De l’influence des lectures d’enfance sur la consommation d’alcool

Cet été, j’étais dans les Highlands, face à un bar d’hôtel et à un dilemme. Il s’agissait de choisir le verre de digestif – le bonnet de nuit, comme ils disent là-bas – et cela ne pouvait être qu’un whisky single malt écossais, mais une fois ces prolégomènes annoncés, comment choisir ? J’ai déjà goûté du Laphroaig, Bowmore, Lagavullin, Dhalwinnie, Glenmorangie, Bruichladdich, Jura, Arbeg, Bonnahabain, Oban, Arran, Tasliker, Clynelish, Edradour… et j’en oublie probablement. C’est alors que j’ai avisé deux whiskies qui, tels une madeleine de Proust ou W, le souvenir d’enfance de Pérec, m’ont ému et attiré.

Quand j’étais jeunot, j’ai lu quelques polars anglais de Charles Exbrayat, dans la collection du Masque, et notamment « Le colonel est retourné chez lui ». Ce petit polar humoristique mettait en scène un colosse en kilt, Malcolm McNamara, qui avait un poing « gros comme un petit melon » dont il n’hésitait pas à se servir en cas de légitime défense. Ce plaisant Ecossais venait de Tomintoul, petit village des Highlands. Quand, à la fin du roman, l’assemblée lui demande « mais enfin, parlez-nous de Tomintoul », il répond en hésitant « ce sont des champs… des moutons… du vent » puis il se ravise, et prend sa cornemuse en disant « voilà ce qu’est Tomintoul » et il se met à jouer. Et quand il s’arrête de jouer, tout le monde pleure, et pour paraphraser Sacha Guitry, quand la musique sur Tomintoul s’arrête, le silence qui suit parle encore de Tomintoul.

Donc, mon choix du premier soir – Tomintoul, 10 ans d’âge.

Un single malt que j’ai trouvé très classique, bien construit et équilibré, et qui m’a inspiré l’idée suivante. Beaucoup de villes et villages des Highlands ont une distillerie et produisent du whisky. Or, quoiqu’ils en disent, ils utilisent tous le même processus : de l’orge fermenté en bière d’orge, elle-même distillée plusieurs fois, puis le résultat est mis en fûts et maturé pendant 10 ans (les puristes me pardonneront ce résumé). En d’autres termes, même s’il peut y avoir des variations sur la provenance des orges écossais, et sur les caractéristiques de l’eau de source employée, et quand on ajoute que les tonneaux viennent en majorité des mêmes fournisseurs, il n’y a pas de raisons que le résultat soit tellement différent d’une distillerie à l’autre.
À part quand il y a eu un écart volontaire de ce processus. L’exemple le plus typique en est le tourbage, consistant à sécher l’orge à un feu de tourbe, ce qui va donner un goût fumé plus ou moins prononcé au whisky. Un autre exemple est le cas des whiskies iodés (ou marins), car soit leur eau de source contient une proportion plus forte d’iode en raison de la proximité de la mer, soit les fûts sont mis à maturer directement sur la plage (bienheureux voisins de la distillerie de Laphroiag). Et puis il y a les variations de fin de maturation : 2 ans en fût qui avait servi à du sherry, 1 an en fût de bourbon, et aussi dans des tonneaux de grands crus français 🙂
Mais si certains whiskies se démarquent ainsi, la plupart respectent le processus annoncé ci-dessus (pour ceux qui souhaitent aller plus loin dans cette réflexion, voici le lien vers l’excellent Scotch Malt Whisky Flavour Map).
Donc, pour reprendre ma dégustation de Tomintoul : j’ai eu du mal à le situer, puisque mes références classiques n’avaient plus lieu d’être. Je ne pouvais pas dire « il est plus tourbé qu’un Laga » ou « il est iodé comme un Oban ». Il était juste… comme un single malt de bonne facture. La comparaison la plus proche, pour moi, était le Glenmorangie. En résumé, le Tomintoul 10 ans est à l’image du souvenir que je garde de Malcolm McNamara : simple, très solide, sans fioritures. Et fort. Un vrai Écossais. Et ne vous avisez pas de vous moquer d’un écossais en kilt : ils portent tous un poignard dans la chaussette droite…

Mon choix du deuxième soir – Loch Lomond, 10 ans d’âge.

Autre lecture de jeunesse, Les aventures de Tintin, et notamment Tintin et les Picaros, où – à ma connaissance pour la première fois – on apprend que le capitaine Haddock boit du whisky Loch Lomond. J’ai donc été agréablement surpris de voir que ce whisky existait vraiment, et n’était pas une invention d’Hergé. Une dégustation s’imposait.
En fait, même s’il démarre comme le Tomintoul, avec une attaque classique et parfumée, mais sans élément notable (ni tourbé comme un Talisker, ni fruité, ni liquoreux comme un Clynelish…), ce Loch Lomond évolue de manière vraiment étonnante. Au fur et mesure des gorgées (parcimonieuses, pour faire durer), il gagnait en rondeur, en parfum, et s’adoucissait. Le whisky du début, avec son attaque, devenait mollement alangui et mielleux, doux et tendre. Et encore une fois, j’y vois un parallèle avec son illustre consommateur Archibald Haddock. Le capitaine commence souvent gaillardement à boire, mais il a le whisky sentimental : plus il déguste, et plus il s’attendrit (alors que, par opposition, le rhum le rend belliqueux, comme par exemple dans Le secret de la Licorne).

Ce n’est qu’après coup que, saisi par le doute, j’ai cherché la distillerie Loch Lomond. Hélas, elle n’a été (ré) ouverte qu’en 1964 – et encore, elle ne s’appelait pas Loch Lomond à l’époque – et la première production de whisky « Loch Lomond » n’a démarré qu’en 1984, soit un an après la mort d’Hergé. Cela dit, il est encore possible d’acheter du Loch Lomond de cette première édition 😉

En guise de conclusion optimiste après cette déception, et pour faire la transition avec mes lectures d’adulte, j’aimerais citer les idées de Jung telles qu’il les a exprimées dans Ma vie – Souvenirs, rêves et pensées (un de mes livres pendant cette escapade écossaise). Dans son autobiographie, Jung revient sur l’idée d’inconscient collectif, ce bagage inconscient que nous héritons dans nos gènes et qui remonte aux débuts de l’humanité. Et je me plais à rêver qu’Hergé, inspiré par son inconscient, n’a pas inventé le whisky Loch Lomond, il a juste cristallisé une idée collective sous forme dessinée (l’art est souvent un des premiers annonceurs des idées de l’inconscient) avant que, des années après, des sympathiques Écossais qui n’avaient jamais entendu parler du Capitaine Haddock décident de lancer cette marque de whisky. De Tintin à Jung en passant par Tomintoul, ce fut un beau voyage.

