[Début de la nouvelle]
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Le texte araméen racontait une dynastie sur une île perdue au milieu
des mers. Les noms des souverains étaient inconnus pour le retraité, de
même que plusieurs mots qui étaient visiblement des transcriptions
phonétiques du langage atlante. La stèle racontait des guerres, des
périodes d'abondance, et la litanie des souverains qui avaient gouverné
cet îlot.
Quand le vieil homme fut satisfait de sa traduction araméenne, il
s'attaqua au verso de la stèle, à l'écriture inconnue. Sa fraîcheur
intellectuelle (toute relative, car il avait 77 ans) lui permit
d'envisager tous les possibles : un signe pouvait représenter un mot,
une syllabe, une lettre, ou encore un son ou une idée. Il envisagea
même que cette écriture put se lire de droite à gauche, de haut en bas
ou même, de bas en haut. Il est vrai que l'absence de ponctuation –
autant en araméen qu'en atlante – ne permettait pas facilement de
délimiter les phrases. L'homme savait que l'on commence généralement
par retrouver les noms des souverains, rochers inamovibles dans le
texte, puis que l'on navigue de manière concentrique autour de ces
points de repère, à la recherche de courants favorables. Mais dès le
début, cette stratégie de décryptage montra ses limites : les noms des
rois n'étaient jamais écrits deux fois identiquement dans le texte en
araméen. Certains souverains portaient alternativement plusieurs
appellations (le fils de la lumière, l'élu des dieux, l'astre
humain...) qui prêtaient à confusion. Refusant à recourir aux lumières
d'un expert, le retraité s'échina pendant des mois sans réel progrès.
Il était arrivé à isoler des bouts de phrases, pour lesquelles il avait
une correspondance correcte avec le texte écrit au verso de la stèle,
mais la plus grande partie du texte restait cryptée. Finalement, quand
il constata que deux mois supplémentaires s'étaient écoulés sans qu'il
aie découvert le sens d'un seul nouveau mot, il décida de requérir de
l'aide. Mais l'homme était fier de sa découverte. Il écrivit donc Ã
plusieurs journaux académiques dont il avait découvert l'existence à la
bibliothèque de l'Institut des sciences, en indiquant quelques
résultats, tout en masquant l'essentiel de son travail. Ses lettres
restèrent sans réponse. Il s'adressa alors au conservateur du musée,
qui le renvoya dans des dédales administratifs, des labyrinthes
d'adresses de chaires de sémiologie, des hypothétiques chercheurs, des instituts fantômes.
Entre temps, la stèle avait quitté sa vitrine au cours d'une
réorganisation des collections, et personne ne savait – ou ne voulait –
dire où elle se trouvait désormais.
Le vieillard se proposa une dernière démarche qui, contre toute
probabilité, se révéla décisive. Il fit publier une annonce d'énigme,
avec récompense « à celui qui réussirait à traduire cette écriture
secrète ». Cette offre, faite dans un journal populaire à fort
tirage, n'aurait dû attirer que les aventuriers, les chômeurs et les
excentriques. Mais au milieu des répondants statistiquement conformes Ã
ce genre de demande se trouvait un doctorant en cryptographie. Celui-ci
voyait là une occasion de tester ses algorithmes de décryptage, et de
gagner facilement un peu d'argent. On peut imaginer la rencontre entre
le vieil homme autodidacte, encore poussiéreux des rouleaux de papyrus
vieux de plusieurs dizaines de siècles, et le jeune doctorant qui
n'éteignait jamais son ordinateur ultraportable.
Ce bizarre assemblage permit à nouveau une grande ouverture d'esprit.
Pour le jeune, ce n'était qu'un jeu, assorti d'un gain financier qui
lui permettrait de financer 6 mois de sa thèse. Pour le vieil homme,
revenu de toute illusion, c'était une occasion de poursuivre en
solitaire, ou presque, sa quête. Il plaisantait en disant qu'il faisait
ainsi une transfusion de cerveau neuf.
L'informatique apporta une mise à distance, et en même temps un souci
des détails. Par exemple, les deux investigateurs décidèrent de scanner
l'ensemble des photographies. Cette mise à distance numérique, qui leur
fit quitter le support physique de la stèle, posa le problème de la
précision du scanner : fallait-il récupérer tous les signes gravés sur
la pierre, même les plus infimes, ou se contenter de ceux qui étaient
suffisamment larges et profonds pour indiquer une intervention humaine
? En d'autres termes, Ã quel niveau devait-on mettre le filtre, entre
les éclats superficiels dûs aux chocs, et la gravure de véritables
signes ? L'entreprise s'avéra plus ardue que prévu : de nombreux signes
semblaient superficiels, et auraient pu autant avoir été causés par des
chocs sous-marins ou terrestres, que sculptés par la main d'un scribe
un peu négligent. Le jeune doctorant raisonna donc sur plusieurs
ensembles de caractères, qu'il appela les 7 cercles de l'enfer : le
premier cercle contenait les caractères indubitablement sculptés, et
uniquement ceux-là ; le deuxième cercle contenait un peu plus de
signes, parmi les plus marqués ; et ainsi de suite jusqu'au 7ème
cercle, qui contenait toutes les marques visibles sur la pierre, sans
exception.
Tout cela semblait rigoureux, méthodologique, et portait la garantie de
résultats futurs. La complexité même des 7 ensembles de caractères ne
posait pas de problème à un ordinateur qui peut réaliser plusieurs
millions d'opérations à chaque seconde. Mais le ver était dans le
fruit, et ce ver était l'être humain. La traduction depuis l'araméen
avait été prise depuis le début comme référence absolue. C'était
ignorer les possibles erreurs du retraité – qui n'était après tout
qu'un autodidacte en cette matière – mais pire encore, c'était faire
une impasse sur toutes les subtilités de traduction d'un discours.
L'aube peut signifier en même temps l'arrivée du soleil, ou un vêtement
blanc ; certains mots peuvent être pris au propre ou au figuré. Le
jeune informaticien devait donc développer des algorithmes sémantiques
qui tiennent compte du flou possible autour d'un mot ou d'une phrase.
En résumé, ce n'était plus seulement une histoire de comptage de
caractères et de probabilités, il fallait que l'ordinateur puisse
s'accommoder de variations de sens.
C'est là où le retraité, qui n'avait aucune connaissance de
l'informatique, introduisit une avancée majeure: il proposa
d'introduire une part aléatoire dans les programmes informatiques. Il
s'agissait de changer quelques caractères, au hasard dans le texte,
avant de lancer la traduction automatique. Par exemple, si la séquence
de caractères à traduire était A B C D E, le programme pouvait proposer
en fait A B C X E, ou bien G B CD E. C'était, selon le vieillard, une
manière de compenser aléatoirement les hasards de sa propre traduction,
ou les double-sens. Cela peut paraître paradoxal de rajouter du flou Ã
un système déjà peu fiable, mais les résultats furent très
encourageants. Alors que le retraité avait traduit, péniblement, un
tiers du texte total, le programme arriva à une bonne moitié de
caractères traduits.
[Ã suivre...]

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