Le syndrome RTFM

Le phénomène du zapping n’est pas récent : quand j’étais jeune et beau, les télévisions n’avaient que 3 chaines (dont une en noir et blanc), et il fallait se lever pour changer de chaine. On avait intérêt à savoir ce qu’on voulait, et à s’y tenir. Bref, c’était l’ère de la concentration. Arriva la télécommande, et l’on commença à zapper. Les stations FM sur l’autoradio devinrent programmables, hop, cette chanson ne me plaît pas, je zappe. Puis vint le signal d’appel sur le téléphone, qui permit de dire – à peu près – « Excuse-moi, vieux, je vais voir si mon autre correspondant est plus intéressant que toi ».
Puis vint le Web, avec ses liens cliquables. Il y a un temps immémorial, une publicité montrait un internaute avec ce slogan « Quand Arnaud surfe, il est très patient. Quand un lien ne répond pas, il attend toujours 2 secondes avant de cliquer ailleurs ». Aujourd’hui, nous atteignons l’acmé de la technologie, nous sommes à l’heure du zapping multichrone : au travail linéaire, on substitue le zapping neuronal, notre attention sautant comme une puce passe de canidé en canidé : de l’agenda en ligne au logiciel de messagerie qui vient de faire « tilou ! », puis à la liste des to-dos qu’on a à faire, mais voilà que le téléphone sonne, ah tiens, on toque à la porte tandis que la messagerie a re-tilouté.
« Je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée » devient un leitmotiv.
Ce zapping révèle une relation bizarre au temps. Il n’y a pas si longtemps, nous étions allongés dans l’herbe pendant des heures, en attendant qu’une antilope se pointe. Aujourd’hui, nos mes sont des totons virevoltants qui n’ont même pas d’axe central, tout au plus une énergie centrifuge. Bref, nous avons été pourris gtés, et cela cause des dommages irréparables au cerveau. C’est vous dire que l’enseignement à la mode linéaire, du genre « je parle pendant 3 heures face à un public qui n’a jamais connu un monde sans télécommande », tient de la fosse aux lions, ou de l’expérience surannée.
Mais la tendance que je remarque depuis quelque temps tient à la sous-traitance des problèmes. La méthode universitaire, au temps où j’étais beau, consistait à se poser correctement la question, puis à lire tout ce qu’on trouvait sur le sujet, puis à bâtir un plan, puis à relire tout, puis à commencer à rédiger. Aujourd’hui, ce sont les forums de discussion ou les messages mails qui héritent de nos questions, et plus la question est simple, moins nous y consacrons du temps personnel. Quelques exemples des dernières années :

  1. Par mail
    • Bonjour, j’ai vu que vous aviez écrit un article sur « La displasie des métamorphes », j’ai un mémoire de maîtrise à rédiger et j’ai choisi le sujet sur « La displasie des métamorphes », aussi pourriez-vous m’envoyer toute votre bibliographie (voire, idéalement, le fichier de votre article) ?
    • Bonjour, auriez-vous des références sur l’agriculture sumérienne ? (et moi d’aller chercher sur Google et de répondre)
  2. Dans les forums de discussion
    • Bonjour, comment fait-on pour installer le logiciel ?
    • Bonjour, comment fait-on pour imprimer ?

Tous ces demandeurs ont d’autant plus raison qu’il se trouve toujours une bonne me pour les renseigner (après tout, rien ne coûte si peu cher que le temps des autres). Sauf dans certains cas, où la réponse oscille entre « je vous signale que c’est indiqué dans la FAQ » et « FAQ, bordel ! ».
Les anglo-saxons ont une formule poétique : RTFM pour Read The Fucking Manual (traduction presque littérale : « Je me permets courtoisement de vous renvoyer à la documentation, qui, si vous prenez la peine de la consulter avant de poser vos questions ineptes, saura vous affranchir de votre ignorance crasse »).

Voyez comme je suis d’une autre génération : je n’arrive toujours pas à rédiger des billets, ce sont plutôt des romans.
(ce blog est de toute façon expérimental, à durée de vie non définie, mais pas infinie).

Et comme je viens de finir Les choses de la vie, voilà la citation appropriée, et son commentaire :

L’idée d’une longue convalescence me séduit par certains côtés. Je pourrais enfin relire Proust ou Guerre et Paix, ou un autre chef-d’oeuvre post-opératoire.
Paul Guimard, Les choses de la vie, Folio n° 315, p. 94.

Ainsi, dès la fin des années 60, les longs romans sont diagnostiqués comme n’étant plus lisibles qu’en état de convalescence, le reste du temps étant dévolu aux histoires courtes, aux articles de journaux, ou aux blogs…

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0 Responses to Le syndrome RTFM

  1. Christian dit :

    C’est beau et c’est vrai.

    je plaide coupable de cette facilité avec laquelle ayant entretenu des relations plus personnelles avec mon prof de Finance, j’ai pu sans vergogne lui adresser un mail lui demandant un point technique relatif à mon boulot…
    Je plaide coupable d’avoir tiré de l’orgueuil de faire plusieurs choses à la fois, preuve du développement de mon cortex.
    Enfin je plaide coupable de chérirl’idée d’être immobilisé ou sabatisé pour livre des monuments de la littérature, alors qu’il serait totalement admis, voire savoureux, de lire la Recherche petit à petit, opus par opus, voire en les espaçant quelque peu pour le reprendre avec délices..

  2. Va en paix mon fils car tes intentions étaient pures. Je ne visais pas toutes les personnes qui me sollicitent par mail, heureusement. Et bonne chance pour lire "à la recherche du temps perdu", ça vaut bien "les hommes de bonne volonté". Que nous sommes tous, fort heureusement.

  3. mamz'elle dit :

    morceaux choisis de ce blog, bien sûr!
    qu’on redécouvre et votre album photo d’une pudeur… exhibitionniste ,
    je m’oxymarre ( sans faute d’orthographe)

    ( oui, oui, je sais le matin parfois je suis d’une légéreté poussive)

  4. Docthib dit :

    Vous êtes parfaite, changez rien. Je suis flatté : sincèrement, je ne pensais que j’étais les morceaux choisis. Comme dirait un collègue de mes amis "les bas-morceaux !". Excellent, l’oxymarre. On ne rajeunit pas, hélas.

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