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Lettre à l’ado que j’ai été

(pour plus d’informations sur l’origine de cette lettre, voir ce thibillet)

Salut mon vieux,
C’est ton moi du futur qui t’écrit, en l’année 2018. J’ai donc cinquante ans, et sache que moi aussi, ça m’étonne pas mal. De ton côté, tu as une quinzaine d’années, et ton univers est constitué de 3 chaînes de télévision (c’est beaucoup), la lecture quotidienne de la section BD de France-Soir de ton grand-père, une platine disque avec beaucoup de 45 tours et de 33 tours, et les radios libres en bruit de fond. Il y a aussi des livres de Donjons et Dragons qui traînent à côté du Sharp PC 1211 de ton frère (une calculatrice avec programmation en Basic, autant dire le futur). Et des livres, partout, et de l’acné, partout.
Je vais te donner quelques conseils, qui valent ce qu’ils valent, mais qui peuvent te faire gagner quelques années, ou t’éviter quelques détours d’existence. C’est un renvoi d’ascenseur, puisque tu avais écrit des conseils à l’adulte que tu allais devenir un jour, et oui, je les ai lus et conservés. Je ne peux pas te dire, hélas, si tes conseils m’ont servi, et si j’adhère toujours à tes idées. Doc Emmett Brown a bien démontré le danger d’en savoir trop sur le futur. Je me souviens encore de ton premier visionnage de ce film, et de l’éclat de rire de Laurence T quand Marty McFly attrape le camion, sur fond de Huey Lewis and the News.
Premier conseil : arrête de prétendre aimer des trucs sans te poser la question, juste parce que tu penses que les autres vont trouver ça bien. Trouve tes goûts, et assume tes dégoûts. Pour info, 35 ans après, l’intro de Saturday Night Fever te mettra toujours en transes (ainsi que quasiment tout l’album), alors assume dès maintenant que les Bee Gees et le disco, c’est cool. Ce n’est qu’un exemple, j’en ai plein d’autres que tu découvriras, notamment cet obscur 45 tours que ton frère aura choisi par dépit à la tombola de Janson.

Au sujet des livres, ta première copine sérieuse (car oui, ça arrivera un jour, mais sache que tu vas avoir beaucoup de temps à attendre) te dira « il y a les livres qu’on achète, il y a les livres qu’on montre, et il y a les livres qu’on lit ». Je rajouterais : et dans cette dernière catégorie, il y a les livres qu’on lit pour pouvoir dire qu’on les a lus et disserter dessus, et les livres qu’on lit par plaisir. Focalise-toi sur les derniers. La vie n’est pas un exercice d’éloquence pour impressionner les autres, ça n’est pas non plus un exercice d’argumentation construite pour convaincre, et ça devient encore plus compliqué quand tu essaies de les impressionner en fonction de ce que tu penses qu’ils pensent…

Deuxième conseil, lié à cette idée : quand tu essaies de draguer, arrête la communication cryptique, genre coup de billard à trois bandes, je dis le contraire de l’inverse de ce que je pense qui est attendu pour après dévoiler la troisième couche de ma tendresse cachée. Suis les conseils que tu as lus dans Cinq à Sec, quand la Grosse dit qu’il a plus de succès avec des approches hache d’abordage entre les dents par 980 millibars, plutôt que des circonvolutions conversationnelles par calme plat à 1050 millibars. Et souviens-toi de toute façon : ce qui ne tue pas, ne tue pas. Soyons clairs, toi et moi : je ne peux pas te garantir que cette approche t’apportera plus de succès ; mais elle aura le mérite d’éviter que tu te fasses des nœuds dans la tête pendant des mois ou des années.

Puis viendra un jour, dans très longtemps, où tu te rendras compte que tu peux être aimé pour toi-même, sans que tu aies besoin de faire quelque chose, de dire quoi que ce soit ou de briller de quelque manière que ce soit. Je sais, ça paraît dingue, et ça va te prendre énormément de temps, d’énergie et de fausses pistes, mais quand finalement ça arrive, ce jour-là, il fait très beau. Et ça dure. Alors accroche-toi, moussaillon.

Troisième conseil : continue à travailler ton écriture. Tout style, tout type, toute occasion : tout est bon. Continue à lire des romans de manière boulimique, écris ce que tu veux, ce que tu peux, mais sache qu’un jour, tu auras un bon outil que tu ne te lasseras pas d’affûter. Et à l’exemple d’un vieux Borges donnant un vers de Victor Hugo au jeune Borges qui ignore encore tout de cet auteur, je te donne une citation à ce sujet : « Sur cinq mots qu’on veut écrire, en retirer trois. Cinq mots écrire, retirer trois. Mots écrire retirer. Écrire. »
Et pour conclure, non pas un conseil, mais une information. À ton âge, tu trouves que le pire dans la chanson française, ce sont les chanteurs engagés, et le pire de ces chanteurs intellos, c’est la trilogie Brel, Brassens, Ferré – des vieux qui fument et qui parlent d’Art. Pour ton information, des années après, tu découvriras et tu aimeras Brel, puis Brassens, puis enfin Ferré – mais ça prendra du temps. Des années encore après, tu verras (plusieurs fois) tous les Rocky, en y prenant du plaisir (si, si). Si dans ton esprit, cela fait de moi un vieux con, ce n’est pas grave. Cela veut juste dire que tu étais un jeune con, et ça non plus, ce n’est pas grave. En revanche, ne regarde pas à nouveau Goldorak, reste sur ton souvenir, ne commets pas l’erreur que j’ai commise… Mais Retour vers le futur est toujours aussi sympa 35 ans après… Voilà, j’espère qu’un jour tu pourras écrire quelque part, en le pensant « je dédie cet écrit à Christophe Thibierge, qui devient de plus en plus celui que j’aurais aimé être ». C’est tout ce que je te souhaite.
Je t’embrasse mon vieux,
Chr.

