

    http://www.boursorama.com/infos/...

  4. Bonjour Nerik, nous ne parlons pas de la même chose, donc nous pouvons nous offrir le luxe d’avoir tous les deux raison 😉 . Pour moi, l’analogie était « le joueur de poker qui joue gros influence ses partenaires, il crée une ambiance, et les entraîne. Aux échecs on dirait qu’il a le trait, au jeu de Go, qu’il a le sente, bref, les autres se positionnent en tant que suiveurs, ou réacteurs, à ses coups ». Je pensais donc qu’il est très rare, pour tout dire exceptionnel, qu’un investisseur unique soit surveillé par tous, et qu’il inspire les actions des autres investisseurs. C’est donc distinct de la réflexion sur les recommandations des cabinets d’analystes, remplis de jeunes gens brillants : là, on parle d’un marché de l’information. Pour reprendre l’analogie, si au cours d’une partie de poker, Dédé les Boulons fait irruption dans la salle en disant « Eh, Abbott de Nevers, ton magasin vient de brûler », il est probable que cette nouvelle information (nouvelle reco) va conduire à un changement de stratégie des joueurs. Abbott en premier.

  5. nerik dit :

    Encore faudrait il accepter dédé les boulons chez moi…

  6. nerik dit :

    Au passage doc, il se monte un groupe ESCP-EAP poker. Je vous inclue dans la boucle ?

  7. Docthib dit :

    Avec mucho plaisir, j’en suis. Rh, être aussi beau que Steve McQueen dans "Le Kid de Cincinnati" (j’en prends le chemin, avec mes rides frontales, hélas, je n’aurai jamais les yeux bleus 🙁 )

  8. Bourse dit :

    Bonjour,
    pourrait-on avoir la mise à jour de cet excellent article comparatif, au regard de la crise de 2007 ?
    Merci

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