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Livre lu – Lettres à l’ado que j’ai été (dir. Jack Parker)

Ce livre est une collection de 28 lettres à « l’ado que j’ai été ». La première chose intéressante est qu’il n’y a pas d’indication de processus : pas de préface ou d’introduction, pas de texte explicatif de la démarche. Il n’y a pas non plus de notice sur chacun(e) des auteur(e)s : ainsi, si je connais certains noms,  en revanche j’ignore tout de certaines autres personnes. Pas d’explication non plus sur le processus de sélection des auteur(e)s, mais ici, on peut supposer que c’est Jack Parker qui a procédé à la sélection auprès de ses connaissances. À la lecture des différentes lettres, on voit qu’en l’absence de cadre formel, chacun(e) a fait comme cela lui plaisait. Cela donne un ensemble un peu hétéroclite, et c’est tant mieux, parce que le lecteur trouvera toujours des lettres, ou des passages, qui lui parlent… et d’autres, moins.

Ce qui est amusant, c’est justement de repérer les points communs et les différences entre les lettres. Un premier point commun, c’est que toutes les lettres sont datées de 2018 (ben oui, c’est logique…). Or tous les auteur(e)s n’ont pas le même âge, donc certain(e)s écrivent à un ado en 1985, d’autres ont été ados en 2001, et les références (vestimentaires, musicales, cinématographiques…) changent d’autant. Il y a tout de même une référence qui revient très souvent, et c’est amusant comme autre point commun : c’est l’allusion à Retour vers le futur et ses variantes sur le paradoxe temporel (changer le passé en dévoilant des éléments du futur). Comme quoi, ce film – en fait, une trilogie – a marqué les générations de manière relativement intemporelle.

Pour les différences, je vois en gros trois types de lettres, répondant à des objectifs pas forcément incompatibles entre eux :

La lettre de conseils d’existence et d’identité. C’est une lettre de l’adulte à l’ado (c’est-à-dire la même personne qui n’est pas tout à fait la même personne), où l’adulte dévoile quelques trucs d’existence à l’ado. Dans ce registre, j’ai retrouvé plusieurs fois une idée qui est très bellement exprimée dans la lettre de Florence Porcel : « Tu vas tomber amoureuse. Tu vas être aimée. Mais tu dois comprendre que la relation la plus importante que tu auras dans ta vie, c’est celle que tu as avec toi-même. » Et la plupart des auteur(e)s sont conscients du rôle de mentor non sollicité qu’ils jouent. Boulet a une image très parlante – comme souvent avec lui, c’est le roi des analogies – quand il écrit à l’ado qu’il était : « imagine-toi enfant recevoir une lettre de ton double de quatorze ans. La lettre serait probablement très loin de tes attentes, du haut de tes sept ans. Tu lirais probablement que non, tu n’as plus de billes, plus de robots en plastique et que non, tu ne lis plus vraiment Oui-oui et Jeannot Lapin. »

La lettre de rappel de certains épisodes douloureux. Écrite comme un exutoire, c’est une lettre de colère plus ou moins exprimée, de peur aussi, et de solitude, souvent. À lire ce type de lettre, on se dit que l’auteur(e) écrit en fait pour plusieurs publics en parallèle : pour l’ado du passé ; pour les ados actuels ; pour les adultes actuels (ses amis, ses fans) qui ne connaissent pas forcément son histoire personnelle. Cela tient plus du témoignage intime (ce qui n’est pas mauvais), et des leçons apprises avec le recul.

La lettre qui dit « Voilà ce qui va se passer ». Revendiquant son statut de spoiler, c’est la lettre qui tient lieu de biographie passée (pour le lecteur lambda) et de nouvelles rassurantes pour l’ado de l’époque (oui tu vas coucher, oui tu auras ton bac).

Si j’ai fait cette taxonomie rapide, c’est parce qu’il y a une question qui me taraude depuis le début : quel est l’objectif affiché de ce livre, et de cette démarche d’écrire à l’ado qu’on a été ? La réponse n’est pas si simple, à mon avis, et la lecture des différentes lettres n’aide pas forcément à faire émerger un objectif unique. Après lecture, je vois pour ma part au moins deux objectifs à ce projet :

C’est une lettre qui aide celui/celle qui l’écrit. D’une part, l’adolescent(e) a disparu, et d’autre part, il/elle est encore là à l’intérieur de nous. C’est donc un courrier de re-connexion à une partie de nous-mêmes, une partie qui vit en nous, et qui mérité d’être re-connue. Du coup, la lettre est souvent à double sens :

  •  aujourd’hui, je suis qui je suis, car tu as été qui tu étais ;
  • toi, mon passé, oriente-toi vers celui/celle que je deviendrai.

C’est une lettre qui aide les lecteurs actuels. La question se pose alors : de quels lecteurs s’agit-il ? La cible est-elle les ados d’aujourd’hui ? Pourtant, les trentenaires-quadras qui écrivent s’adressent à un(e) adolescent(e) qui vivait en 1985-2000, donc les ados de 2018 risquent de ne pas s’y retrouver dans les références (vestimentaires, musicales…), et ça risque de ne pas leur parler. Mais en même temps, les ados 2018 connaissent ces différents auteurs : untel est Youtubeur, unetelle a joué dans une série sur Canal… C’est donc intéressant pour eux de voir l’ado qui existait derrière, au moment où leur « idole » n’était encore qu’en devenir, avec ses doutes et ses peurs.

Dans une moindre mesure, c’est aussi un livre pour les trentenaires-quadras actuels, voire les parents. Les premiers y retrouveront leurs codes (parce que, eux, ont été ados en 1985-2000), les seconds trouveront peut-être un espace de dialogue avec leurs ados : de quelle lettre te sens-tu le/la plus proche ? Selon toi, qu’est-ce qui a changé depuis ? Certes, ces deux catégories de vieux ne sont pas la cible du livre, mais sait-on jamais, on l’offre à son ado et puis on se retrouve à le lire, voire à en parler…

Enfin, puisqu’on parle des vieux, ça peut probablement intéresser aussi les sociologues. En effet, derrière ce livre, il y a une idée tentative : c’est que les ados de tous temps partagent les mêmes doutes et les mêmes préoccupations – quand bien même le contexte culturel n’est pas le même. Et du point de vue du contexte culturel, Internet a sacrément changé les choses. Ce serait d’ailleurs intéressant de voir des lettres rédigées par des quinquagénaires, c’est-à-dire adressées à des ados pré-Internet : parleraient-elles autant aux ados de 2018 ?

En conclusion, j’ai trouvé ce livre très intéressant comme source de réflexions et mise en abyme temporel. Cela m’a d’ailleurs donné envie d’écrire une lettre à l’ado que j’ai été – nous verrons si cela se fait 🙂

Au moment de terminer ce thibillet, je découvre que la 4ème de couverture donnait, dans deux textes très courts, deux indications : le but de ces lettres (s’accepter tels que nous sommes) et la destination des droits d’auteurs (une association qui lutte contre le harcèlement scolaire). Sur le but, on peut noter que la cible visée est en effet très large (ados, adultes…) ; quant à l’objet social du livre, je n’aurais pas pu le deviner sans cette indication, car même si le thème du harcèlement est présent dans certaines lettres, ce n’est pas non plus une référence systématique.

 

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Novela – Projet Kerberos

Projet Kerberos : copie d’un document interne de la société Zillion inc. (Californie)

2019/45/BS – Brief pour les membres du Comité Exécutif Zillion inc. // compte-rendu de réunion.

Confidentialité : ce document est régi par les règles de confidentialité du Règlement intérieur de la société Zillion, et de l’Ultra Règlement des membres du ComEx, documents dont chacun(e) a eu connaissance. En résumé, toute fuite d’information du contenu de ce document exposera la personne responsable à (1) un licenciement immédiat pour faute lourde (2) la perte immédiate de tous les avantages, indemnités et stock-options attachés à sa fonction et (3) une procédure juridique où la société Zillion utilisera tous les moyens en sa possession pour obtenir gain de cause.

Objet : nouveaux produits et stratégie de Zillion pour les prochaines années

Rappel historique

La société Zillion collecte des données personnelles pour (slogan:) « faciliter la vie quotidienne et éviter les tracas et oublis ». Initialement lancée avec son application phare CheckList, la société collecte désormais les listes de courses (ShopList), les idées de cadeaux (WishList), l’organisation des fêtes (PartyManager), la planification des vacances et séjours (GetAway) et tous les abonnements, factures et relevés bancaires du foyer (CashList). Plus de 2 milliards d’êtres humains utilisent au moins un des services de Zillion, et 750 millions d’utilisateurs utilisent tous les services (utilisateurs dits « Entièrement intégrés »).

Projet Kerberos : un lancement prévu en 3 phases : appâter, ferrer, ramener.

  1. Appâter.

La société Zillion offrira, sous forme de concours, des caméras de loisir (à accrocher au vélo, au casque, sur le skateboard, la planche de surf ou sur la voiture…) nommées Cyclops. Ces cadeaux seront assortis d’un espace de stockage virtuellement illimité sur les serveurs de Zillion, et il n’y aura pas de possibilité de sauvegarder les vidéos en local sur les disques durs. Selon nos premières projections, on aboutira à un parc de 200 millions de caméras de loisirs offertes par Zillion sur les 2 prochaines années, avec un flux vidéo de l’ordre de plusieurs zettaoctets sur les premiers mois, et probablement de l’ordre d’un yottaoctet de fichiers par mois en vitesse de croisière. Le message sera « En remerciement de votre fidélité, Zillion vous offre des heures de loisirs enregistrés ». Une solution logicielle sera proposée pour agréger automatiquement ces vidéos sous forme de montages et les partager entre amis (ces montages resteront hébergés sur les serveurs de Zillion). L’investissement total devrait représenter moins de 7 milliards de dollars.

  1. Ferrer.

Une fois que l’utilisation de ces caméras sera passée dans la pratique quotidienne (notre équipe de veille surveillera notamment le nombre d’instances du verbe « cycloper » chaque semaine sur les réseaux sociaux), nous lancerons un message à destination des parents, en ciblant d’abord les familles où les Cyclops servent en priorité dans des loisirs extérieurs. Les éléments de langage seront les suivants « N’avez-vous pas peur, quand vous êtes au travail, de ce qui pourrait arriver à vos chers bambins ? Et s’il faisait une chute à vélo ? Et si elle avait un accident en rentrant en skate du collège ? » Zillion offrira alors gratuitement l’application WatchPuppy à ces familles pour qu’elles puissent « jeter un œil » sur les activités de leurs enfants depuis leur téléphone. Une fonctionnalité sera notamment proposée pour envoyer une alerte automatique en cas de changement brusque de cadrage dû à une chute.

Puis Zillion commercialisera le pack HomeScan, consistant en 10 caméras fixes à installer dans la maison, pour un prix de 49,90 $, avec les éléments de discours suivant : « Que se passe-t-il quand il est rentré à la maison ? Votre enfant invite-t-il des amis sans vous demander la permission ? Ouvre-t-il la porte aux inconnus ? ». Il sera important, à ce niveau de discours, de renforcer l’image de Zillion comme « partenaire de vie domestique », par exemple en montrant comment l’observation (discrète et respectueuse) d’un enfant et de ses activités hors de toute présence parentale peut donner des idées de cadeau d’anniversaire ou de séjours de vacances. Une communication particulière pourra aussi être adressée aux parents, en démontrant qu’une caméra judicieusement placée pourra capturer leurs propres moments d’intimité (comme un dîner en tête-à-tête ou une soirée au coin du feu) pour archiver ces souvenirs et pouvoir les visionner à nouveau.

  1. Ramener.

La troisième étape du projet Kerberos consistera à rentabiliser cet investissement réalisé à grande échelle. Dès le début du projet (caméras de loisir Cyclops), les algorithmes de recherche croiseront les données enregistrées (vidéos et sons) avec les données personnelles (factures, relevés bancaires avec l’identité des commerçants, dossiers médicaux), dans l’optique de faire émerger des comportements à risque (comportement de casse-cou, alcoolisme, querelles domestiques, conduite automobile sous l’influence de drogues ou médicaments contre-indiqués, discussions complotistes) ou potentiellement à risque car moralement discutables (infidélité, parties de poker entre amis pour de l’argent…). Zillion proposera aux services de police une collaboration (facturée à prix coûtant) pour l’identification de comportements criminels, ou pouvant devenir criminels (prévention). La communication de la société sur ce sujet devra être discrète, mais non cachée, par exemple « pour un voisinage plus sûr, pour un environnement de famille plus serein, Zillion et WatchPuppy sont vos partenaires de sécurité ». Le discours pourra être orienté sur le danger que présentent certains voisins ; on insistera sur le rôle d’information civique que Zillion jouera auprès des autorités (rappeler que ce sera à prix coûtant, donc sans bénéfice). L’application WatchDog (variante adulte de WatchPuppy) sera accessible aux services de police sur requête de leur part pour un individu / une famille, au cas par cas, et pour une durée limitée. Zillion pourra aussi prendre l’initiative de contacter les services de police en cas d’identification d’un individu présentent un danger potentiel (profil « MadDog ») – mieux vaut prévenir que guérir (citer des statistiques sur les coûts d’une opération de police comparés à des coûts de surveillance préventive).

Business Model du projet Kerberos

La rentabilisation principale du service reposera sur le paiement de primes (appelées Vaccine) : quand la police demandera à accéder aux données de profil d’un individu, Zillion avertira cet individu avec un discours du type : « Veuillez noter que la police a demandé à accéder à vos données hébergées sur nos serveurs. Nous nous soumettrons à cette obligation légale, mais nous avons à cœur de vérifier que ces données ne sont pas corrompues, aussi nous vous offrons le choix : par le paiement d’une somme de XXX $ (contrat Vaccine), vous nous mandatez pour conduire un audit de vos données personnelles qui prendra entre 2 et 5 jours ouvrés, avant que nous ne communiquions ces données à la police ; si vous ne souhaitez pas cet audit de précaution, nous transmettrons sous 2 heures les données vous concernant à la police. » Le phrasé juridique sera à affiner, mais le principe d’audit a été validé par nos services légaux. Nous pourrons notamment argumenter que les données de nos utilisateurs nous tiennent à cœur, et que nous ne voulons pas courir le risque d’une mauvaise réputation sur la foi de données corrompues. Commercialement parlant, il faudra aussi trouver des éléments de langage non incriminants pour la société Zillion, par exemple « Suite à notre alerte, vous avez envie d’avoir le temps de prendre vos dispositions ? (contacter un avocat ? partir vous ressourcer quelques jours pour réfléchir ? organiser vos affaires personnelles ?) Nous vous garantissons que nous prendrons le temps de vérifier toutes vos données avant de les transmettre, mais nous vous demandons de participer financièrement à ces coûts supplémentaires ».

Les rentrées d’argent seront d’autant plus prévisibles que Zillion pourra cibler les individus qui seront vraiment susceptibles de payer la prime, et moduler les alertes à la police (profils « MadDog ») en fonction des objectifs trimestriels à atteindre. Selon nos estimations, le coût d’investissement initial du projet Kerberos (phase Appâter) devrait être rentabilisé en moins de 2 ans. Des campagnes d’accompagnement publicitaire veilleront à maintenir un équilibre entre le doute et la peur du quotidien d’une part (qui n’a pas peur pour ses enfants ?) et le supplément de confiance apporté par Zillion, « partenaire de vie ». Ainsi, cet investissement devrait continuer à être rentable sur les années suivantes.

Après discussion et questions (se reporter à l’Annexe confidentielle), proposition votée à l’unanimité du Comité Exécutif.

 

 

Creative Commons License
Cette nouvelle, comme tout ce qui est publié sur ce blog, est sous un contrat Creative Commons. Et aussi sous licence Touchatougiciel.

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Dons 2017 – à quelle association donner ?

Cette année, j’ai  décidé de faire mon Breton têtu, et je n’ai
fait quasiment aucun cadeau de Noël : c’est autant de la paresse (que puis-je bien offrir à Tante Aglaë ?) que du ras-le-bol (sur le consumérisme et les discours publicitaires). Cela dit, l’argent étant fait pour être dépensé, j’ai résolu de faire des dons à des œuvres caritatives en cette fin d’année.
Reste la question délicate du choix. Toutes les associations méritent qu’on les aide, mais comment choisir les 5 à qui je souhaite donner ?

Heureusement, une petite recherche sur Internet me permet de trouver cet article de Capital assorti de son tableau en ligne (que l’on peut classer par colonne).

  • Mon premier critère est celui de la transparence financière : les associations qui ne publient pas (ou publient mal) leurs comptes ne méritent pas mon intérêt.
  • Mon deuxième critère est celui du % de frais de fonctionnement. Une association comme la Fondation Assistance Aux Animaux (FAAA) qui a 29% de frais de fonctionnement et 5% de frais de collecte des dons ne pourra donc mathématiquement consacrer que 66% des dons à ses missions.
    Certes, ce critère est dangereux, car il favorise les grosses associations : les petites associations ont un budget plus restreint, mais elles ont toujours besoin de salariés, ce qui pèse donc en terme
    de % dans le budget. En d’autres termes, dans une petite association, un seul salarié (normalement payé) pourra représenter 50% de frais de fonctionnement. Cela dit, dans l’exemple pré-cité, FAAA a un budget de 15,3 millions, ce n’est donc pas une « petite » association – mazette, 5
    millions de frais pour 15 millions de dons… Le % des frais de fonctionnement est un critère d’autant plus intéressant quand on classe le tableau par ordre de ressources totales* : le Secours Populaire a 19% de frais de fonctionnement, contre 5% pour Médecins du Monde (avec à peu près le même budget). Je ne me place pas en juge ici : si ça se trouve, les missions du Secours Populaire nécessitent beaucoup plus de frais de fonctionnement et de permanents. Mais au moins, j’ai l’information.
  • Mon troisième critère est le plus subjectif : mon choix personnel, en fonction des missions affichées.

Mes 5 gagnants pour cette année sont donc :

  • Médecins du Monde
  • Secours Populaire
  • Perce-Neige
  • Fondation Abbé Pierre
  • Sea Shepherd France

Et pour vous, ce sera qui ?

*Attention, le tableau propose bien des classements par colonne, mais avec un classement des chiffres incorrect : d’abord tous les chiffres commençant par 1 (12 M€, 121M€, 12,14 M€) puis tous les chiffres commençant par 2 (21 M€, 219 M€, 23 M€), etc. Donc des « grosses » associations peuvent se retrouver réparties dans tout le tableau même après classement.

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Locataires

Nous sommes les locataires de nos vies, nous sommes les locataires de nos corps.

Comme un appartement, nous y entrons, pas vraiment sûrs de ce que nous allons y trouver. Certes, il n’y a pas de caution à l’entrée, mais on ne récupère pas de caution à la sortie non plus, pas de plus-value à la revente, car nous ne sommes que locataires de nos vies, locataires de nos corps.
Nous apprenons à vivre dans ces espaces, nous y faisons des aménagements, et cela devient confortable. Mais cela oscille souvent entre le trop et le trop peu.

Parfois, nous partons ailleurs, plus ou moins longtemps, nous quittons cette vie, nous quittons ce corps, nous ne sommes pas vraiment partis (car toujours locataires), mais nous sommes ailleurs. La période peut durer. Et puis il arrive que nous revenions dans notre vie, dans notre corps, et nous les voyons différemment, avec l’oeil de la personne qui a vu qu’il existait d’autres vies, d’autres corps, d’autres appartements. Parfois aussi, nous en apprenons plus sur l’histoire de l’appartement, d’où il vient, ce qui est resté imprégné dans les murs, dans l’ambiance du lieu où nous vivons, et qui peut remonter à plusieurs générations. Locataires d’un lieu qui ne nous appartient jamais totalement.

Quand vient la fin, nous rendons la vie, nous rendons le corps, après un état des lieux qui indique « état d’usure ». Nous rendons la clé, et nous partons, sans valise.

Nous sommes tous des gens du voyage.

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Paradoxe pédagogique

J’aimerais faire une petite histoire dessinée dans le style de Boulet (je suis en train de relire toutes ses Notes). On voit un homme qui travaille le soir, qui prépare des trucs sur son ordinateur. Quand il se couche, il s’endort en préparant ses séquences. Le matin, il se lève, et tout en buvant son thé vert, il réfléchit à l’ordre des présentations, à telle notion qu’il pourrait illustrer comme ceci, à telle idée. Il monte doucement en régime et en activité. Pendant son trajet, une bulle de pensées tourne autour de sa tête. Et quand il arrive en salle de cours, il est chargé à bloc, plein d’énergie, et il a envie d’en découdre. Et il se retrouve face à des élèves à peine réveillés et amorphes. Contraste.

Je vais la dire autrement, pour ne pas sonner comme « Bande de petits ingrats, je me casse les amandons depuis 25 ans pour vous et vous ne daignez même pas m’admirer ! », car ce n’était pas mon propos.

En fait, quand j’étais étudiant, et que j’arrivais mal réveillé et amorphe dans ma salle de cours, je n’aurais jamais imaginé le processus intellectuel et physique qui animait la plupart de mes profs depuis l’aube, voire la veille… Cela tient du feu sacré, mais aussi du baptême du feu, et du spectacle. There is no business like show-business.

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Réflexions sociologiques sur fond d’Air France : réseaux sociaux, mails et immédiateté

Voici donc le troisième thibillet d’une série (le premier est ici, le deuxième là) concernant ma galère à l’aéroport de Figari avec Air France. En résumé, j’ai proposé que ceux qui le souhaitaient m’envoient leurs cartes d’embarquement par mail, pour que je fédère les plaintes en une plainte collective.

Nous sommes donc dimanche matin, 30 juillet. La nuit a été courte, puisque j’étais chez moi (retour de Roissy) à 2h du matin, et réveillé à 7h. Dès 8h30, je suis attelé à la rédaction de ma lettre de plainte, publiée vers 10h45 sur la page FB d’Air France. Je double cette publication par l’envoi d’un mail collectif aux passagers qui m’ont contacté (4 familles, à ce moment-là), en mentionnant les liens vers les statuts Facebook « et si vous n’arrivez pas à lire » (ou s’ils ne sont pas inscrits sur Facebook), je mets dans le corps du mail l’intégralité de ma lettre à Air France. Le sujet du mail est lui-même parfaitement explicite (« AF 4257 // Publication de ma plainte – Faites suivre sur Facebook, Twitter »). J’en profite pour donner aux passagers deux liens sur les demandes d’indemnisation.

Vient alors le temps de l’attente. On est dimanche matin, fin juillet, et les principaux protagonistes (le Community manager d’Air France, les passagers qui m’ont écrit) sont encore en sommeil.

1. Pour ce qui est de ma publication Facebook :

Dans l’ordre, Air France répond en premier, 4h30 après ma publication. Pas génial, en terme de réactivité. Certes, nous sommes dimanche, mais sur un week-end de fortes perturbations / annulations de vols.

Puis une passagère commente à 20h (9h après) et Air France lui répond en 42 mn.

Une autre passagère partage la publication à 23h30 (13h après)

Je relance Air France par un commentaire 24h après, et encore 2 passagers commentent, l’une 1,5 jours après publication de ma lettre, l’autre 2 jours après.

Donc pour Facebook : une lettre publique, 4 passagers qui commentent (rappel : à ce moment, 6 familles, soit 23 passagers, étaient dans la boucle d’information). Et mes quelques incursions sur Twitter ne donnent aucun résultat (pas de retweet).

Mes commentaires et analyses sur Facebook :

Rappelons une évidence : les réseaux sociaux sont les réseaux de l’instantanéité. Vite publié, vite oublié. Donc si l’on veut faire « caisse de résonance », il faut faire un battage médiatique très rapide, pour créer un effet d’accumulation. Ici, je qualifierais l’effet d’accumulation (= commentaires, partages) comme « raisonnable » : pas déshonorant, mais pas non plus mirifique. Cela peut s’expliquer par des raisons extérieures (qu’on peut résumer par « faible disponibilité des passagers », et j’y reviendrai en fin de ce thibillet), mais aussi internes à moi-même. Je me rends bien compte que j’étais là dans une situation que beaucoup connaissent bien : quand on a rédigé quelque chose d’important, qui nous a pris du temps, et qu’on s’attendrait à une réaction immédiate (qui a parlé d’e-mail ?)

2. Pour ce qui est de mes mails aux passagers (familles) :

Voici à nouveau quelques éléments de mesure pour réflexion.

Mon premier mail, ciblé sur 4 familles : 2 personnes ont répondu.

Mon deuxième mail, récapitulatif des premiers résultats, envoyé à 6 familles : 4 personnes ont répondu.

Mon troisième mail, copiant le message reçu d’Air France qui s’engageait sur un dédommagement, envoyé à 7 familles : aucune personne n’a répondu.

(Ce qui fait, par exemple, qu’une des familles n’a jamais réagi à aucun de mes mails).

Depuis, j’ai été contacté par des mails individuels d’autres passagers : 4 en tout. Je leur ai envoyé l’ensemble des mails précédents, pour leur information, en disant que je transmettais leurs cartes d’embarquement à Air France. Sur ces 4 mails individuels, j’ai eu 2 réponses.

Et anecdotiquement, sur ces 4 personnes, voici le message de l’une d’entre elles :

[Pas de formule de politesse] Voici la photo de ma carte d’embarquement pour le vol AF4257 qui a été annulé de Corse à Paris, le 29 juillet. [Pas de formule de politesse, Signature]

On ne peut pas faire plus sec.

Mes commentaires et analyses sur ces mails :

Je vais aller au plus simple : si j’avais été « en face », c’est-à-dire un passager de ce vol annulé, et qu’un des passagers s’était proposé pour coordonner la plainte, et que ce passager m’avait tenu au courant de ses efforts, avec 3 mails détaillés, il me semble que j’aurais répondu à chacun des trois mails, avec remerciements et encouragements (et ça peut tenir en une phrase, pas besoin d’en faire une lettre de château). Certes, on peut avancer les arguments qu’on veut sur le mois d’août et la supposée déconnexion des personnes, mais toutes ces personnes ont tout de même souhaité m’envoyer un mail au départ, donc elles avaient jugé que cette affaire méritait une connexion.

J’ai quelques tentatives d’explication :

  • l’effet « passager clandestin ». Comme je l’ai expliqué dans ce thibillet, ça ne coûtait (presque) rien de m’envoyer un mail au départ avec copie des cartes d’embarquement, et l’espérance de gain (remboursement) augmentait, donc c’était une loterie gagnante. À partir de là, beaucoup de personnes ont la tentation d’agir en passagers clandestins : je profite d’un transport en commun sans contribuer individuellement. Cela marche quand tous les autres passagers paient, et cela marche moins bien quand il commence à y avoir beaucoup de passagers clandestins (passifs) par rapport aux passagers payants (actifs). Pour information, un autre passager à répondu à un de mes mails groupés, en mettant tout le monde en copie :  dans un mail détaillé et informé, il avançait des arguments juridiques et indiquait des pistes d’action. Il n’a eu aucune réponse à son mail.
  • l’effet « amnésie d’un mauvais souvenir ». Confrontées à ce genre de crise, beaucoup de personnes n’ont qu’une envie, c’est d’oublier la situation. C’est notamment là-dessus que peuvent compter les compagnies aériennes : une fois la crise passée et le problème résolu, on ne souhaite pas se replonger dans la situation en remplissant un dossier. Cela dit, mon intuition ici, c’est que tous les passagers ont effectivement rempli un dossier de demande de compensation…
  • l’effet « post-rationalisation égoïste ». C’est un discours que j’ai pu entendre quelques fois, et qui procède ainsi « Ouais, mais si Untel se charge du dossier, c’est parce que ça lui fait plaisir et/ou il est doué pour ça, donc en fait, il n’y a pas besoin de le remercier ».
  • l’effet « amnésie des mails ». On reçoit un mail, on n’y répond pas tout de suite, et puis on en reçoit d’autres qui viennent se mettre au-dessus de la pile (en terme d’attention), et puis d’autres… C’est notamment pour ça que j’essaie toujours de faire en sorte que mes mails à traiter ne dépassent pas une taille d’écran, car tout mail ancien qui disparaît de l’écran… disparaît de la mémoire.

Voici pour le thibillet de ce jour. Il me reste un ou deux thibillets à écrire : un thibillet plus court sur Air France et Internet ; et peut-être (pas sûr), un ultime thibillet sur mon vécu personnel de toute cette expérience sociologique.

 

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Petites observations sociologiques sur fond d’Air France : dynamique de l’engagement (2/…)

Comme je le disais dans mon précédent thibillet, suite à une annulation de vol Air France, je suis allé voir tous les passagers que je reconnaissais dans l’aérogare pour leur donner mon adresse e-mail. Mon propos était : « envoyez-moi une copie de vos cartes d’embarquement, nous aurons plus de poids si nous faisons une plainte collective » (et je rajoutais « je suis un passager comme vous, je vais faire ça sur mon temps libre »).

1. La dynamique de l’engagement

En faisant cette proposition, j’obéissais à deux principes. D’une part, ma logique de philosophie de l’action (cf. thibillet précédent), et d’autre part, un intérêt personnel : je savais que ma demande d’indemnité à titre individuel serait probablement ignorée superbement par Air France, tandis qu’une class action collective aurait plus de chances.

J’avais aussi deux limitations en tête : premièrement, je ne voulais pas que cette histoire me prenne trop de temps à gérer ; deuxièmement, il fallait que je convainque les passagers de partager leurs informations pour constituer le dossier.

J’ai donc opté pour la solution qui répondait à ces deux critères : au lieu de leur demander leur adresse e-mail pour les recontacter après (supplément de travail pour moi + méfiance de leur part à me confier leur précieuse adresse e-mail que je pourrais revendre à des sociétés de spam), je leur ai donné mon adresse mail, à charge pour eux de m’envoyer leurs documents de voyage (je suivais en cela le conte sur l’avare qui se noie).

Sur la trentaine de familles à qui j’ai pu dire ces choses, tous ont pris mon adresse mail, sauf une dame, qui avait l’air de se demander quelle entourloupe se cachait derrière ma proposition. Comme pour les autres, j’avais conclu ma proposition devant elle par « si vous êtes intéressée, venez me voir avec de quoi noter mon adresse e-mail », mais elle n’est pas venue…

Donc, première observation : même dans un groupe uni par la même crise, un engagement collectif peut se créer, mais il est très fragile au début. En effet, le premier calcul qui vient à l’esprit est un calcul individualiste : « si je vais vite négocier tout seul dans mon coin avant que les autres ne bougent, je m’en sortirai (et pas eux) ». Et mon expérience de la nature humaine m’amène à penser que dans ce genre de situation, la propension à l’individualisme augmente au fil du temps, du stress et de la fatigue.

Donc pour créer un engagement, il s’agissait de trouver un moyen « sans engagement » : je donnais mon adresse mail, et je disais que j’allais m’occuper de la plainte collective, donc je créais un espace « coût-bénéfice » où le coût était faible pour la famille (envoyer un mail *et c’est tout*) et le bénéfice potentiellement élevé (une probabilité plus importante de recevoir quelques centaines d’euros de compensation par personne).

2. La dynamique de l’instant présent

Devinez combien j’ai reçu de mails, sur la trentaine de personnes qui avaient pris mon adresse mail ?

Quatre avant que j’envoie ma lettre de plainte « collective » sur Facebook, puis deux de plus depuis.

Trois d’entre eux ont été envoyés dès le samedi soir ( = au moment même où j’avais fait ma proposition, heure zéro), et le quatrième a été envoyé tôt le dimanche matin.

Certes, il faut tenir compte du fait que :

  1. Nous n’avons pas tous la même accessibilité à la technologie : ceux qui ont envoyé le mail samedi soir l’ont fait depuis leur téléphone, en joignant leurs cartes d’embarquement, ce qui nécessite un niveau d’ouverture technologique que tout le monde ne possède pas.
  2. Plusieurs passagers avaient leurs téléphones déchargés au bout de toutes ces heures passées à attendre, téléphoner et se connecter à Internet, donc il ne leur était pas possible d’envoyer le mail tout de suite (il y avait tout de même des possibilités de chargement dans l’aéroport, notamment au comptoir d’information).
  3. Il ne s’est écoulé que 24h depuis ma proposition. Certaines familles sont peut-être encore en transit. Mais mon hypothèse, c’est que plus le temps va passer, moins je vais avoir de probabilité de recevoir de nouveaux mails. À ma connaissance, personne n’a dormi dans l’aéroport (qui ferme la nuit), donc tous ont trouvé un hébergement, donc tous ont rechargé leur téléphone / ordinateur dans la nuit. C’est d’ailleurs ce qui explique le mail reçu ce matin.
  4. Il existe plusieurs hypothèses alternatives (pouvez-vous deviner lesquelles ?) que je développerai dans un thibillet suivant).

Sur ces premières observations, je m’arrête là pour ce thibillet, pour ne pas allonger la sauce. Il y aura une suite et fin, si j’ai le temps de noter mes autres réflexions.

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Petites observations sociologiques sur fond d’Air France : introduction (1/…)

Hier, j’ai eu des soucis sur mon vol retour avec Air France. Nous étions 200 passagers débarqués sans information, et le vol a été annulé quelques heures après (lien vers la page Facebook où j’ai posté ma lettre). Je développe ici cette histoire (qui est toujours en cours à l’heure où j’écris), car elle me permet de faire quelques expériences et observations sociologiques – sans grande prétention, c’est plutôt pour nourrir ma propre réflexion – et vos commentaires sont les bienvenus, comme toujours. L’ensemble des réflexions étant long, j’en livre juste la première partie (introduction) ici, en attente de la suite…

1. La philosophie de l’action

Hier, quand nous avons été débarqués du vol, il y a eu les réactions typiques, j’en cite ici quelques unes :

  • ceux qui vont au comptoir d’information pour obtenir de l’information
  • ceux qui vont au comptoir d’information pour gueuler, soit pour établir un rapport de force (dans la croyance que « si j’attaque le premier, alors j’aurai droit à des compensations »), soit pour évacuer sa frustration (« je vais me payer un responsable, et je m’en fous s’il n’est pas responsable »)
  • ceux qui commentent à haute voix, en petit groupe, de manière désabusée, sur la faillite du modèle français
  • ceux qui appellent un proche pour lui raconter
  • ceux qui attendent
  • ceux qui bougent

Dans ce genre de situation, j’ai constaté que le fatalisme désabusé (asseyons-nous et attendons) a tendance à me déprimer encore plus, car j’ai le sentiment de ne plus rien maîtriser. Aussi, ma philosophie dans ces cas-là, c’est de bouger avant tout : me déplacer, aller écouter, revenir, discuter, passer aux toilettes pour remplir une bouteille d’eau, revenir, écouter, échanger. En fait, peu importe que certains mouvements ne soient pas « efficaces », il s’agit plus de me maintenir en action – aussi futile soit cette action. En revanche, c’est tout de même une philosophie de l’action, c’est-à-dire que chaque geste a un objectif visant à résoudre le problème ou une partie du problème. Aussi, par opposition, je ne me vois pas appeler un(e) proche pour lui raconter mes malheurs et qu’on ergote ensemble sur la splendeur passée du service à la française. En revanche, remplir une bouteille d’eau, c’est contribuer à s’hydrater, et si ça ne résout pas totalement le problème, c’est tout de même une gestion active de la situation. En d’autres termes, bouger m’aide à maintenir ma motivation.

2. Les initiatives personnelles et la coordination collective

Un des passagers m’a inspiré par son action. Comme beaucoup d’entre nous, il a appelé les services d’Air France, et comme beaucoup d’entre nous, il patientait sur un message sirupeux qui se terminait 9 fois sur 10 par « Tous nos conseillers sont actuellement en ligne, merci de rappeler ultérieurement ». (Rappel : 35° dans l’aérogare, plusieurs vols annulés, soit un millier de personnes dont beaucoup d’enfants en bas-âge). Mais ce monsieur a persisté, il s’est entêté à rappeler, et au bout de de quelques euros (car il faut rappeler que ces appels sont facturés par Air France, y compris le temps d’attente qui représente 90 % du temps de conversation total), il a eu un conseiller en ligne, et lui a exposé la situation. Certes, à l’autre bout de la ligne, le conseiller s’est contenté de dire qu’il allait transmettre à ses chefs (et la suite a montré la priorité toute relative que ses chefs accordaient à un millier de personnes en rade), mais au moins, il avait agi.

Et il avait apporté un argument intéressant dans sa conversation : 200 passagers, ce sont 200 appels téléphoniques individuels ; mais s’il y a un problème dû à la déshydratation (il y avait des personnes âgées, des enfants voyageant non accompagnés, des bébés), cela se transforme en plainte collective.

Du coup j’ai eu une idée : je suis allé voir les gens de mon vol, et je leur ai proposé de m’envoyer leurs cartes d’embarquement pour faire du nombre. Une sorte de Class Action (recours collectif), en d’autres termes.

Et c’est là que l’expérience sociologique commence.

(suite dans un prochain thibillet…)

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